Mars 14, 2016
Par Le Poing
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A
défaut d’être parvenu à créer un mouvement populaire d’envergure, Jean-Luc Mélenchon a au moins le mérite d’être un intellectuel prolifique. Cet ancien professeur de philosophie passionné par l’Histoire s’intéresse notamment à la défense nationale, problématique cruciale et pourtant invisible lors des campagnes électorales. Le Poing s’inspire des ouvrages du co-président du parti de gauche pour vous proposer des solutions alternatives, écologiques et pacifiques aux défis géopolitiques de notre temps*.

Rien n’est plus facile que de connaitre les convictions politiques d’Olivier Besancenot, de José Bové ou bien de groupes anarchistes sur le logement, l’éducation ou la santé. Une simple recherche sur la Toile vous fournira quantité d’articles et de commentaires sur les subtilités des positions de chacun. Concernant les questions militaires, c’est le vide intersidéral. Seules quelques déclarations pacifiques sont décelables ici ou là, mais elles ne sont accompagnées d’aucune explication concrète et relèvent donc du simple bavardage. « Une grande partie de la gauche s’interdit de réfléchir sur la puissance parce qu’elle répugne ce concept qui lui parait forcément agressif » résume le géopolitologue Pascal Boniface(1). La puissance n’est pourtant ni bonne, ni mauvaise en soi ; tout dépend de ce que l’on en fait. L’armée française n’était pas vouée à servir le colonialisme pas plus qu’elle n’est destinée à se soumettre à l’impérialisme. Elle peut au contraire œuvrer à la pacification du monde en luttant contre la domination américaine, en plaidant pour le désarmement collectif aux Nations-Unies et en se soumettant à la souveraineté populaire. A l’heure des grands bouleversements géopolitiques et climatiques, il est nécessaire d’accepter le fait militaire pour mieux le penser et donc le transformer.

A la fin de la Seconde guerre mondiale, les puissances victorieuses créent l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (l’Otan) dont l’objectif officiel est de contrer l’expansion soviétique et de promouvoir le libéralisme. Après y avoir participé, le général De Gaulle dénonce cette alliance militaire comme un moyen de « subordonner les Européens aux Américains »(2)et dote la France de l’arme nucléaire pour garantir l’indépendance de sa politique internationale. Mais avec la dislocation de l’URSS et la construction de l’Union européenne, l’Otan gagne du terrain sur le Vieux continent : sur les dix pays de l’est rejoignant l’UE lors de l’élargissement de 2004, huitd’entre eux ont d’abord adhéré à l’alliance atlantique. En France, c’est sous la présidence de Nicolas Sarkozy et au nom du respect de la « famille occidentale »(3)que notre Etat-major rejoint l’Oncle Sam, décision entérinée par François Hollande en janvier dernier avec l’autorisation du retour des militaires de l’Otan sur le sol français(4). Sans la moindre délibération démocratique, nos gouvernants ont neutralisé l’indépendance de la défense française pour se placer sous la protection du grand frère américain.

Il n’a pourtant pas grand chose à nous offrir. Certes, les nord-américains disposent de soldats aux quatre coins de la planète et représentent à eux seuls 40% des dépenses militaires mondiales(5). Mais selon Jean-Luc Mélenchon et d’autres, les Etats-Unis seraient en fait devenus un tigre de papier. L’ancien ministre rappelle que « depuis la décision de Nixon de 1971, le billet vert n’a pas de contrepartie matérielle »(6). Pourtant, l’écrasante majorité des opérations financières se font toujours en dollars. Et cette masse de monnaie en circulation ne correspond plus à aucune valeur réelle. Pour le leader du parti de gauche, la conclusion est claire : « La bulle va éclater, le dollar va s’effondrer et les Etats-Unis avec. La question posée n’est pas de savoir si cela aura lieu mais quand »(7). Les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) partagent cette analyse et ont annoncé durant l’été 2014 la création d’une banque de développement qu’ils gèreront en commun et dont le but sera de contrer les futurs chocs financiers(8).

