Novembre 20, 2020
Par Squat.net
284 visites


DĂ©truire de la vie pour crĂ©er du vide : expulsion imminente de la Spyre, squat Ă©cologiste et engagĂ© Ă  Pully. Voici un communiquĂ© de presse du Collectif Bambou, habitant.e.s dans un squat Ă©cologiste et engagĂ© menacĂ© d’expulsion dans la commune de Pully, en Suisse. Nous souhaitons mettre en lumiĂšre les questions sociales et Ă©cologiques que cette situation soulĂšve.

Vous avez dĂ©ja entendu parler de la Spyre ? Sur un immense terrain verdoyant Ă  Pully, une grande villa et son annexe abrite tout un monde : colorĂ©, vivant, communautaire. Depuis bientĂŽt trois mois, le Collectif Bambou habite et fait vivre ces lieux avec des modes de vies Ă©cologiques et solidaires. Les bĂątiments occupĂ©s Ă©taient vides, laissĂ©s Ă  l’abandon depuis le rachat de la parcelle par Dune Capital SA, des promoteurs immobiliers souhaitant les raser pour y construire douze nouveaux immeubles de luxe. Cet immense projet avait suscitĂ© une vingtaine d’oppositions du voisinage, et le permis de construire n’est pas encore dĂ©livrĂ©. “Bienvenue dans notre monde, celui qu’on construit dans les poubelles du leur. On vivait un peu cachĂ©-e-x-s, occupĂ©-e-x-s Ă  vivre, crĂ©er et lutter mais aujourd’hui nous voilĂ , on vous partage ce qu’ils s’apprĂȘtent Ă  dĂ©molir : nos envies, nos crĂ©ations, nos maisons, notre espoir vivant d’un autre monde.” exprime une habitante.

Dans le contexte contemporain d’urgence climatique sur fond de crise sociale et, aujourd’hui sanitaire, le collectif estime que des lieux militants comme la Spyre sont plus que jamais nĂ©cessaires et lĂ©gitimes. “Occuper ces lieux est un double geste : d’un cĂŽtĂ©, celui de dĂ©noncer la logique visant Ă  toujours dĂ©molir pour reconstruire du neuf, de façon polluante et individualiste, des bĂątiments destinĂ©s Ă  une minoritĂ© privilĂ©giĂ©e alors que des personnes n’ont pas de toit et de cette maniĂšre bĂ©tonner toujours plus
 D’un autre, c’est aussi une action oĂč nous construisons une alternative rĂ©ellement sociale et Ă©cologique au modĂšle de sociĂ©tĂ© qui sous-tend ce genre de projet”. Le collectif dit “Les besoins en logements sont rĂ©els, mais face Ă  l’urgence climatique que nous vivons, l’habitat doit ĂȘtre pensĂ© diffĂ©remment : rĂ©utiliser ce qui existe, crĂ©er plus d’espaces partagĂ©s et communs, valoriser les espaces verts – comme la forĂȘt et le grand jardin Ă  la Spyre – pas encore bĂ©tonnĂ©s qui peuvent servir de parcs, accueillir des habitats lĂ©gers, ou servir d’espace pour une agriculture locale et partagĂ©e.”

La Spyre hĂ©bergeait jusqu’à prĂ©sent une vingtaine de personnes, et organisait de nombreux Ă©vĂ©nements, tels que des journĂ©es d’ateliers pour partager des savoirs, des chantiers participatifs pour s’initier aux joies de la construction, des soirĂ©es d’échanges autour de diverses lectures, des souper collectifs
 La Spyre a toujours maintenu une trĂšs bonne relation avec le voisinage. Elle prĂ©voyait de faire vivre ce lieu et de permettre Ă  un grand nombre de personnes de profiter de la forĂȘt qu’il abrite, ainsi que d’utiliser le grand jardin pour viser une autonomie maraĂźchĂšre. Pourtant, les propriĂ©taires veulent mettre fin Ă  ce projet communautaire et Ă©cologique et vider les lieux au plus vite
bien que le permis de construire n’ait pas encore Ă©tĂ© dĂ©livrĂ©. Le Tribunal d’arrondissement s’est prononcĂ© jeudi en faveur de ces derniers, ignorant les arguments de dĂ©fense du Collectif et leur demandant de quitter les lieux dans les 48h.

