Avril 13, 2022
Par CNT-AIT
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Rafael Llavona et Javier Bandrés, Université Complutense,

Psicothema, 1998. Vol. 10, nº 3, pp. 669-678

Première publication : 10 mai 2021

Le Dr Félix Martí-Ibáñez, psychothérapeute et sexologue, a occupé le poste de Directeur général de la Santé et de l’assistance sociale en Catalogne pendant la guerre civile espagnole, représentant le syndicat anarchiste CNT-AIT. Cet article étudie ses activités pendant la guerre, avec une référence particulière à son travail dans la réforme des services de santé mentale et son interprétation psychanalytique de la guerre civile espagnole.

Données biographiques

Félix Martí-Ibáñez est né le 25 décembre 1911 à Carthagène. Il était le fils de Josefina Ibáñez et du pédagogue et écrivain Félix Martí Alpera. Il a étudié la médecine à Barcelone et a obtenu un doctorat de l’Université de Madrid avec une thèse sur la psychologie mystique et la physiologie de l’Inde dirigée par le Dr García del Real (M-I, 1935). Après avoir obtenu son doctorat en 1933, il s’installe à Barcelone, dans le quartier populaire de Gracia, comme médecin-psychologue spécialisé en psycho sexologie. Parallèlement, il collabore à des revues scientifiques et littéraires (Estudios, Higia, Archivos Médicos-Escolares, SIA, Ariel, Tiempos Nuevos, Ruta…) et publie ses premiers romans et ouvrages sur la psychologie, la médecine et la littérature (comme un essai sur la psychopathologie sexuelle de Teresa de Ávila).

Sa vocation sociale l’a conduit dans cette période d’avant-guerre à organiser de nombreux cours et conférences sur la psycho sexologie, l’eugénisme, l’histoire de la médecine et de la littérature. Il forme en 1929, avec Alberto Cars, la clinique populaire (Clínica Popular) de l’Association sociale ouvrière (Asociación Social Obrera) de Barcelone qui s’adressait aux malades les plus pauvres, jetant les bases d’une médecine sociale qui sera développée plus tard par Federica Montseny quand elle sera Ministre de la santé[1]. Sans oublier sa participation à des cercles politiques intellectuels, tels que l’Association des Idéalistes Pratiques et le Club 11 – qui devint le Club Conversa – où le jeune anarchiste débattait fréquemment et cordialement avec ses confrères de toute obédience, y compris  marxistes (Avant-propos de I. Vidal à M-I, 1975).

Dès le début de la guerre civile, Martí-Ibáñez, membre du syndicat anarchiste Confédération Nationale du Travail, se jeta dans la guerre et les activités révolutionnaires. Il a organisé et participé à de nombreux meetings (M-I, 1937b), écrit dans des journaux et des magazines, promu le fonctionnement de l’Université populaire, participé à l’organisation de l’assistance sanitaire d’urgence. Lorsque la CNT a décidé de participer aux instances dirigeantes républicaines, il a été successivement nommé Directeur général de la santé publique et des services sociaux de la Généralité de Catalogne, Sous-secrétaire à la santé de la République et Directeur de l’éducation sanitaire de guerre en Catalogne. Après avoir représenté l’Espagne aux Congrès mondiaux de la paix à Genève, à New York et Mexico (M-I, 1938), il a servi comme commandant médical du front Est dans l’armée républicaine et fut blessé en action de guerre (Vv.aa., 1972).

Lorsque le front en Catalogne s’est effondré, Martí-Ibáñez est devenu l’un des nombreux psychologues espagnols exilés (Bandrés et Llavona, 1997). Après un bref séjour en France, il s’est rendu dans ce qui serait sa patrie d’adoption, les États-Unis, où il a été parrainé par le Dr Henry Sigerist – qu’il avait rencontré au Congrès international d’histoire de la médecine à Madrid en 1935 – pour obtenir le permis de séjour. Il allait bientôt commencer à travailler dans l’industrie pharmaceutique, occupant des postes importants dans les départements médicaux des laboratoires Hoffmann-La Roche, Winthrop et Squibb.

