Octobre 11, 2021
Par À Contretemps
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■ PIÈCES ET MAIN-D’ƒUVRE
LE RÈGNE MACHINAL
La crise sanitaire et au-delĂ 

Service compris, 2021, 248 p.

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AssurĂ©ment, un des chapitres les plus passionnants de la derniĂšre livraison de l’« unitĂ© d’enquĂȘte Â» grenobloise PiĂšces et main-d’Ɠuvre (PMO), Le RĂšgne machinal, est celui intitulĂ© « Un virus d’origine scientifreak ? Â». DatĂ©e du printemps 2020, revue et augmentĂ©e au printemps dernier, cette Ă©tude critique de prĂšs de 70 pages dresse les contours d’un foisonnant partenariat franco-amĂ©ricano-chinois autour du fameux laboratoire P4 de Wuhan, offre un bref historique d’évasions accidentelles de virus dans le monde depuis ces vingt derniĂšres annĂ©es (d’oĂč l’exergue attribuĂ© au gĂ©nĂ©ticien Antoine Danchin : « En virologie, l’accident n’est pas l’exception mais la rĂšgle Â»), soumet au dĂ©tecteur de mensonges de son « comitĂ© scientifique Â» la communication officielle des chercheurs chinois – notamment la sinueuse parentĂ© entre le SARS-CoV-2 et un mystĂ©rieux RaTG13 prĂ©tendument identifiĂ© sept ans avant la pandĂ©mie : « Il est peut-ĂȘtre bidon, le RaTG13. Les auteurs du papier disent qu’ils ont pu le sĂ©quencer avec 1 341 reads de sĂ©quences : c’est impossible. Â» Sans rien dire de la marmite de conflits d’intĂ©rĂȘts dans laquelle grenouille une kyrielle d’acteurs du techno-gratin mondial.

RĂ©putĂ© pour l’opiniĂątretĂ© et la rigueur de ses analyses, PMO publie son enquĂȘte sur les origines du Covid liĂ©es Ă  une possible fuite de laboratoire dans les premiers mois de la pandĂ©mie. À une Ă©poque oĂč journalistes et scientifiques considĂšrent l’hypothĂšse comme une poussĂ©e d’urticaire complotiste parmi d’autres. À une Ă©poque oĂč les « DĂ©codeurs Â» du Monde, la revue Science et Avenir, le site Conspiracy Watch, l’ensemble des organes de la presse libre et officielle serinent Ă  longueur de colonnes que le virus n’est rien d’autre que le produit d’une Ă©volution naturelle. Un an aprĂšs, le fameux animal intermĂ©diaire entre l’homme et la chauve-souris ayant fait flop (du pangolin jusqu’au vison, en passant par le chien viverrin, et pourquoi pas, finalement, de la simple barbaque congelĂ©e ?), la piste de la fuite accidentelle reprend rang parmi les hypothĂšses possibles de la pandĂ©mie. Jusqu’aux « DĂ©codeurs Â» du Monde qui finissent par admettre qu’« elle n’est pas une thĂ©orie complotiste Â». La vĂ©ritĂ© scientifique est aussi volatile qu’un vulgaire marchĂ© boursier. Nous y sommes confrontĂ©s une Ă©niĂšme fois, et combien massivement, Ă  ce terrible constat que, contrairement Ă  ce que porte Ă  croire la doxa progressiste, les rĂ©gimes de discours arrimĂ©s Ă  la techno-science charrient leurs lots de vĂ©ritĂ©s branlantes et autres fumisteries diplomatiques. Commentant l’historique brumeux du RaTG13, PMO admet avec une luciditĂ© froide : « On vous fait grĂące des biais de mĂ©thodes, des donnĂ©es manquantes, des incohĂ©rences dans les dates des expĂ©riences. De toutes façons, on n’y connaĂźt rien, et vous non plus Â».

