Janvier 2, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Le 15 dĂ©cembre 2021 la “Plateforme communiste libertaire en construction” publia un texte intitulĂ© “Nous quittons l’UCL pour des motifs politiques” [note] . On savait depuis un bon moment que la situation n’était pas au beau fixe au sein d’Alternative libertaire, puis au sein de l’UCL aprĂšs la fusion avec des groupes de la CGA. Il importe peu que cette fusion ait pu aggraver les problĂšmes au sein de la nouvelle organisation, les nouveaux arrivants ayant pu amener avec eux leurs propres questionnements. Les “partants” se prĂ©sentent comme des militants de longue date, parfois depuis plus de quarante ans pour certains, ce qui suggĂšre implicitement qu’il existerait une coupure (gĂ©nĂ©rationnelle?) avec les militants les plus jeunes.
Il y a 34 signataires Ă  ce texte, chiffre qui ne comptabilise sans doute pas ceux qui sont dĂ©jĂ  partis et ceux qui vont partir. Leur constat est que les “relations humaines” sont malmenĂ©es dans l’Union Communiste libertaire, crĂ©Ă©e il y a deux ans, et que les “textes fondateurs” ne sont plus respectĂ©s. L’organisation, devenue une “fin en soi” aurait opĂ©rĂ© une “rupture avec toute perspective rĂ©volutionnaire”. En bref, “l’évolution de l’UCL met Ă  mal le projet communiste-libertaire”: l’accusation est extrĂȘmement grave.

Quel est le contenu de cette accusation?
Le dĂ©bat n’est plus nourri par des points de vue politiques mais se manifeste par des “anathĂšmes Ă  partir d’une essentialisation des militant.es” [note] . Ce n’est plus le contenu de ce qui est exprimĂ© qui est retenu, mais la personne qui s’exprime, en fonction de “la couleur de sa peau, son Ăąge, son genre, etc.” On peut en conclure que le discours de certaines personnes dĂ©finies par le degrĂ© de leur “oppression”, rĂ©elle ou ressentie, a plus de valeur, mĂ©rite plus d’attention que celui d’une personne qui est supposĂ©e n’ĂȘtre victime d’aucune “oppression” — et le pas est vite franchi pour ranger cette personne dans le camp des oppresseurs, non par par l’action qu’elle pourrait exercer mais pour son simple ĂȘtre.

Ainsi peut-on lire:

“Seul l’antipatriarcat ‘post-moderniste’ semble avoir le vent en poupe et constitue de fait un bureau politique qui ne dit pas son nom, minorant ainsi la parole des militantes qui portent une approche et une mĂ©thodologie autres. Le genre est en effet devenu le prisme de tout Ă©change. Les camarades hommes hĂ©tĂ©rosexuels sont, notamment, soumis Ă  une critique permanente du simple fait de ce qu’ils sont, quel que soit leur engagement concret dans la lutte pour l’égalitĂ© des droits, y compris dans leur vie quotidienne.”
PrĂ©cisĂ©ment, pour les dĂ©missionnaires de l’UCL, “les personnes doivent ĂȘtre reconnues dans leurs propos et leurs actes, et non par la liste des dominations vĂ©cues. Quant aux vĂ©cus et aux ressentis, s’ils ont une place, ils ne justifient pas l’imposition d’une ligne politique.”