En 1950, Martí-Ibáñez fonde la maison d’édition MD Publications Inc. à New York, qui publiera pendant plus de deux décennies de nombreuses revues (MD, International Record of Medicine …) et des monographies médicales, en plus d’organiser des conférences et des symposiums. Dans le domaine spécifiquement psychologique, notre auteur fut l’éditeur international du Journal of Clinical and Experimental Psychopathology.

Auteur d’une vingtaine de livres scientifiques, artistiques et littéraires et d’un nombre incalculable d’articles scientifiques et journalistiques, Martí-Ibáñez a été également professeur d’histoire de la médecine au New York Medical College entre 1956 et 1958, et démissionna de sa chaire pour se concentrer sur ses fonctions d’éditeur et d’écrivain

Le Dr Félix Martí-Ibáñez est décédé à New York le 24 mai 1972 à l’âge de 60 ans, dans la force de son activité professionnelle.

Martí-Ibáñez et la psychologie avant la guerre civile

Chronologiquement, le premier ouvrage sur le thème psychologique de notre auteur a été sa thèse : Histoire de la psychologie et physiologie mystiques de l’Inde. ; Études de psychologie religieuse (M-I, 1935). Dirigée par le professeur García del Real, il l’a soutenue à Madrid le 10 décembre 1934 et obtint un Premier prix d’excellence. Elle comprenait les chapitres suivants: 1. Psychologie védique, 2. Psychologie brahmanique, 3. Psychologie bouddhiste, 4. Les écoles de bouddhisme Hinayana et Mahayana, le jaïnisme, le néo brahmanisme et les religions sectaires, 5. La psychologie des six écoles philosophiques, 6. Paysage de la psychophysiologie mystique hindoue. Sa thèse constitue l’étude pionnière en langue hispanique sur la psychologie de la pensée mystique hindoue.

Martí-Ibáñez a commencé sa carrière professionnelle en tant que médecin-psychologue, spécialisé en sexologie. Il créa la rubrique « Consultation Psychique et sexuelle  » (Consultorio psíquico-sexual) dans la revue Estudios, qui commença sa publication en janvier 1936 et a duré jusqu’en juin 1937[2]. L’orientation de cette rubrique de consultation épistolaire nous donne une idée de certains de ses textes. :

«L’éducation sexuelle de la nouvelle génération comprend deux facettes: d’une part l’enseignement strictement médical-hygiénique, l’enseignement eugénique reçu à travers des travaux scientifiques écrits à cet effet, et d’autre part la préparation psychosexuelle, l’apprentissage de la spontanéité amoureuse et de la sincérité sexuelle (MI, 1975, p. 13).

«Dans cette nouvelle section d’études, nous allons répondre aux questions qui posent un conflit spirituel ou sexuel et qui nécessitent des conseils ou un traitement psychologique» (p. 15).

«La sexualité, en s’inscrivant comme un morceau de mosaïque dans l’image intégrale de la personnalité humaine, prend tout son sens. La vogue actuelle du concept totalitaire des choses n’est pas l’œuvre du hasard, mais du besoin urgent de synthèse que notre siècle accuse et la sexualité retrouve à travers cette loupe psychologique toutes ses valeurs et sa catégorie d’expression vitale qui en la plaçant à côté des autres, mais pas au-dessus, absorbe la sève des autres comme une pieuvre, ainsi que Freud l’a située » (p. 19).

