Mai 24, 2021
Par ZEKA
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La France est un des pays du monde où règne le plus la sécurité des personnes et des biens. Les données statistiques sont incontournables. Les homicides sont rares : 863 victimes en 2020 1, pour une population de 67 millions d’habitants. Les morts de policiers et de gendarmes dans l’exercice de leurs fonctions sont plus rares encore : environ 20 par an de 2014 à 2018 2, 11 en 2020 3, pour un effectif total de près de 250 000 4. La délinquance est rare elle aussi. Ainsi, pour la période 2017-2019, 93% des ménages déclarent n’avoir subi aucun vandalisme sur leur voiture, 97% déclarent n’avoir subi aucune tentative de cambriolage, 97% déclarent n’avoir subi aucun acte de vandalisme, et 98,5% déclarent n’avoir subi aucun vol de voiture 5. Enfin, près de 90% des personnes interrogées dans les enquêtes de victimation de l’INSEE déclarent ne ressentir aucun sentiment d’insécurité dans leur quartier (ou leur village).

Alors que la France est donc un pays où la quasi-totalité de la population vit en sécurité, le thème de l’insécurité se classe pourtant quatrième préoccupation « tout à fait prioritaire » pour les Français 6. Comment expliquer un tel gouffre entre la réalité tangible et les représentations ?

La réponse est à chercher non pas dans ce que les Français vivent, mais dans ce que les journaux papiers et télévisés leur montrent. L’INA a ainsi constaté que le nombre de sujets qu’ils consacrent aux faits-divers (meurtres, cambriolages, rixes entre bandes, enlèvements d’enfants…) a doublé de 2003 à 2012. Or toutes les grandes chaînes et la quasi-totalité des grands médias français, privés comme publics, posent ce problème de « fait-diversion » de l’actualité, manipulant la réalité au profit d’un discours politique totalement faux (et très dangereux).

Le mythe de l’insécurité

D’une part, il faut rappeler que les chances d’être tué·e ou blessé·e à l’occasion d’une agression sont infimes. On ne compte que quelques centaines de crimes de sang par an (cf. ci-dessus), la plupart commis dans l’univers familial ou (moins nombreux) dans le cadre de règlements de comptes de la pègre, alors que les victimes d’accidents de la route, d’accidents du travail ou tout simplement d’accidents domestiques se comptent par dizaines de milliers. On a au moins 200 ou 300 fois plus de chances d’être tué·e en prenant son volant ou en effectuant un travail dangereux que de prendre un coup de couteau ou de recevoir une balle. Pour ce qui est de se faire détrousser, en dehors de quelques professions très exposées comme les convoyeur·euses de fonds ou les bureaux de change, force est de constater que le simple fonctionnement du système social spolie bien davantage de personnes que les braqueurs de banque.

Les restructurations, délocalisations et licenciements entraînent chaque année de graves difficultés pour des dizaines de milliers de familles et plongent une grande partie d’entre elles dans la misère. Cette insécurité sociale a des conséquences incomparables avec celles de la délinquance. II est clair qu’en mettant en avant l’insécurité liée à la délinquance, les médias et la classe politique cherchent à faire oublier la véritable insécurité, qui est essentiellement d’origine sociale.

Le problème fondamental n’est donc pas un « sentiment d’insécurité » des Français, qui seraient victimes en quelque sorte d’une hallucination collective. Le problème est plutôt le gigantesque « effet de loupe » médiatique sur les faits divers les plus spectaculaires et les plus atroces, dans un contexte concurrentiel de course à l’audience sensationnaliste et de surenchère politicienne. Ce matraquage conduit les Français, qui se fondent sur ce qu’on leur montre du reste de la société, à supposer à tort que la France serait à feu et à sang, tout en n’étant eux-mêmes victimes d’aucune délinquance ni criminalité dans leur vie quotidienne. Ils supposent alors logiquement que cela doit être vrai pour les autres et sont incités à penser que cela risque de le devenir un jour pour eux.

Or, ce biais cognitif (l’effet de loupe médiatique) et son instrumentalisation politique ont des conséquences extrêmement dangereuses pour nos libertés fondamentales. Ils conduisent des millions de Français, sur la base de la spectaculaire insécurité des journaux télévisés, à réclamer des politiques de plus en plus sécuritaires, c’est-à-dire par essence de moins en moins protectrices des droits et libertés les plus élémentaires. Cela conduit des dirigeants politiques, pour répondre à cette attente, à épouser des thèses de plus en plus extrémistes : Xavier Bertrand, candidat putatif de la droite à la prochaine présidentielle, parle d’une France Orange médiatique, titre d’un essai d’extrême droite ; M. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, parle d’« ensauvagement », un concept d’extrême droite également, aux relents racistes évidents ; parallèlement, la majorité des Français est à présent favorable au rétablissement de la peine de mort 7.

La police, principal facteur d’insécurité

L’augmentation de la répression et des effectifs des flics est la pire des réponses. La France est le pays qui, en Europe, compte le plus grand nombre de flics par tête d’habitant·e ! On notera également que, dans aucun pays du monde, la police n’est capable de venir à bout de la délinquance et, surtout, qu’elle ne « protège » jamais la partie la plus démunie de la population — ce qui n’est pas sa fonction, contrairement à ce qu’on cherche à nous faire croire. Tout au plus réussit-elle à faire régner « l’Ordre Social » — tel que souhaité par les gouvernements — dans les centres des villes et les quartiers chics, c’est à dire, dans une certaine mesure, à protéger les privilégié·es des exactions commises par les plus démuni·es. Le Brésil en donne un bon exemple où dans les favelas, la police se comporte le plus souvent comme un gang en concurrence avec d’autres pour racketter la population. Si nous n’en sommes pas là dans les cités de banlieue (bien qu’il y ait un nombre incalculable de cas de racket, d’exactions, de meurtres, de viols commis par des policier·es — sans compter les « bavures » sanglantes), il n’en reste pas moins que les opérations de « reconquête » de ces territoires par « l’État de droit » (pour reprendre le langage politicien) s’apparentent souvent à une guerre larvée contre la jeunesse et les classes populaires, voire à une guerre coloniale de basse intensité.

Réagir & réfléchir

Le « problème de l’insécurité » est bel et bien un mythe, même si, comme tout mythe, il mobilise des éléments de vérité, en particulier des faits dramatiques. Mais la manière dont ces faits divers sont présentés, mis en scène, coupés de leur contexte et réinterprétés est mensongère. Ce qu’on appelle « l’opinion publique » 8 est donc outrageusement manipulée. N’attendons donc rien ni de l’État, ni des médias et encore moins des flics ! La solution pour un changement social radical est entre nos mains seules. Éteignons les écrans, ouvrons la réflexion et rappelons-nous que différents systèmes restent à inventer pour vivre ensemble tout en détruisant celui de la répression. 9 Bref, réfléchir et agir.




Source: Zeka.noblogs.org