J’avoue ĂȘtre plutĂŽt effarĂ© de lire tout cela. Etant un vieux briscard, sans doute Ă  peu prĂšs d* * * * * * * *e la mĂȘme gĂ©nĂ©ration que bien des dĂ©missionnaires de l’UCL puisque je suis dans le mouvement libertaire depuis 50 ans, j’ai connu l’UTCL et toute son Ă©volution jusqu’à Alternative libertaire et je ne me serais jamais imaginĂ© que cette organisation qui prĂŽnait la rigueur, la discipline etc., selon les prĂ©ceptes du “Plateformisme” s’effondre comme un soufflet au fromage. Je suis extrĂȘmement Ă©tonnĂ© que ceux qui Ă©taient jadis les partisans les plus fermes du plateformisme en soient arrivĂ©s Ă  ĂȘtre poussĂ©s hors de leur organisation par des gens qui reprĂ©sentaient autrefois ceux-lĂ  mĂȘmes qu’ils mĂ©prisaient: on les appelait alors les “anarchistes style de vie” (lifestyle anarchists comme disent les plateformistes amĂ©ricains), auxquels la FĂ©dĂ©ration anarchiste Ă©tait abusivement assimilĂ©e, devenus aujourd’hui des partisans de la forme la plus caricaturale du “wokisme” (comme disent encore les AmĂ©ricains).
PrĂ©cisĂ©ment, les camarades dĂ©missionnaires Ă©crivent dans leur document que “Le plate-formisme, Ă  l’origine fondĂ© pour tirer les consĂ©quences de l’échec total des mouvements anarchistes pendant la rĂ©volution russe, est indispensable en ces mauvais temps”,
Ce n’est un secret pour personne je ne suis jamais tombĂ© dans l’hystĂ©rie anti-plateformiste qui frappe malheureusement certains anarchistes, qui n’ont sans doute pas pris la peine de lire sĂ©rieusement le document fondateur de ce courant. En lisant les statuts de la CGT-SR, ceux des anarchistes qui ont des Ă©tats d’ñme dĂšs qu’on parle de discipline ou d’appliquer les dĂ©cisions prises seraient bien plus horrifiĂ©s. Ou les statuts de n’importe quel syndicat, d’ailleurs. La plateforme d’Archinov est un document qui date de presque cent ans et c’est une relique historique qui me paraĂźt un peu obsolĂšte aujourd’hui. MĂȘme chose pour la “SynthĂšse anarchiste”, d’ailleurs, que la FA ne pratique plus depuis longtemps.
D’ailleurs, les partisans de la Plateforme d’Archinov qui dominaient dans Alternative libertaire ne semblent eux-mĂȘmes pas avoir su “tirer les consĂ©quences de l’échec” de leur propre organisation et n’ont pas su trouver dans la Plateforme les moyens d’eviter cet Ă©chec — ce qui ne parle pas prĂ©cisĂ©ment en faveur de ladite Plateforme. Sauf Ă  penser que la fusion d’AL avec la CGA fut un moyen de marginaliser les “vĂ©tĂ©rans-lutte des classes” de l’ex-UTCL en crĂ©ant de l’espace pour les partisans des thĂ©ories wokistes Ă  la mode.
Si l’idĂ©ologie woke a lĂ©gitimement pour vocation de s’intĂ©resser aux gens sensibles aux injustices sociales et aux iniquitĂ©s raciales, rappelons que ces questions sont au fondement mĂȘme de l’anarchisme. Malheureusement cette idĂ©ologie woke, qui a enveloppĂ© l’UCL de son aile envahissante, se fonde, elle, sur le rejet du principe de lutte des classes, qui est lui aussi un des principes de base de l’anarchisme. Ce dont les dĂ©missionnaires de l’UCL sont bien sĂ»r parfaitement au courant puisqu’ils Ă©crivent que dans l’UCL d’aujourd’hui, “la lutte de classes est systĂ©matiquement opposĂ©e Ă  ‘l’intersectionnalité’, alors que pour nous toutes les luttes doivent ĂȘtre articulĂ©es ensemble”, ce qui me semble aller de soi.
L’explication de la fracture qui a provoquĂ© les dĂ©missions n’est peut-ĂȘtre pas politique mais sociologique: pour que la lutte des classes apparaisse comme Ă©vidente Ă  une personne, encore faut-il que celle-ci soit dans une position de la vivre dans son quotidien. La personne qui ne vit pas une relation d’exploitation et qui veut apparaĂźtre comme “radicale” se voit confinĂ©e dans “des discours prĂ©tendument radicaux”, comme le dit le document des dĂ©missionnaires de l’UCL, parce qu’elles n’ont pas d’“engagements concrets en lien direct avec les classes populaires”. Ce qui est peut-ĂȘtre une façon allusive de dire que ceux des membres de l’UCL qui ont provoquĂ© les dĂ©missions sont des petits-bourgeois: n’est-ce pas ce qui est exprimĂ© lorsqu’on lit que “dans l’UCL s’expriment dorĂ©navant surtout celles et ceux qui sont maĂźtres du temps”. Comment cette organisation en est-elle arrivĂ©e Ă  instaurer un terrorisme intellectuel tel que ceux qui ne sont pas “maĂźtres du temps” (en rĂ©sumĂ© ceux qui bossent par opposition Ă  ceux qui ont du loisir) n’ont pas d’autre choix que “de subir l’opprobre public, de s’autocensurer ou de se taire”, ou de se voir accuser sans fondement “de racisme ou d’antisĂ©mitisme, de sexisme, de complicitĂ© de la culture du viol, de transphobie, de validisme, de putophobie”? (Les chauves passeraient-ils au travers de ces catĂ©gorisations?)
L’insistance lancinante sur d’innombrables micro-luttes partielles prĂ©sentĂ©es comme essentielles conduit Ă  oblitĂ©rer le fait que les prolĂ©taires, au sens oĂč l’entendait la CGT-SR dans les annĂ©es 30 [note] , ont des intĂ©rĂȘts communs et que la lutte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression ne peut avoir d’efficacitĂ© que si elle est globale. Cette insistance lancinante sur d’innombrables micro-luttes partielles conduit aussi les victimes d’une “oppression” dĂ©terminĂ©e Ă  rĂ©cuser aux tenants d’une autre “oppression” le droit de se dire opprimĂ©s. Notons que dans ce dĂ©bat, on parle beaucoup plus d’opprimĂ©s que d’exploitĂ©s.