« Mais en filtrant à travers le prisme de l’analyse psychologique, on découvre que ce que le patient  cherche presque toujours en courant après le médecin-psychologue, c’est de chercher une base dans ses conseils pour affirmer davantage le critère ou la solution qu’il s’est proposé à lui-même au préalable (…) En vertu de de ces fils psychologiques très fins qui se posent dans la consultation entre le client et le médecin, il s’établi dès le premier instant un jeu entre les deux: l’un masque ses inquiétudes, afin de sortir digne et rehaussé de la consultation, cherchant inconsciemment que le psychologue-consultant porte la responsabilité de ses actions futures (…) Parfois, il sera commode de donner à entendre que le médecin est dans le secret (…) D’autres fois, il sera plus rentable de prétendre que la vérité est ignorée et d’utiliser les souhaits prédéterminés du patient pour les canaliser insensiblement à travers le lit approprié (…) Tout cela constitue la technique la plus élémentaire avec laquelle le psychologue médecin dissèque l’âme de ses individus d’étude … (pp. 20-21).

Petite fille jouant aux infirmières, Barcelone, Octobre 1936

La réforme de la psychiatrie pendant la guerre civile

Comme nous l’avons déjà dit, le Dr Martí-Ibáñez a été directeur général de la santé et de l’assistance sociale  de la Catalogne entre 1936 et 1937. Une partie très remarquable de son travail a été menée dans le domaine de la santé mentale, se concrétisant dans une tentative de réforme des soins psychiatriques en Catalogne. Il nous a laissé un compte rendu de ces dix mois intenses (M-I, 1937c) :

«En raison des obstacles que le capitalisme a toujours mis à toutes sortes de réformes, il y avait des asiles en Catalogne (…) ce qui n’existait pas étaient des services psychiatriques bien organisés (…) Et il y avait un besoin urgent de réorganiser la lutte contre la maladie mentale, parce que la guerre et la Révolution ont toujours été de grandes périodes d’excitation collective, au cours desquelles les chocs physiques et moraux, les privations, etc., révèlent de nombreux troubles mentaux latents « (p. 55). Les nouvelles autorités se sont progressivement emparées de tous les hôpitaux psychiatriques et, ne se sont pas contenté de payer l’internement des malades en Catalogne et d’un grand nombre de réfugiés, elles ont proposé une réforme des soins,  « de nouvelles salles et de nouveaux pavillons ont été habilités (…) en utilisant la thérapie du travail comme ressource de guérison, l’aspect sportif et culturel ont aussi été cultivés par la création de terrains de jeux, de bibliothèques et de scènes de théâtre »(pp. 55-56).

Pour les patients psychonévrotiques, une ferme à Horta a été utilisée, car pour Martí-Ibáñez ces patients ne nécessitaient pas d’hospitalisation, mais « un lieu de repos, de travail et d’isolement, où ils pouvaient être étudiés psychologiquement et traités selon les normes psychothérapeutiques indiquées. »(P. 56), et tout cela sous« un régime ouvert et fraternel dans le règlement  intérieur des établissements » (p. 56).

Pour mener à bien ces réformes, le Dr Martí-Ibáñez a considéré deux conditions nécessaires:

  • avoir dans les centres d’une orientation technique homogène et de qualité,
  • compter avec la collaboration d’un personnel auxiliaire bien formé.

Pour atteindre le premier objectif, il convoqua en novembre 1936 la « Conférence d’assistance psychiatrique et d’hygiène mentale » (Conferencia de Asistencia Psiquiátrica e Higiene Mental) à laquelle ont assisté la plupart des spécialistes de la Catalogne. Le programme de cette conférence extraordinaire tenue en plein milieu de la guerre civile était, en résumé, le suivant:

1. Normes d’hygiène mentale du combattant. Psychonévrose et psychose de guerre;

2. Diffusion des règles d’hygiène mentale et d’eugénésisme ;

3. Mission des dispensaires psychiatriques d’hygiène mentale ;

4. Assistance aux patients psychotiques ;

5. Établissements psychiatriques (frenocomiales) ;