La tentation de la guerre pour sauvegarder l’ordre mondial

Nul ne peut prédire la réaction des Etats-Unis quand ils perdront leur leadership économique, mais ce basculement géopolitique risque fort d’être une source d’instabilité majeure car leur supériorité sera désormais exclusivement d’ordre militaire. Les dirigeants étatsuniens seront alors tentés par l’option du chaos généralisé plutôt que d’accepter une remise en cause de leur hégémonie. Lucide, le président chinois Xi Jinping a reconnu que «  les Etats-Unis ne sont pas disposés à voir leur présence s’affaiblir dans le monde »(9). Les agences de sécurité américaines sont puissantes et il existe tout un courant intellectuel convaincu du destin naturel des Etats-Unis à gérer les affaires de l’Humanité(10). On se souvient encore des discours de George W. Bush sur la nécessité de  détruire « l’Axe du Mal » et sa fameuse « guerre contre le terrorisme » ayant coûtée la vie à plus d’un million de civils depuis 2003(11).

Autant d’éléments convainquant Jean-Luc Mélenchon à affirmer que « la fin du leadership nord-américain pose des questions aussi considérables que leur toute-puissance »(12). Au lieu d’accepter docilement de partager les coûts du déclin des Etats-Unis, comme en témoignent les négociations sur le traité transatlantique, il exhorte le gouvernement français à « se mettre à distance du navire qui va couler »(13). On peut effectivement s’interroger de l’utilité d’une alliance avec une puissance n’ayant rien d’autres à offrir que du sang et des larmes pour maintenir un système monétaire à bout de souffle.

Des désordres géopolitiques aggravés par les dérèglements climatiques

Aux problèmes causés par la crise d’hégémonie étatsunienne viennent s’ajouter ceux provoqués par les dérèglements climatiques. Les Nations Unies prévoient 250 millions de réfugiés écologiques dans trente ans(14), sans parler des vingt millions d’hectares de terres agricoles bétonnées chaque année(15)malgré les dix milliards d’humains attendus pour 2050(16). Ces bouleversements, radicaux par leur ampleur et leur rapidité, augmentent « les risques de conflits violents comme les guerres civiles ou les affrontements intergroupes » selon le Groupe international d’experts sur le climat (Giec)(17).

Cette mécanique entre dérèglements climatiques et déstabilisations sécuritaires est déjà à l’œuvre. Entre 2006 et 2011, la Syrie a connu une sécheresse sévère provoquant l’exode massif de fermiers et de leurs familles vers les villes. Ces migrations ont déstabilisé un équilibre pourtant déjà précaire dans le pays et ont contribué à l’éclatement de la guerre civile(18). Un conflit attisé par les Occidentaux pour leurs propres intérêts et qui a nourri les migrations vers le Vieux continent, notamment à Calais. Pour y faire face, François Hollande a proposé de multiplier les centres de tri de migrants, comme celui de Lampedusa(19), tandis que se construisait un mur de barbelés de 175 kilomètres de long et haut de quatre mètres entre la Serbie et la Hongrie(20). Des réponses qui en disent long sur l’incapacité de nos dirigeants à s’attaquer aux racines des problèmes et leurs réflexes autoritaires au moindre coup de pression.

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Sortir de l’Otan pour désamorcer les logiques guerrières

Ces changements géopolitiques et climatiques n’entrainent pas seulement la multiplication des conflits, mais également leur complexification. La violence du XXIesiècle « instaure des espaces d’actions pour lesquels aucun cadre référentiel n’est fourni par les expériences vécues dans le monde » résume le psychosociologue Harald Welzer(21). Nous avançons vers un monde incertain dont les défis nous sommes largement inconnus. Nous ne parviendrons pas à les surmonter en s’enchainant à des organisations attestant de l’ancien ordre du monde comme le G8, le G20 et, bien évidemment, l’Otan.

Cette vieille institution empêche la France de tisser des liens étroits avec les nations émergentes alors que les dérèglements climatiques imposent la recherche de solutions collectives. L’article 5 de sa charte prévoitqu’une attaque dirigée contre l’un des pays de l’Otan sera considérée comme une déclaration de guerre contre l’ensemble de ses membres qui devront alors tous répliquer, « y compris par l’emploi de la force armée »(22). Ce principe de défense automatique incite à l’escalade militaire alors que nos dirigeants ne parviennent plus à prévoir les conflits, ni à en comprendre la nature. L’Otan est un obstacle à la paix mondiale et la puissance économique et diplomatique de la France lui permet non seulement d’en sortir, mais également d’inciter d’autres pays à en faire autant.