Une biodiversité à protéger

En plus des aspects sociaux et culturels que cet endroit a connu ces derniers temps, sa situation biologique est elle aussi remarquable. « Le jardin offre un assemblage d’arbres de grande taille qui fait exception dans le quartier et constitue un habitat important, particuliĂšrement pour les insectes, les oiseaux et les chauves-souris. D’autre part, le cordon boisĂ© en bordure de terrain reprĂ©sente une zone-relais pour les nombreuses espĂšces se dĂ©plaçant Ă  l’intĂ©rieur des zones villas, ou vers les bois de la Chenaula. Â» raconte un biologiste soutenant le lieu. Rappelons que la diminution de la connectivitĂ© Ă©cologique et l’isolement des habitats naturels est considĂ©rĂ©e comme « l’une des causes principales de la perte de biodiversitĂ© » par l’Office FĂ©dĂ©ral de l’Environnement. « Dans le contexte actuel d’érosion de la biodiversitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ© en Suisse, nous trouvons importants et d’intĂ©rĂȘt public que cet assemblage arboricole, qui participe Ă©galement Ă  la qualitĂ© de vie du quartier, soit pris en compte et prĂ©servĂ© dans le futur. Â»

Une décision brutale

Cette dĂ©cision d’expulsion imminente montre une fois de plus que le systĂšme juridique suisse n’est pas prĂȘt Ă  entendre la voix de celleux qui dĂ©fendent un avenir plus juste et plus Ă©cologique. Pour le Collectif Bambou, cette situation n’est pas qu’un phĂ©nomĂšne isolĂ©, mais illustre des problĂšmes et des dynamiques bien plus larges. « L’expulsion du lieu de vie et de rencontres qu’était la Spyre peut sembler n’ĂȘtre qu’une petite vague face Ă  l’ampleur du dĂ©sastre global qui se dĂ©roule, mais elle est un symptĂŽme bien explicite d’un systĂšme qui court Ă  sa perte. Â» Rappelons que le secteur de la construction est responsable de 36% des emissions totales de CO2.

Face Ă  la rĂ©ponse de la justice, les habitant.e.s., mĂȘme si iels ne sont pas surpris.e.s, sont tout de mĂȘme rĂ©voltĂ©.e.s de la rĂ©action de la Justice : « On a de la peine Ă  voir ce qu’il y a de juste dans le fait que certaines personnes peuvent avoir plusieurs maisons, dont certaines qu’elles n’utilisent absolument pas depuis le jour oĂč elles les ont achetĂ©es, pendant que d’autres sont Ă  la rue. Â» Quant au dĂ©lai imposĂ©, il est jugĂ© beaucoup trop court. « Nous Ă©tions plus d’une vingtaine Ă  vivre ici, et beaucoup d’entre nous n’avons nulle part d’autre oĂč aller. De plus, expulser des personnes qui vont donc se trouver sans logement en pĂ©riode de Covid19 et pendant l’hiver est un choix assez inhumain
 Â». Cette dĂ©cision montre bien que la propriĂ©tĂ© privĂ©e pĂšse plus lourd que le droit Ă  un logement digne.

Des visions du monde qui s’affrontent

Le Collectif Bambou a commencĂ© Ă  vider les lieux et se prĂ©pare donc Ă  la possibilitĂ© d’une expulsion forcĂ©e dans les jours qui viennent, mais espĂšre que la dĂ©cision ne sera pas executĂ©e immĂ©diatement. Le collectif continue Ă  encourager les propriĂ©taires Ă  venir discuter de la possibilitĂ© de conclure un contrat de prĂȘt-Ă -usage pour pouvoir utiliser les lieux jusqu’au dĂ©but des travaux prĂ©vus. En effet, les propriĂ©taires ont encore le choix, encore une influence sur ce qui se passera pour la suite. Ils n’ont pas encore de permis de construire pour ce qui viendra aprĂšs. Voici quelques extraits de la lettre que le Collectif Bambou leur a envoyĂ© :