Enfin, la question de la religion. Les dĂ©missionnaires de l’UCL nous disent que “la critique de toutes les religions, incarnĂ©e depuis toujours par le mouvement libertaire, […] est devenue tabou et donne mĂȘme lieu Ă  des accusations de racisme lorsqu’elle est proposĂ©e, alors que le Manifeste de l’UCL rappelle son engagement Ă  dĂ©fendre ‘un projet de sociĂ©tĂ© libĂ©rĂ© de l’aliĂ©nation religieuse’.” Il y a eu un peu le mĂȘme problĂšme Ă  la FA, sans que cela ne prenne une importance disproportionnĂ©e. Un de ces camarades que les dĂ©missionnaires de l’UCL prĂ©sentent comme “maĂźtre du temps”, autrement dit ayant du loisir, a tentĂ© il y a quelques annĂ©es d’introduire dans la FA la relativisation de l’importance de la religion, le refus de critiquer l’islam, etc., mais ça a fait long feu [note] .
Mais lĂ , on a affaire Ă  un problĂšme gĂ©nĂ©ral, je dirais mĂȘme international: depuis des annĂ©es, on constate une sorte de laxisme dans le mouvement libertaire sur la question de la religion, alors que le problĂšme est extrĂȘmement clair: ĂȘtre anarchiste, c’est ĂȘtre athĂ©e. La croyance en Dieu, c’est-Ă -dire en un ĂȘtre placĂ© au-dessus de nous et qui nous est supĂ©rieur, est une aliĂ©nation. Être anarchiste, c’est ĂȘtre opposĂ© Ă  l’aliĂ©nation Ă©conomique du capital, Ă  l’aliĂ©nation politique de l’État et l’aliĂ©nation religieuse de Dieu. Or nombre d’anarchistes d’aujourd’hui tendent Ă  relĂącher la pression sur l’aliĂ©nation religieuse, jusqu’à considĂ©rer qu’il n’est pas contraire aux principes de l’anarchisme d’accepter l’adhĂ©sion de croyants dans l’organisation. Ces camarades ne semblent pas capables de faire la distinction entre l’organisation spĂ©cifique, fondĂ©e sur des principes, dont l’athĂ©isme, et l’organisation de masse rassemblant les exploites et opprimĂ©s sans distinction de croyance. Ils ont l’air de penser que parce qu’on est athĂ©es, on ne peut militer cĂŽte Ă  cĂŽte avec des croyants. C’est Ă©videmment idiot.
Ce relĂąchement est particuliĂšrement visible s’agissant de l’islam: sous prĂ©texte que ce serait la “religion des opprimĂ©s”, on n’aurait pas le droit de la critiquer. Il ne vient pas Ă  l’esprit de ces camarades que si c’est la religion des opprimĂ©s, c’est une religion qui les opprime d’autant plus. Aussi ces anarchistes-lĂ  s’efforcent-ils de dĂ©fendre les femmes qui portent le voile plutĂŽt que de dĂ©fendre ces innombrables femmes qui ne veulent pas le porter. Comment concevoir le cas de figure oĂč dans une organisation anarchiste il y ait des femmes qui portent le voile mais Ă©galement des femmes qui se battent pour ne pas le porter? L’organisation anarchiste ne serait-elle pas plus fondĂ©e Ă  faire adhĂ©rer des femmes de culture musulmane qui se battent contre le port du voile?