6. Aide aux toxicomanes et aux alcooliques ;

7. Assistance aux malades présentant des réactions dangereuses ;

8. Assistance sociale psychiatrique ;

9. Thérapie par le travail (Laborterapia) ;

10. Délinquants atteint de maladie mentale ;

11. Assistance psychiatrique indifférenciée pour des raisons économiques ;

12. Organisation territoriale des soins psychiatriques et de l’hygiène mentale en Catalogne ;

13. Sélection et formation du personnel : psychiatres, infirmiers et travailleurs sociaux ;

14. Répartition du personnel dans les établissements et services ;

15. Possibilité d’employer du personnel infirmier féminin dans certains services des départements pour hommes ;

16. Le divorce chez les malades mentaux ;

17. Stérilisation de certains patients psychiques ;

18. Assistance aux enfants anormaux ;

19. Règles médico-légales pour l’admission dans les établissements psychiatriques.

En ce qui concerne la formation du personnel auxiliaire, Martí-Ibáñez a établi, par décret d’octobre 1936, que dans tous les centres des cours théoriques et pratiques seraient obligatoires pour le personnel non qualifié. Dans ces cours, les moniteurs, « en plus de fournir aux participants les connaissances techniques indispensables, s’efforceront de leur inculquer, par la parole et par l’exemple, de manière sincère et convaincante, la notion élevée, noble et responsable que tient chaque infirmière psychiatrique » (MI 1937c, p. 195).

[Sous son impulsion, le Ministère de la Santé et de l’Assistance sociale accorda une grande importance aux problèmes psychiatriques, notamment ceux des enfants. Un cycle de formation fut organisé pour les personnes impliquées dans l’évacuation des enfants. :

L’atelier de formation, qui avait été annoncé en son temps, sur « Les anomalies psychologiques de l’enfance », pour les médecins, les enseignants et les infirmières a commencé le 27 de ce mois. Compte tenu de l’importance que ces questions ont à l’heure actuelle, cet atelier a été suivi avec beaucoup d’intérêt par tous les participants, qui voient en lui une incitation à faire face aux problèmes posés par l’évacuation des enfants. »[3]]

Psychanalyse de la guerre civile

Les tâches prioritaires de la guerre n’ont pas empêché certains psychologues engagés politiquement d’entreprendre des recherches de nature très diverse (voir Bandrés et Llavona, 1996). Le Dr Martí-Ibáñez a osé tenter une interprétation psychodynamique de la guerre civile dans le livre « Psychanalyse de la révolution sociale espagnole », Psicoanálisis de la revolución social española (M-I, 1937a).

L’essai s’ouvre sur une première partie consacrée au complexe d’Œdipe et au totémisme dans l’histoire. Dans ce document, des sujets tels que les relations entre la psychanalyse et l’histoire, les caractéristiques du complexe d’Œdipe et les origines du totémisme sont passés en revue, menant à une section sur la psychanalyse avant la révolution. Notre auteur y affirme: « La Révolution (…) est superposable psychanalytiquement à l’état psychique du complexe d’Œdipe et à son précédent phylogénique, au péché originel de l’humanité (parricide et inceste) et au système totémique subséquent » (p. 17).

«… la Révolution est avant tout un renouveau, une véritable renaissance, et en elle le peuple revit les mêmes phases mentales et sociales que l’enfant a traversées dans l’ordre individuel et l’Humanité dans l’histoire où ils ont dû subir la crise précurseur d’un changement de personnalité :

1) Patriarcat tyrannique ;

2) Parricide et castration patriarcale ;

3) banquet totémique ;

4) Inceste œdipien ;

5) Stade des fratricides ;

6) Expiation du parricide ;

7) Etablissement du totémisme ;

8) Apparition des tabous ;

9) Phase d’exogamie ;

10) Stade du matriarcat » (p. 18).

La deuxième partie de l’essai traite de l’analyse des équivalences entre le complexe d’Œdipe et le totémisme dans la révolution sociale. La première phase est celle du Patriarcat tyrannique: «… L’Espagne avant le 19 juillet [1936] offre un panorama social très complexe, décliné en trois groupes de facteurs :

A) L’État (…) et ses forces répressives, ainsi que les éternels accessoires du État, clergé, militarisme et ploutocratie.

B) Le Peuple, représenté par les multiples secteurs prolétariens.