C’est peut-ĂȘtre de lĂ  qu’il faut partir, du fait que nous ne sachions pas. Et que, manifestement, nous ne saurons jamais, avec une certitude d’acier, les origines de cette pandĂ©mie qui a mis une partie de l’humanitĂ© sous cloche et occis 4 763 334 personnes. Chiffre fourni au 1er octobre dernier. On reste Ă©patĂ© par cette prĂ©cision. MĂȘme si tout le monde sait que ce chiffre est faux. Qu’il est impossible d’établir une comptabilitĂ© mondiale au macchabĂ©e prĂšs [1]. Pour autant, nous sommes sommĂ©s d’adhĂ©rer Ă  cette rationalitĂ© Ă©rigĂ©e en gouvernance planĂ©taire. Comme dit la pub pour la vaccination : « On peut discuter de tout, sauf des chiffres Â». Mon totem pour un algorithme. Nous y sommes encore. CernĂ©s, pilotĂ©s, rĂ©duits Ă  tout un registre de quantifications indiscutables. Il suffit de consulter les chiffres clĂ©s de la pandĂ©mie sur le site du ministĂšre de la SantĂ© pour savoir sous quelles augures se dessine notre mĂ©tĂ©o sanitaire (et, accessoirement, notre libertĂ© d’aller et venir) : cas confirmĂ©s, taux de positivitĂ©, personnes vaccinĂ©es, nombre de dĂ©cĂšs, admissions en soins critiques, etc. TĂ©lĂ©transmises, compilĂ©es, agrĂ©gĂ©es et modĂ©lisĂ©es en courbes d’évolution, les donnĂ©es sanitaires ont su fournir un carburant de premier choix au pilotage des masses. Quant Ă  l’origine du virus, pour y revenir une derniĂšre fois, on ne peut que souscrire aux propos des Grenoblois : « Qu’il soit une zoonose transmise par la chauve-souris et le pangolin Ă©missaire, ou le rĂ©sultat d’une fuite de laboratoire, le coronavirus qui nous place sous la coupe des scientifiques est lui-mĂȘme un produit de l’organisation scientifique du monde. De la vie sur Terre soumise Ă  la perpĂ©tuelle “rĂ©volution” techno-scientifique depuis deux cent ans Â».

Au cƓur de mùre-Machine

Le RĂšgne machinal dresse un constat : celui de l’incarcĂ©ration de l’homme-machine dans le monde-machine. Soit l’accĂ©lĂ©ration, Ă  la faveur de la crise sanitaire, d’un phĂ©nomĂšne vieux de plus de deux siĂšcles : l’arrachement de l’humain Ă  son biotope naturel pour l’enraciner, par la contrainte ou la sĂ©duction, dans un « technotope Â» ̶ comprendre : un environnement artificialisĂ© oĂč, par la grĂące de la cybernĂ©tique, le troupeau humain se gĂšre Ă  la maniĂšre de flux. À la source d’une telle eschatologie de malheur : l’homme et sa nature faillible. Paquet de sang, viscĂšres et passions tristes, l’homme est cette crĂ©ature imprĂ©visible qu’il convient de calibrer et de coder en une succession de 1 et de 0, soit la loi pauvrement binaire d’une numĂ©risation urbi et orbi. Maniant ironie et distance critique, PMO reprend les travaux du naturaliste suĂ©dois Carl von LinnĂ© et son classement de la nature sous l’empire de trois rĂšgnes : minĂ©ral, vĂ©gĂ©tal et animal, auquel s’ajouterait dĂ©sormais le rĂšgne machinal , soit « l’interconnexion volontariste et transcendante de tous les composants artificiels et fonctionnels en un systĂšme total, ne laissant rien subsister en dehors de lui et rĂ©sorbant toutes les consciences individuelles en une seule conscience machinale et impersonnelle Â». Pour couper court aux interprĂ©tations fantaisistes, une prĂ©cision : les composants artificiels et fonctionnels, c’est nous. Nous les tĂ©lĂ©travailleurs ou patients-contacts tracĂ©s jusque dans leurs derniĂšres intimitĂ©s, nous les amateurs de troquet ou voyageurs en train obligĂ©s de se QRcodiser, nous les bibliothĂ©caires et agents d’accueil des piscines municipales sommĂ©s de contrĂŽler le statut vaccinal des usagers. Insaisissable et parfois asymptomatique, le virus est ce bug permanent qui entrave nos sociabilitĂ©s les plus Ă©videntes, nous rĂ©unit en tant qu’ĂȘtres dĂ©finitivement sĂ©parĂ©s, rĂ©ifiĂ©s en simples machins de la Machine. La sociĂ©tĂ© face au spectacle de ses derniĂšres dĂ©vitalisations. Debord avait pourtant prĂ©venu : « Ici, pour rester dans l’humain, les hommes doivent rester les mĂȘmes Â» [2].