On ne sait pas si vous nous entendez, si vous nous comprenez – ici on parle le langage du partage et des possibles ; vous, vous nous rĂ©pondez Ă  coup de lois absurdes, d’amendes, de dĂ©pens, et de refus de faire confiance. Venez si vous osez sortir des chemins confortables et du statut social Ă©levĂ© que vous procurent votre pouvoir financier. Venez voir ce qu’on fait ici, comment on vit avec des chambres pleines de lits, des tĂȘtes pleines de rĂȘves et des cƓurs pleins de vie. Venez goĂ»ter le sirop de romarin fait maison avec les plantes cultivĂ©es dans le jardin. Vous nous pensez utopistes ? Ça fait longtemps qu’on ne l’est plus. Nos actions sont une concrĂ©tisation d’alternatives rĂ©alistes face Ă  ce qui se dĂ©roule dans ce monde. Alors on continuera d’essayer, on continuera de crĂ©er des modes de vies plus communautaires, plus rĂ©silients. On continuera Ă  contester la logique selon laquelle il est normal que la majoritĂ© de notre temps soit vendu Ă  un travail qui enrichit les riches, dĂ©truit le vivant et appauvrit nos vies. On vit en squat pour pleins de raisons : par besoin, conviction, envie ; on squatte pour libĂ©rer du temps et pour le consacrer Ă  des actions qui font bouger, au moins un peu, le monde mortifĂšre que vous dĂ©fendez si ardemment.

La Spyre, ce n’est pas juste un projet d’habitat personnel, c’est un projet politique qui met en place et dĂ©fend des modes de vies plus communautaires, plus solidaires, et plus Ă©cologiques. Du travail, des rĂ©flexions, de la logistique, de la construction, de dĂ©cisions collectives, de prises de risques. Chaque fois qu’un squat se fait expulser, c’est un monde qui s’effrite, un possible qui disparait, une brĂšche qui meurt et des personnes qui se retrouvent sans toit. Ce sont des centaines, des milliers d’heures de travail qui disparaissent brutalement. Ceci, vous ne le comprenez pas, vous qui travaillez pour produire, pour grandir, pour exploiter. Allez-y, expulsez des personnes qui ne pourront jamais vous Ă©galer dans vos privilĂšges, votre richesse et votre protection sociale. Vous dĂ©truisez un habitat regorgeant de vie en croyant en fabriquer un autre. Or, dans le quartier, les appartements de mĂȘme type que ceux que vous prĂ©voyez sont pour la plupart vides car, malheureusement, beaucoup des portes-monnaies visĂ©s par votre projet n’ont pas comme but de vivre ces lieux. Vous ne pensez pas ces espaces pour les faire vivre, mais pour les faire fructifier, au dĂ©triment des personnes ayant simplement besoin d’espaces encore Ă©pargnĂ©s par l’inertie malsaine de l’industrie immobiliĂšre. Vous dĂ©truisez de la vie pour crĂ©er du vide, qu’il soit physique, social ou moral, tout en continuant d’alimenter les mĂ©canismes qui pillent les ressources terrestres et poussent notre sociĂ©tĂ© dans ses derniers retranchements.

Quelle abberation que de savoir que les maisons dans lesquelles nous vivons vont ĂȘtre expulsĂ©es de force pour rester vides encore longtemps. Pour terminer, nous ne citerons qu’une seule phrase du tribunal, bien emblĂ©matique de l’absurditĂ© de la situation : “
 l’argument selon lequel les bĂątiments demeureraient vides durant plusieurs annĂ©es avant d’ĂȘtre dĂ©moli ne lĂ©gitime aucunement les membres du Collectif Bambou Ă  usurper les lieux, chaque propriĂ©taire Ă©tant libre d’exercer sa possession comme il le souhaite.”

La Spyre
Chemin de Rennier 53 55, 1009 Pully, Suisse
collectif-bambou [at] riseup [point] net
https://squ.at/r/840s




Source: Fr.squat.net