Janvier 6, 2022
Par Sans Nom
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La petite ville de Gauchy (Aisne) et ses 5000 habitants paumĂ©s au milieu de la morne campagne picarde ne paie a priori pas de mine. En y regardant d’un peu plus prĂšs, c’est pourtant un patelin qui fait non seulement la fiertĂ© des braves ouvriers ayant Ă©lu des maires staliniens jusqu’en 2014 avant de se prononcer pour un ex-gendarme
 mais Ă©galement celle des friquĂ©s et des hommes de pouvoir qui trĂŽnent au sommet de l’État. Et pour cause, vu que la besogneuse commune abrite en mĂȘme temps l’usine de parfums de luxe du groupe L’OrĂ©al en partance pour le monde entier, et une seconde qui rĂ©serve ses effluves aux plus pauvres de la planĂšte, en y rĂ©pandant une odeur de sang, de guerre et de mort.

Cette derniĂšre se nomme Hazemeyer, modeste PME d’une centaine d’exploitĂ©s devenue filiale du groupe Comeca, dont la spĂ©cialitĂ© est la construction apparemment anodine d’énormes armoires Ă  basse tension pesant parfois plusieurs tonnes. Il ne s’agit cependant pas de n’importe lesquelles –sinon pourquoi concevoir, dĂ©couper et plier sur-mesure la tĂŽle de ces Ă©quipements Ă©lectriques, avant d’assembler chacun de leurs milliers de cĂąbles manuellement avec autant de minutie ?–, puisqu’elles Ă©quipent des navires de guerre de l’armĂ©e française, des complexes et plateformes pĂ©trochimiques (Total, Arkema, Solvay ou Exxon), des centrales nuclĂ©aires et centres de recherche d’EDF, ainsi que de nombreux data centers rĂ©cemment inaugurĂ©s (ceux des banques SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale et CrĂ©dit Agricole ou une partie des 230 du gĂ©ant Equinix).

Alors, quand on possĂšde jalousement depuis prĂšs d’un siĂšcle des talents aussi prĂ©cieux pour la domination que ceux d’Hazemeyer, il vaut parfois mieux se faire un peu discrets, mĂȘme s’il reste inĂ©vitable que son nom traĂźne sur la liste des fournisseurs officiels du ministĂšre de la DĂ©fense et de ce que l’industrie lourde fait de plus ravageur en la matiĂšre. C’est peut-ĂȘtre la rĂ©flexion trop tardive qui a traversĂ© l’esprit de ses dirigeants, lorsque l’ensemble de leur Ɠuvre a Ă©tĂ© mise en lumiĂšre dans de magnifiques teintes rouge-orangĂ©es la nuit du 4 au 5 janvier dernier, en Ă©tant totalement anĂ©antie (stocks et Ă©quipements inclus) par un gigantesque incendie qui l’a consumĂ©e pendant prĂšs de quatre heures. Un incendie qui a « mystĂ©rieusement Â» dĂ©marrĂ© vers 21h du cĂŽtĂ© de l’entrepĂŽt situĂ© Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s de l’usine, pendant que ses employĂ©s Ă©taient sereinement en train de roter leur journĂ©e bien remplie devant un Ă©cran.

Certes, quand on est un spĂ©cialiste reconnu des gros Ă©quipements Ă©lectriques sĂ©curisĂ©s pour la crĂšme des industrie de mort, il serait vraiment malvenu de crier Ă  un « court-circuit Â» ayant mal tournĂ© une fois la nuit tombĂ©e. Et vu qu’il serait tout aussi perturbant de penser que des inconnus aient voulu rĂ©duire en cendres l’appareil productif d’un tel bienfaiteur de l’humanitĂ©, les gendarmes chargĂ©s de l’enquĂȘte ont dĂ» se contenter d’un laconique « les causes du sinistre ne sont pas encore Ă©tablies ». Quelqu’un pourrait souligner avec candeur que ces « causes Â» sont liĂ©es au fait que de petites flammes se soient Ă©levĂ©es d’une maniĂšre ou d’une autre au bon endroit et Ă  la bonne heure, histoire de rĂ©vĂ©ler un incroyable secret, mais on ne voudrait pas gĂącher ici la magie de NoĂ«l, dont l’arrivĂ©e des Rois mages Ă©tait seulement prĂ©vue pour le surlendemain. En tout cas, le « mystĂšre Â» de l’origine de ce beau feu de joie reste pour l’instant intact aux yeux des pandores Ă©berluĂ©s, mĂȘme s’il est par ailleurs bien connu que la montre connectĂ©e de Melchior, Gaspard et Balthazar a parfois fĂącheusement tendance Ă  se dĂ©rĂ©gler depuis le dĂ©but du rĂ©chauffement climatique.

Quoi qu’il en soit, les journaflics locaux n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  prendre leur courage Ă  deux mains pour dĂ©noncer la violence du feu qui s’est permis de dĂ©vorer un si fidĂšle sous-traitant de l’industrie militaire, pĂ©tro-chimique et nuclĂ©aire, en agrĂ©mentant leurs rĂ©cits de tĂ©moignages Ă©difiants : «J’ai vu mon bureau partir en fumĂ©e en 20 secondes », raconte ainsi un cadre-dirigeant effondrĂ©, ce qui n’est pas peu dire puisque « la grande majoritĂ© de la bĂątisse de 7000 m2 est partie en fumĂ©e. À 23 heures, les soldats du feu tentaient de sauver les 5 % restants du bĂątiment mĂ©tallique qui s’affaisse Ă  cause de la chaleur. Â» Et afin que l’équitĂ© soit parfaite, ils ont Ă©galement sondĂ© l’ñme d’une petite main zĂ©lĂ©e, dont la conscience du travail bien fait et de la maison Ă  crĂ©dit s’achetait depuis trop longtemps contre une fiche de paie rĂ©guliĂšrement tĂąchĂ©e de sang : « On est sans voix. C’est toute notre vie, trente-deux ans de sociĂ©tĂ©. Trente-deux ans, et il n’y a plus rien. Il ne faut pas se faire d’illusion, on sera plusieurs mois Ă  l’arrĂȘt. » Ce qui s’appelle prodiguer de bonnes nouvelles en passant.

DĂ©sormais l’usine Hazemeyer ne produira plus rien pendant un bon moment, mais soyons certains que ce n’est pas la seule petite entreprise tapie au fond de mornes campagnes qui alimente jour aprĂšs jour l’industrie de guerre et de dĂ©vastation de la planĂšte, et auxquelles un autre rouge irait si bien. En tout cas d’aprĂšs ce que susurrent les trois fameux Rois mages de la lĂ©gende – Ă  qui veut bien l’entendre.

[synthĂšse de la presse picarde, 6 janvier 2021]




Source: Sansnom.noblogs.org