C) La Terre, la paix, la liberté, la justice sociale et d’autres facteurs matériels ou spirituels dont la conquête a toujours constitué un idéal prolétarien (…) de tels facteurs sont parfaitement comparables aux acteurs du drame œdipien (pp. 21-22).

«Le Père, on le voit, est symboliquement l’État. Dans certains États, comme les états fascistes, cette identité est absolue et visible car l’État est condensé en figure de dictateur (…) Dans les États républicains, la figure est diluée dans l’institution, mais elle conserve son caractère symbolique dans l’esprit populaire.

Le deuxième groupe de facteurs cités est celui des symboles, Terre, Liberté, Justice Sociale, Paix, etc. (…) Chez la Mère – qui est fondamentalement Terre et Liberté – les angoisses de l’enfant sont concentrées, comme chez le Père – qui symbolise la loi et la tyrannie – leurs haines sont liées.

Quant au Peuple, aux noyaux de travailleurs qui vivent dans une société patriarcale-capitaliste, il est facile de les assimiler aux enfants, à la confrérie (fratrie) qui vivait sous la tutelle du patriarche » (pp. 23-24).

«… le Peuple (Enfants), leur haine contre l’État (Patriarche), leur désir de se répartir leurs femmes (Liberté, Justice, etc.) et surtout la Mère (Terre) ne sont que l’approche sociale de ce complexe d’Œdipe décrit plus haut, à la différence près que (…) il ne germe pas alors comme une simple rébellion filiale, comme un mouvement révolutionnaire »(p. 25).

« Un jour, une fraction de cet État se désagrège (partie de l’armée, secteurs de la police, du clergé, du capitalisme, etc.) et précisément la fraction la plus détestable pour la confrérie ouvrière, de par ses aspirations dictatoriales (…) Les enfants vont se battre contre l’Etat Patriarche (dans sa fraction fasciste) pour la possession de la Terre-Mère et des autres femmes (Liberté, Justice, etc.). Et du choc des deux silex jaillit l’étincelle révolutionnaire (p. 27) ».

La deuxième phase est celle du parricide et de la castration patriarcale. «  Sur le plan psychanalytique, l’antifascisme représente une sublimation de l’impulsion révolutionnaire anti-étatique qui se concentre contre l’anti-État fasciste afin qu’il soit possible que cette tendance coexiste avec les plus modérées de la conscience (État) loyale (…) Sous le dénominateur antifasciste (qui est l’idée révolutionnaire sublimée) le parricide est consommé dans de nombreuses capitales (dans le sens de détruire les privilèges tyranniques de la fraction d’État capitaliste) »(p. 28). « Dans la révolution actuelle, la castration a été symbolisée par l’acte de s’emparer par le peuple des armes existantes dans les casernes rebelles contre le régime, car ce désarmement représentait le dépouillement des attributs les plus ostentatoires de leur pouvoir » (p. 29).

Puis, après avoir s’être éloigné un moment de la psychanalyse pour livrer une interprétation de la symbolique numérique de la Révolution à l’instar de Werner Wolff et de son Traité sur la vie symbolique, Martí-Ibáñez aborde l’analyse de la phase du banquet  totémique :

« Les multiples épisodes que nous avons tous vécus au cours des premiers jours révolutionnaires des ouvriers, dont les ennemis– les moines et les militaires factieux – venaient récemment de mourir, se revêtirent de façon moqueuse de parties de leurs vêtements ou de leurs, étaient furent des actes d’un sens homéopathique-totémique» (p. 32). «Il y a un autre fait de cette phase de réquisition – assimilation révolutionnaire de l’État – qui est le penchant de mettre le feu à de vieux bâtiments cléricaux. Et nous savons que dans de nombreuses tribus, le banquet totémique était précédé du rite de crémation, suivi de la distribution, pour qu’elles soient ingérées, des cendres du cadavre paternel » (p. 33).