Le bain numĂ©rique est ce « filet de contention cybernĂ©tique Â» sans cesse remaillĂ© et ajustĂ© par les gants chirurgicaux d’une technocrature aussi Ă  l’aise en costard-cravate qu’en blouse blanche. Nous y sommes tous plongĂ©s. Pas plus l’auteur de ces lignes que PMO n’avons la prĂ©tention de nous en extraire. « On peut vivre contre son temps, mais non en dehors Â», rappellent utilement les Grenoblois. L’argument vaut pour ces courtes-vues qui reprochent aux tenants de la ligne anti-industrielle de critiquer les nouvelles technologies tout en utilisant certains de ses outils. Autant reprocher au militant antinuclĂ©aire de trahir sa cause chaque fois qu’il actionne un interrupteur de sa casbah.

En 2008, l’essayiste quĂ©bĂ©coise Naomi Klein publiait La StratĂ©gie du choc. On sait le succĂšs de la thĂšse du livre liant la progression des prĂ©dations ultralibĂ©rales Ă  la faveur de crises majeures et autres catastrophes naturelles. Sans reprendre la formule de Klein, PMO laisse entendre que le mĂȘme genre de mĂ©canisme aurait Ă©tĂ© Ă  l’Ɠuvre durant la crise sanitaire : « La technocratie a saisi l’occasion du choc, de la rupture, brutale et inĂ©dite, pour accĂ©lĂ©rer la mutation du systĂšme techno-Ă©conomique Â». Que le Covid ait Ă©tĂ© une opportunitĂ© pour le dĂ©chaĂźnement numĂ©rique avec pour corollaire une atrophie toujours plus aiguĂ« de nos derniers espaces d’autonomie collective ne laisse aucun doute. Il n’y a qu’à voir, comme le listent les auteurs, le boom sans prĂ©cĂ©dent du commerce Ă©lectronique, la galopante gĂ©nĂ©ralisation du tĂ©lĂ©travail (va-t’en appeler Ă  la grĂšve quand l’idĂ©e mĂȘme de collectif physique de travail a perdu toute substance), le cĂąblage des minots aux Ă©crans via l’enseignement en distanciel, etc. Si dans ce registre la pandĂ©mie a bien jouĂ© le rĂŽle d’aubaine, reste Ă  savoir si elle n’a Ă©tĂ© que ça. Si le pĂ©ril sanitaire a Ă©tĂ© Ă  ce point surjouĂ© et dramatisĂ© par nos Ă©lites « afin de forcer le passage [de l’économie] au numĂ©rique et aux technologies convergentes (Nano-Bio-Info-Neuro, IA, etc.), cependant que nul ne peut s’y opposer Â».

