Mai 31, 2021
Par Lundi matin
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Ce 26 Avril dernier, la mairie de Grande-synthe s’auto-congratulait et annonçait la « réouverture » de la zone du Puythouck, réserve naturelle de la ville « où tout se joue », rendu célèbre par l’ancien maire, Damien Carême. Un Puythouck « libéré » de ses occupants indésirables par les pouvoirs publics.

« Avant, le parking de la Raquette servait aux associations humanitaires, pour les distributions alimentaires » explique fièrement Martial Beyaert, maire de Grande-synthe. Récemment élu, il veut voir disparaître les migrants de ses jardins. Pour cela, il annonce aux habitants un été flamboyant au Puythouck, fait de partis de pêche et de promenades familiales : « Depuis le départ des migrants sur un autre site, où on essaie de gérer cela dignement pour eux, les promeneurs et les pêcheurs pourront réutiliser le parking ».

En réalité, le « départ des migrants sur un autre site » est un départ forcé, une expulsion organisée en catimini le Vendredi 13 Avril par la mairie. Au petit matin, quelques 500 personnes exilées survivant dans les campements situés dans la zone ont reçu l’ordre de dégager. Des agents de la police municipale et d’une entreprise de sécurité sont présents pour coordonner l’expulsion. Ils demandent aux habitants des campements dispersés de ramasser leurs affaires et de les déposer dans des engins de transport de marchandises. Plusieurs centaines de mètres plus loin dans la forêt, les agents délimitent la superficie du nouveau lieu de vie : un champ, entouré de barbelés isolé de toute vie humaine. Le campement est devenu cette fois totalement invisible de la route, couronné par des arbres tout du long, qui laissent entrevoir les fumées industrielles des usines d’à côté.


C’est la première fois que la mairie organise une expulsion sans le soutien de l’Etat. Une initiative politique qui rend d’abord perplexes les acteurs associatifs sur place. C’est seulement lors d’une réunion entre les associations et la Mairie le 22 Avril que les raisons de l’opération sont données par l’équipe municipale : « La zone du Puythouk doit être remise en état pour l’été et les vacances des grands-synthois ». 

Depuis le 13 Avril, les conditions de vie dans le campement se sont encore détériorées, selon Arnaud Gabillat, coordinateur Utopia 56 à Grande-Synthe. « La police municipale a interdit l’accès au campement à la majorité des associations. Quelques-unes seulement ont le droit de rentrer dans la zone, tel que la Croix-rouge, Médecins du Monde ». L’équipe d’Utopia 56 a notamment pour mission d’aller à la rencontre des personnes vulnérables et isolées pour leur permettre d’accéder aux soins ou à un hébergement. La tâche est donc devenue encore plus délicate sans véhicule. Les personnes fragiles sont d’autant plus isolées.

Face au centre commercial Auchan, quelques silhouettes traversent lentement la départementale et s’en vont sillonner un long chemin de terre qui s’enfonce dans la forêt sur plus de 900 mètres. Au bout de cette allée, non loin de « la ferme des jésuites », plusieurs centaines de personnes exilées sont regroupées devant des camionnettes associatives. Il n’y pas assez de couvertures et vêtements pour tout le monde mais chacun recevra un repas chaud. Un jeune homme de 17 ans s’approche en boitant. « J’ai marché durant deux jours sans marrêter, je narrive plus à poser le pied au sol. » Plus loin, nous rencontrons Amad, venu dire adieu à ses amis « j’ai pris ma décision, je rentre chez moi, au kurdistan. Cela fait plus d’un an que je suis ici, je suis fatigué. » Pourtant, les membres de sa famille qui l’ont suivi durant tout son périple sont passés récemment en Angleterre. Mais Amad n’a plus la force. 

Des adolescents rechargent leurs téléphones, ils semblent égarés, abandonnés à leur sort d’enfants migrants. « L’Aide Sociale à l’Enfance ne vient pas sur place » lance Laure Pichot, coordinatrice de l’équipe de maraude d’Utopia 56 à Grande-Synthe. « Nous savons pourtant que de nombreux enfants sont victimes des réseaux de traite et d’abus sexuels ». 

Au milieu de la cohue, des femmes de nationalité vietnamienne attendent leur tour afin d’accéder à un évier rouillé, entouré de déchets emportés par le vent. Faute de douches et d’intimité, le robinet usé par plusieurs années de campements successifs, reste le seul moyen de préserver un minium d’hygiène. Les regards des jeunes femmes sont furtifs, inquiets. Les corps sont las mais en alerte permanente.

L’unique point d’eau mis en place par l’Etat pour les quelques 500 personnes survivant dans la forêt de Grande-Synthe est loin de garantir une quelconque dignité. Pourtant, l’installation fait suite à la décision du Conseil d’Etat de Juin 2019 qui enjoignait l’Etat français d’installer des équipements sanitaires autour des campements d’exilés de Grande Synthe, et l’accusait de traitement inhumain et dégradant. Aujourd’hui, « il ne ressemble plus qu’à un abreuvoir pour animaux » selon Laure Pichot. Il faut marcher environ un kilomètre dans les bois pour atteindre le pré, dans lequel chaque nationalité à son périmètre de survie définie par la mairie quelques jours plutôt, à la stupéfaction de tous. 


Dans le quartier afghan, repérable par le drapeau flottant au-dessus des vêtements étendus sur le grillage, Abdullah nous invite au thé. « La police vient toutes les semaines. Ils détruisent nos tentes, volent nos affaires » veut témoigner Abdullah, assis autour du feu et entouré de ses amis. L’adolescent est de nationalité afghane et essaye déjà depuis plusieurs mois de traverser la frontière pour rejoindre son frère en Angleterre. «  Il y a quelques jours, ils nous ont demandé de nous installer ici  » lance t’il en haussant les épaules. Il poursuit en racontant le naufrage qu’il a vécu deux semaines auparavant. « Nous étions trente-huit personnes sur un bateau en direction de l’Angleterre, mais nous allions couler. J’ai appelé la police, elle n’est jamais venue ».

Il y a trois ans, quasiment jour pour jour, mourrait Mawda, fillette kurde âgée de deux ans au moment des faits, et tuée par balle par la police belge. Elle accompagnait alors ses parents, qui tentaient de rejoindre l’Angleterre après avoir transités à Grande-synthe. Avant sa mort, personne n’était venu en aide à la famille. Derrière l’ombrage du Puythouck, les destins se jouaient déjà dans un silence effrayant. Aujourd’hui, c’est le néant. Des centaines de vies sont rendus invisibles, abandonnées dans un lieu secret là ou nul ne s’y égarera. Reste les prières et l’espoir d’un ailleurs, de souvenirs heureux et de rires éphémères.

Jérémie ROCHAS.





Source: Lundi.am