Poursuivant son analyse, notre auteur aborde la phase de l’inceste œdipien. « Pour tout cela, nous percevons clairement la raison de la marche fiévreuse de l’Humain vers la terre et sa répartition (comme celle de la propriété), telle que vérifiée dans certaines parties de la péninsule, qui est l’incarnation de l’inceste, de l’union de l’homme et de la terre » (p. 37). «Et ici la lunette psychanalytique découvre deux nuances:

  • celle de ceux qui souhaitent collectiviser, répartir intégralement la terre entre les composantes de la communauté,
  • et celle de ceux qui demandent simplement que la terre soit à qui la travaille (solutions libertaires et socialistes au problème foncier) » (p. 37).

« Le premier de ces moyens signifie la solution la plus radicale, l’instauration du Matriarcat (…) et que la mère étant la propriété de la communauté, le père disparaisse comme inutile, c’est-à-dire que l’Etat est annulé. Pour cela la forme de société matriarcale de type anarchiste entraîne donc l’élimination de l’État patriarche. L’autre solution – socialiste – implique que (…) l’inceste (…) est caché sous l’ombre – bienveillante cette fois – du nouvel Etat ouvrier. De l’opposition de ces deux formes de représentation de l’inceste œdipien surgissent les premières étincelles de méfiance dans la jeune fratrie» (pp. 37-38).

Avec l’achèvement de l’inceste révolutionnaire, Martí-Ibáñez aborde l’étude de la scène des fratricides. « Le mouvement révolutionnaire actuel allait, après son parallélisme psycho historique avec des événements totémiques, régénérer le stade des luttes fratricides. Celles-ci commencent sous la forme de dures controverses entre les divers secteurs prolétariens et culminent dans les jours sanglants de mai 1937, la mise en scène actuelle d’un drame dont l’intrigue a été écrite et jouée il y a plusieurs milliers d’années. »(p. 39).

C’est le tour de la phase d’expiation du parricide et de l’inceste. « L’ombre terrifiante du Patriarche planant dans l’obscurité et accusant les enfants, a déterminé la fratrie à expier le péché commis en le détruisant (…) Cette expiation allait prendre deux directions:

A) Divinisation du Patriarche et placement sous ses attributs de la nouvelle fratrie créé.

B) Castration symbolique des membres les plus rebelles de la communauté (…). La phase initiale d’expiation a eu lieu lorsque le slogan de «République démocratique et parlementaire» a commencé à être revalorisé publiquement (p. 40). «… le Patriarche – déjà divinisé et revalorisé – (…) il ne manquait plus que de restaurer les attributs dont il avait été dépouillés en juillet 1936; d’où la restructuration rapide d’organes puissants et armés comme garantie et défense du nouveau patriarche républicain » (p. 41).

« La deuxième phase de l’expiation devait être développée en projetant la faute de tous sur un secteur déterminé (…). C’est pourquoi, dans notre Révolution, tout le poids de la rigueur a été chargé sur des groupes déterminés, qui ont été mis à l’écart du pouvoir, vérifiant par là leur castration (désarmement) … » (p. 41).

Il est temps pour notre auteur d’examiner la phase d’établissement du totémisme. «Cette société totémique devait être constituée comme presque toutes en général, par une population divisée en fratries et celles-ci subdivisées en clans (…), possédant un totem général (la République démocratique et parlementaire) (…) et d’autres Super-totem de groupe (…) qui sont les différentes solutions (républicaines, socialistes, communistes, anarchistes) au problème social; et les totems de clan généralement symbolisés par les glorieuses figures de héros morts » (pp. 41-42).

Après la mise en place du totémisme, il appartient au psychanalyste d’examiner l’apparition des tabous. « En plus du totémisme, s’implantent les tabous caractéristiques de chaque société totémique. Par eux, ont été déclarés intangibles et sacrés certains types de souvenirs des temps anciens ou d’attributs liés à la personnalité du Totem. Les tabous actuels (censure de la presse et de la tribune publique) tendent surtout à préserver de la critique et de la censure tout ce qui pourrait nuire ou toucher la personnalité du nouvel État totémique » (p. 42).