Il y avait une forme de dĂ©magogie dans l’attitude de l’UCL lorsqu’elle s’est constituĂ©e comme partie prenante dans l’organisation de la manifestation du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie. PrĂ©cisons que ce n’est pas d’avoir appelĂ© Ă  manifester contre le racisme anti-arabe qui Ă©tait contestable, mais aux cĂŽtĂ©s de qui l’UCL a appelĂ© : des organisations fondamentalistes islamiques notoires. Ce fut, il faut dire, une faute politique trĂšs grave, un piĂšge dans lequel la FA n’est pas tombĂ©. La liste des organisations ou personnalitĂ©s islamistes signataires de cet appel avait Ă©tĂ© publiĂ©e sur une liste interne de la FA, avec un curriculum de chaque signataire, et le rĂ©sultat Ă©tait consternant: l’UCL s’était clairement compromise avec des ennemis de classe.

Un texte avait circulé en interne dans la FA, dans lequel on pouvait lire:

“L’Union communiste libertaire et le Nouveau parti anticapitaliste n’ont pas simplement mis leur signature, parmi d’autres, en bas d’un appel: ces organisations sont À L’INITIATIVE d’un appel aux cĂŽtĂ©s d’organisations dont les objectifs sont Ă  l’exact opposĂ© de nos objectifs d’émancipation humaine. Le choix fait par l’UCL de signer cet appel avec le NPA montre d’une part que les habitudes de suivisme de l’ex-Alternative libertaire n’ont pas Ă©tĂ© abandonnĂ©es, d’autre part que l’UCL persiste dans le dĂ©sir de se fondre dans le magma de la ’gauche radicale’ dans l’espoir de s’y faire une place, quitte Ă  renier toute perspective libertaire.”
Il est cocasse de constater que l’organisation dĂ©signĂ©e par tous les plateformistes de la planĂšte comme Ă©tant “lifestyle”, “folklorique” et thĂ©oriquement inconsistante ait pu faire preuve d’une clairvoyance politique aussi aiguĂ«. J’aimerais savoir quelle avait Ă©tĂ© la positiion des 34 dĂ©missionnaires d’aujourd’hui sur cette affaire [note] .
Les dĂ©missionnaires de l’UCL disent, concernant l’islamophobie, qu’ils “ne sont pas dupes” par rapport Ă  l’islamophobie. Il serait intĂ©ressant de savoir prĂ©cisĂ©ment ce qu’ils entendent par lĂ . La plupart des militants de la FA sont trĂšs rĂ©ticents par rapport Ă  ce terme, qui est une forme dĂ©tournĂ©e pour dĂ©signer le racisme anti-arabe, mais qui prĂ©sente pour les islamistes l’avantage considĂ©rable de confessionaliser ce racisme, un piĂšge dans lequel nos bons camarades de la “gauche radicale”, du NPA et de l’UCL qui ne le suivait jamais de bien loin, sont tombĂ©s Ă  pieds joints.
Dans les pĂ©riodes de crise, de rĂ©gression de la pensĂ©e critique et d’expansion de la rĂ©action, les militants rĂ©volutionnaires peuvent en arriver Ă  douter de leurs convictions athĂ©es et matĂ©rialistes et, par souci de conformisme, ils finissent par se demander s’il n’y a pas un peu de vrai dans le discours de la rĂ©action triomphante dont ils finissent par ĂȘtre imprĂ©gnĂ©s. J’ai fortement l’impression qu’on est dans cette ce cas de figure aujourd’hui.
L’imprĂ©gnation du religieux est tellement forte que certains camarades en arrivent Ă  relativiser l’importance de l’athĂ©isme dans le fondement doctrinal de l’anarchisme par crainte de se trouver marginalisĂ©s alors mĂȘme que dans ces pĂ©riodes de recul il faut affirmer clairement nos principes. Mais en rĂ©alitĂ© le religieux ne semble fort aujourd’hui que parce qu’il est extrĂȘmement bruyant, et les militants de la gauche dite radicale se laissent impressionner par ce bruit alors que les enquĂȘtes montrent que seul un tiers des Français croient aujourd’hui en Dieu.
Il me semble que la lutte contre le racisme anti-arabe sous la forme confessionalisĂ©e de lutte contre l’islamophobie est une maniĂšre pour une certaine gauche, y compris anarchiste, de se trouver un prolĂ©tariat de substitution auquel accrocher sa mauvaise conscience de petits bourgeois.