Démocratiser l’ONU pour construire des alliances alternatives

A la domination aveugle des Etats-Unis et de l’Otan peut se substituer un ordre international consenti : celui des Nations-Unies. Certes, l’ONU a été impuissante face à la guerre civile rwandaise, la destruction de l’Irak, la colonisation de la Palestine, le blocus de Cuba, les massacres du Sri Lanka et combien d’autres tragédies. Sans parler de son incapacité à lutter contre les multinationales et les spéculateurs, principaux responsables du génocide alimentaire mondial et du réchauffement de la planète(23). « Mais ce n’est pas une raison suffisante pour accepter d’y substituer des instances encore moins démocratiques, encore moins représentatives de l’humanité réelle, encore d’avantage soumises à l’empire américain et ses satellites  » plaide Jean-Luc Mélenchon(24). Préserver les ruines de l’ONU, c’est gagner du temps pour bâtir une institution mondiale réellement au service de la paix. Et là encore, la lutte contre l’influence des Etats-Unis s’impose. Ils représentent le plus gros contributeur au budget régulier et accordent également des financements extrabudgétaires leur permettant de décider à quels programmes sera ou non affecté l’argent(25). Ce privilège leur a permis, par exemple, d’obtenir en 2002 la démission du haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Mary Robinson, pour avoir appelé à ne pas sacrifier les droits humains à la lutte contre le terrorisme(26).

La France n’est pas en reste dans la construction de cette ONU antidémocratique puisqu’elle n’a jamais proposé une véritable réforme de l’institution. Le cœur du problème étant le droit de veto accordé aux cinq membres permanents du Conseil de Sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie). De nombreux pays s’organisent pour réclamer une extension des membres permanents mais comme l’explique l’historienne Chloé Maurel, « le veto a un effet pervers ». « Aujourd’hui, de nombreux sujets sont tabous au Conseil, à cause de la menace de veto. Si l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud entraient au Conseil de sécurité avec droit de veto, la liste de ces tabous augmenterait au risque de bloquer davantage son action »(27). Même si l’objectif paraît utopique, la suppression collective et simultanée du droit de veto – la France ne pouvant être assez naïve pour se retirer ce droit d’une manière unilatérale – serait une solution radicale pour démocratiser l’institution. Ce ne sera pas pour demain la veille, mais il ne coûte rien de sonder les membres permanents pour savoir sous quelles conditions ils accepteraient un tel changement. Et en attendant, il est toujours possible de réclamer l’extension des membres non-permanents et la publication des comptes-rendus du Conseil de Sécurité. Cette entreprise de remise en cause de l’ordre mondial établi recevrait le soutien des nations en proie à l’impérialisme et/ou ayant intérêt au renforcement des Nations-Unies. Cela concerne notamment l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Brésil, l’Egypte, l’Inde, l’Indonésie, le Nigéria ou l’Italie. Ce n’est pas de la politique-fiction, mais une méthode concrète pour rendre visible les partisans d’un système d’alliances alternatives, fondé sur la souveraineté des peuples, et non sur la domination d’une superpuissance.

Bâtir un projet international de coopération pacifique et écologique

La lutte contre les Etats-Unis ne peut cependant pas devenir l’alpha et l’oméga d’une politique internationale alternative. Celle-ci doit au contraire s’efforcer de rendre visible l’existence d’un intérêt général humain. L’égalité entre les hommes n’était qu’une croyance au siècle dernier, mais avec la prise de conscience écologique, nous savons désormais que c’est une réalité concrète puisque si nous ne faisons rien pour protéger notre écosystème, alors nous mourrons tous ensemble. Au lieu de laisser les banques et les multinationales s’auto-réglementer, comme cela a été le cas lors de la COP21(28), la France devrait soutenir à la tribune des Nations-Unis l’adoption d’un programme concret pour limiter les dérèglements climatiques. Jean-Luc Mélenchon propose de commencer par la protection de la mer car selon lui, « quel que soit le point d’entrée de la réflexion sur les changements du monde, la mer se place au cœur des enjeux planétaires »(29). Selon lui, la mer est « la nouvelle frontière de l’humanité car plus de la moitié de la population mondiale vit à moins de 100 kilomètres d’une côte [et] qu’elle contient 85% des réserves d’hydrocarbures »(30). Cet espace dont les profondeurs nous sont totalement inconnues n’a pas encore été capté par les capitalistes et risque donc fort d’être la prochaine proie des multinationales et de leurs représentants politiques.Avec 11 millions de kilomètres carrés, la France dispose du second territoire maritime mondial(31)et a donc les moyens de lutter contre l’exploitation productiviste des ressources halieutiques et de faire émerger la question de la protection de la mer aux Nations-Unies.