Le Dr Martí-Ibáñez aborde ensuite l’avant-dernière des phases à analyser: l’exogamie. «À notre époque, l’exogamie était représentée par la recherche des Idéaux (…) en dehors de notre société révolutionnaire. (…) L’élan de la lutte et l’ardeur combative des noyaux de la classe ouvrière sont dirigés vers le secteur de l’ennemi commun, pour voir à leurs arracher leurs femmes (Tierra y Libertad) (…) En ce sens, l’unité prolétarienne (…) qui permet l’intensification de l’offensive antifasciste (…) représente la perfection de la société totémique et par l’exogamie cessent alors les luttes fratricides et vient le triomphe sur l’ennemi » (p. 43). Martí-Ibáñez ajoute une observation intéressante: «… l’État fasciste (…) dans sa défense tyrannique et brutale de sa terre (la Mère) contre les enfants qui le veulent (le prolétariat espagnol), n’hésite pas à préférer l’adultère symbolique de sa femme (la terre) en la remettant aux Maures, aux Allemands et aux Italiens » (p. 43).

La phase finale de ce processus devrait être l’étape du matriarcat. « On ne peut même pas parler de Matriarcat, c’est-à-dire de société sans classes, sans Patriarche, sans fratricides, sans Totems ni Tabous, avec la liberté et la paix, avec des liens fraternels entre les humains et un champ libre pour leur travail, car cela exige encore que nous surmontions totalement le Patriarche fasciste (…) Mais la marche fatale des événements historiques et des lois psychanalytiques qui les président d’une certaine manière, conduit à la défaite patriarcale fasciste »(p. 44).

Le colophon[4] avec lequel l’œuvre se termine rend explicite son caractère d’œuvre scientifique de combat et dans le but d’unir les volontés pour la lutte antifasciste: «… des différentes interprétations de notre Révolution sociale, des visions sociologiques, historiques, économiques et psychanalytique, nous devons former la conception ample et globale que posséderont les générations de demain » (p. 46). « … nous serons heureux d’avoir contribué avec notre étude à surmonter les différences spirituelles qui existent dans la masse ouvrière afin que, marchant ensemble dans une légion compacte et dynamique – poing et fusil, stylo et cerveau – nous allions ensemble à la conquête de la liberté, formant une fraternité de la lutte qui demain sera celle de la Paix et du Travail » (p. 46).

Le travail psychologique d’un exilé

Dans son exil nord-américain, le Dr Martí-Ibáñez assumera d’importantes responsabilités dans l’industrie pharmaceutique et dans l’édition. Cela ne lui a pas fait oublier son ancien dévouement à la Psychologie. Nous avons déjà cité son travail en tant qu’éditeur international du Journal of Clinical and Experimental Psychopathology.

Tout au long des 32 années de vie dans son pays d’adoption [les USA], Martí-Ibáñez a également écrit de nombreux articles et essais sur les problèmes psychologiques. L’auteur lui-même en a sélectionné quelques-uns pour les publier dans un volume qui comprenait une partie de ses essais sur l’histoire des idées médicales (M-I, 1958). Parmi eux, nous citerons : « Le contexte historique et philosophique de la psychobiologie », « La quête de Freud », « Sur Noël et les névroses », « Sur la psychologie du symbolisme dans les tapis orientaux », « Symboles et vie », « Sur la psychologie du jeu d’échec’ et, enfin, « L’impact psychologique de la science atomique dans l’Art Moderne » et dont plusieurs peuvent être consultés dans la compilation intitulée Surco (1960).