À ce titre, on peut s’interroger sur la pertinence de comparer les presque 120 000 morts du Covid en France aux 31 000 morts d’une grippe de Hong-Kong « passĂ©e presque inaperçue Â» et ayant sĂ©vi en France entre 1969 et 1970. D’abord parce qu’une telle gymnastique mathĂ©matique nous fait retomber sous l’opaque fĂ©rule de nombres auxquels on peut faire dire tout et son contraire (et puis, Ă  partir de quel seuil peut-on considĂ©rer une Ă©pidĂ©mie comme une chose sĂ©rieuse : 500 000, un million de morts ?), ensuite parce que les 31 000 morts de la grippe de Hong-Kong l’ont Ă©tĂ© au cours d’un bref Ă©pisode hivernal (dans les faits, de dĂ©cembre 1969 Ă  janvier 1970 [3]), donc peu Ă  voir avec cette longue installation dans le temps que nous connaissons avec le Covid.

Virus à moitié plein ou virus à moitié vide

Une autre hypothĂšse consisterait Ă  penser que ce qui s’est mis en place, Ă  partir du printemps 2020, dans notre pays ressemble bien Ă  une politique de santĂ© publique. Certes autoritaire, erratique, infantilisante et entrelardĂ©e de mensonges d’État mais belle et bien effective. L’attention mise sur les services de rĂ©animation en est un exemple Ă©vident. Mais on pourrait en citer un autre, comme ces services de la SĂ©curitĂ© sociale dont l’ordinaire consiste Ă  fliquer les salariĂ©s en arrĂȘt maladie et Ă  les remettre au boulot et qui, soudainement, ont vu leur mission faire un vĂ©ritable tĂȘte-Ă -queue puisqu’il s’agissait dĂ©sormais de payer les gens pour
 qu’ils restent chez eux. C’est-Ă -dire qu’à un moment donnĂ©, et notamment dans les premiers mois de la pandĂ©mie, le Pouvoir a pu considĂ©rer l’affaire comme suffisamment grave et imprĂ©visible pour rĂ©activer, momentanĂ©ment, la vieille geste providentielle (le fameux « quoi qu’il en coĂ»te Â») et congeler toute vie sociale pour freiner la circulation virale. Disant cela, il ne s’agit pas de courber l’échine devant l’e-schlague (ou la schlague tout court) macronienne, encore moins d’applaudir la toute-puissance d’un exĂ©cutif allant jusqu’à suspendre la fiction parlementaire via un Ă©tat d’urgence devenu routinier, mais de comprendre que ceux-lĂ  mĂȘmes qui nous laissent nous empoisonner au quotidien par tout un ensemble de pollutions environnementales [4] peuvent dĂ©cider, si les circonstances l’obligent, de protĂ©ger le cheptel humain d’une menace insidieuse et infernale Ă  circonscrire. Y compris en jouant sur nos vieilles peurs des Ă©pidĂ©mies infectieuses – mettant sous le boisseau que la vĂ©ritable catastrophe sanitaire, quotidienne, concerne les maladies chroniques [5].

Cette apprĂ©ciation des faits n’amoindrit en rien le solide corpus dĂ©veloppĂ© par PMO. C’est-Ă -dire qu’il est tout Ă  fait possible de penser simultanĂ©ment la pandĂ©mie virale et la dĂ©ferlante numĂ©rique sans que la premiĂšre ne soit rĂ©duite Ă  l’état de prĂ©texte pour le dĂ©ploiement de la seconde. En outre, une telle approche « duale Â» pourrait servir de base de discussion pour couper court Ă  quelques embardĂ©es intellectuelles ayant farci la tĂȘte de certains manifestants de l’étĂ©. Expliquer qu’on peut s’opposer au monde tel qu’il se reconfigure brutalement tout en cultivant un minimum de responsabilitĂ© face au risque sanitaire. Et pourquoi pas essayer d’imaginer comment des humains enfin dĂ©machinĂ©s, soit dĂ©sencastrĂ©s de la Machine, seraient Ă  mĂȘme de gĂ©rer collectivement la rĂ©currence de tels flĂ©aux. Prospective vis-Ă -vis de laquelle PMO fournit des jalons essentiels sur lesquels ancrer toute pensĂ©e critique digne de ce nom.

SĂ©bastien NAVARRO




Source: Acontretemps.org