Je ne suis plus Ă  la FA depuis plus d’un an. Je ne l’ai pas quittĂ©e en claquant la porte, je ne l’ai pas quittĂ©e parce que j’avais des divergences insurmontables avec elle, je l’ai quittĂ©e simplement pour prendre ma retraite de militant en conservant d’excellentes relations avec mes anciens camarades. La FA a des dĂ©fauts, cela va de soi, mais j’imagine mal qu’elle puisse ĂȘtre confisquĂ©e par une bande d’hurluberlus dĂ©veloppant des thĂ©ories fumeuses, en partie parce que je trouve que la plupart des camarades ont le sens de rĂ©alitĂ©s et raisonnent sainement, mais aussi parce que ses structures ne le permettraient pas. Nos camarades de l’UCL devraient y rĂ©flĂ©chir, dont les convictions plateformistes n’ont pas Ă©tĂ© capables d’empĂȘcher les dĂ©rives de leur organisation.
Je pense que personne Ă  la FA, et surtout pas moi, ne se rĂ©jouit de ce qui se passe. Deux ans aprĂšs une fusion Ă  laquelle la FA s’est tenue prudemment Ă  l’écart mais qui aurait pu ĂȘtre potentiellement prometteuse, des militants parmi les plus expĂ©rimentĂ©s de cette nouvelle organisation dĂ©missionnent. J’espĂšre que ceux qui sont restĂ©s Ă  l’UCL tenteront de comprendre les causes de cet Ă©chec et ne se limiteront pas Ă  dire: “Bon dĂ©barras”.

* * * * * * * *

Il ne fait pas de doute que le mouvement libertaire ne fera pas la rĂ©volution tout seul: si un grand bouleversement social a lieu, il devra compter avec la prĂ©sence d’autres organisations, voire d’autres projets politiques, faire des compromis et contracter des alliances. La question reste de savoir quel type d’entente il sera possible de trouver avec une organisation prĂ©sentant les caractĂ©ristiques de ce que l’UCL sera devenue lorsque tous les militants qui font la mĂȘme analyse que celle des 34 dĂ©missionnaires seront partis.
Depuis toujours, les anarchistes pensent que l’action militante quotidienne devrait ĂȘtre la prĂ©figuration du modĂšle de sociĂ©tĂ© Ă©mancipĂ©e qu’ils entendent bĂątir. Il est possible que la lutte des classes dans les formes qu’elle adopte aujourd’hui suscite des formes de lutte et d’organisation qui ne correspondent plus aux schĂ©mas auxquels nous Ă©tions habituĂ©s (ce processus a d’ailleurs largement commencĂ©, selon moi) et que les combats de l’avenir se feront en dehors des organisations libertaires “traditionnelles”, sans les militants qui s’accrochent Ă  des schĂ©mas dĂ©passĂ©s ou ceux qui s’engagent dans des combats dissĂ©minĂ©s.
Une sociĂ©tĂ© libertaire est une sociĂ©tĂ© fonctionnant de maniĂšre libertaire, non une sociĂ©tĂ© peuplĂ©e exclusivement de libertaires “purs jus”. Il est Ă©vident que nous vivons aujourd’hui une pĂ©riode de rĂ©gression de la pensĂ©e critique, de dĂ©faites sur le front des luttes sociales. On pense Ă  ce que disait Bakounine dans sa derniĂšre lettre Ă  ElisĂ©e Reclus, peu avant as mort. Il parle des “ terribles dĂ©faites dont nous avons Ă©tĂ© les plus ou moins coupables victimes”; il constate que lorsque “la pensĂ©e, l’espĂ©rance et la passion rĂ©volutionnaires [
] ne se trouvent absolument pas dans les masses”, on ne peut rien faire. Pourtant, comme aprĂšs l’écrasement de la Commune qui a instaurĂ© une chape de plomb sur la classe ouvriĂšre, le feu couve encore sous la braise, les luttes continuent, les grĂšves se multiplient, l’organisation ouvriĂšre rĂ©siste.
PlutĂŽt que de se focaliser sur les patriotismes d’organisation et de rĂȘver Ă  une grande organisation anarchiste spĂ©cifique qui ne ferait au fond que reproduire les dĂ©rives de la sociĂ©tĂ© globale, les militants et militantes qui aujourd’hui comprennent la nĂ©cessitĂ© de continuer la lutte devraient plus modestement se regrouper lĂ  oĂč se trouvent les exploitĂ©s et les opprimĂ©s. Peut-ĂȘtre est-il temps de revenir aux fondements de ce qui constitua l’anarchisme de la PremiĂšre internationale et de l’Alliance bakouninienne: un anarchisme profondĂ©ment impliquĂ© dans les luttes ouvriĂšres, dans la lutte des classes.




Source: Monde-libertaire.fr