Félix Martí-Ibáñez était le «cerveau» de la CNT-AIT en matière d’hygiène et de santé mentale pendant la guerre civile espagnole. Professionnellement il s’est décrit lui-même comme un médecin-psychologue, bien que sa vie et son travail permettent de le considérer comme un authentique humaniste. Il a combiné des qualités qui coexistent rarement dans une personnalité historique. Pendant la guerre, avec le même naturel, il a pu exécuter des charges de la plus haute responsabilité, représentant l’Espagne dans les forums internationaux, haranguant les jeunesses anarchistes, promouvant en pleine guerre civile la réforme tant attendue de l’assistance psychiatrique, écrivant une psychanalyse de guerre ou commandant une unité médicale sur le front de combat. Et tout cela dans une attitude de tolérance libertaire. Ses écrits sur la guerre (par exemple, 1937b, 1938, sa) envoient toujours un message de base: toutes les croyances religieuses et les idéologies politiques qui souhaitent s’intégrer dans le système démocratique – même si elles ne partagent pas l’idéal révolutionnaire – sont respectables et assumables dans le projet de progrès qu’incarne la République.

Cette même tolérance lui permettra des années plus tard (MI, 1961) de se déclarer admirateur du travail {scientifique] d’auteurs comme Ortega y Gasset, Marañón[5] ou Laín, qui s’étaient pourtant alignés sur ses ennemis pendant la Guerre Civile et dont les séparaient un abîme politique. Martí-Ibáñez fut un psychologue pour notre histoire, un anarchiste espagnol à New York.

Références et bibliographie :

Bandrés, J. y Llavona, R. (1996) La Psicología en los campos de concentración de Franco. Psicothema, VIII, 1, 1-11.

Bandrés, J. y Llavona, R. (1997) Pavlov, España, 1936. Psicothema, IX, 1, 223-227.

Martí-Ibáñez, F. (1935) Ensayo sobre la Historia de la Psicología y Fisiología místicas de la India. Tesis. Madrid: Universidad Central.

Martí-Ibáñez, F. (1937a) Psicoanálisis de la revolución social española. Barcelona: Tierra y Libertad.

Martí-Ibáñez, F. (1937b) Grandezas y miserias de la revolución social española. Oficinas de Propaganda CNT-FAI.

Martí-Ibáñez, F. (1937c) Obra. Diez meses de labor en Sanidad y Asistencia Social. Barcelona: Tierra y Libertad.

Martí-Ibáñez, F. (1938) Mensajes a la juventud revolucionaria. Valencia: F.I.J.L.

Martí-Ibáñez, F. (s.a.) Prólogo a L’assistencia social en la revolució. Barcelona: Imp. Elzeviriana.

Martí-Ibáñez, F. (1958) Centaur. Essays on the History of Medical Ideas. Nueva York: M.D. Publ.

Martí-Ibáñez, F. (1960) Surco. Ensayo sobre Literatura, Historia de la Medicina, Arte y Psicología. Madrid: Aguilar.

Martí-Ibáñez, F. (1961) Los grandes retos históricos de la Medicina y los hombres que han respondido a esos retos. Madrid: Instituto Farmacológico Latino.

Martí-Ibáñez, F. (1975) Consultorio psíquico-sexual. (Selección y prólogo de Ignacio Vidal). Barcelona: Tusquets.

VV.AA. (1972) Aspects of the Life and Work of Félix Martí-Ibáñez, M.D. M.D., Julio, 90-95.


[1] Marín Dolors, Ministros Anarquistas : La CNT en El Gobierno de La II Republic -1936-1939, delbosillo,2005, p. 190

[2] les articles ont été compilés et éditée en 1975 par I. Vidal (MI, 1975)

[3] Article du journal de la CNT-AIT du Levant,  Fraga Social du 1er janvier 1937, cité dans Concepción Gómez Cadenas,  Ética, anarquismo y sexualidad en Amparo Poch y Gascón, Madrid, 2017, UNIVERSIDAD COMPLUTENSE DE MADRID

[4] [note finale d’un manuscrit donnant généralement des indications sur le titre de l’œuvre]

[5] [A signaler que dès qu’il eut connaissances des phrases d’appui au Général Franco de Marañón, qui s’était enfui à Paris, Marti Ibáñez publia dans Estudios de Valence et Mi revista  de Barcelona une récrimination très dure contre celui qui fut pourtant son maître. José Vicente Martí Boscà , Toledo, 1935-2005, Revista salud ambiental, 2008, 8(2) : 96-101]




Source: Cnt-ait.info