Cette coopération écologique pourrait également s’accompagner d’un projet pacifique. Tout d’abord en réaffirmant que l’intervention militaire doit être dévouée aux seules fins de défense du territoire, ce qui induit d’en finir avec les guerres d’ingérence qui sont en réalité des opérations déguisées servant les intérêts du pays agresseur. L’invasion de l’Irak en 2003 contre l’avis desNations-Unis prouve que cela ne sera pas suffisant pour calmer les ardeurs de certains belligérants, mais le rappel de cette position de principe pacifique aurait au moins le mérite de contraindre certaines nations à reconnaitre le caractère illégal de leurs guerres. Cela peut paraître dérisoire, mais c’est une première étape nécessaire pour sanctionner sans violence un gouvernement ne respectant pas le droit international. Le combat pour la paix mondiale passera aussi nécessairement par le renforcement du bureau des affaires du désarmement des Nations-Unis. Ses objectifs principaux sont « l’élimination des armes nucléaires, la destruction des armes chimiques et le renforcement des interdictions dirigées contre les armes biologiques »(32). Les Etats-majors des pays disposant de la bombe nucléaire restent encore persuadés qu’il s’agit d’une arme de dissuasion permettant de garantir un équilibre de la terreur et donc une stabilité mondiale. Cette croyance nie le caractère parfois irrationnel des hommes et dédramatise la prolifération d’une arme capable d’éradiquer en une fraction de seconde toute trace de vie humaine et animale sur Terre. D’autant plus que sa multiplication accroît les risques d’autonomisation des processus décisionnels. Autrement dit, plus il y aura de militaires disposant de la bombe nucléaire, plus on court le risque que l’un d’eux perde contact avec sa base et se retrouve seul à devoir décider d’en faire usage ou non. Cela avait notamment été le cas lors de la crise des missiles de Cuba : les Américains traquaient un sous-marin russe avec des charges creuses non-armées et en avaient fait part au Kremlin. Mais le général du sous-marin en question avait perdu tout contact avec Moscou et, ne sachant donc pas que les torpilles américaines étaient inoffensives, avait ordonné à ses troupes d’activer la torpille nucléaire(33).«  Tant que les armes nucléaires existeront, les chances de survie de l’espèce humain seront limitées  » résume l’intellectuel Noam Chomsky(34).

Il ne faut donc pas cesser de réclamer leur éradication même si le désarmement doit être collectif et proportionné en fonction des arsenaux de chaque pays afin d’empêcher une nation d’obtenir le monopole nucléaire. Il ne parait pas non plus aberrant de s’opposer à la massification des drones car cette arme ne respecte pas un principe essentiel du droit de la guerre : la triste possibilité de se tuer réciproquement.

Nationaliser la défense et la soumettre au contrôle populaire

Mais pour pouvoir limiter la dangerosité et la diffusion des armes, encore faut-il en contrôler la production. Le marché mondial des sociétés militaires privées représente 100 à 200 milliards par an et est en constante expansion(35). La tendance à la privatisation des armées est donc d’ores et déjà en marche, et le dirigeant communiste Yann Le Pollotec y voit un danger certain : « A un moment où la principale menace qui pèse sur l’indépendance du peuple français sur la souveraineté de ses choix politiques ne vient pas d’autres nations mais des acteurs de la finance mondiale et des grandes entreprises transnationales, il serait particulièrement dangereux que notre pays remette une partie de sa sécurité entre les mains de sociétés dont les actionnaires sont justement ceux qui représentent une menace pour notre pays »(36). En France, l’article 189 de la loi Macron autorise depuis juillet 2015 « le transfert au secteur privé de la majorité du capital de la société Groupement industriel des armements terrestres et de ses filiales »(37). L’objectif est d’en finir avec le monopole étatique sur l’industrie d’armement au profit de ceux qui voient dans la guerre un marché comme un autre. La question posée est donc de savoir si nous allons, comme le propose la CGT(38), créer un pôle public de la défense ou bien si nous allons laisser d’obscurs financiers nous dépouiller de notre souveraineté concernant les questions militaires.

Et l’exercice de cette souveraineté ne saurait se limiter aux seules nationalisations. Si le contrôle étatique est préférable à la soumission des financiers, nous ne pouvons pas pour autant faire confiance à nos autoproclamés « représentants politiques ». Selon Alain Joxe, le président du Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques (Cirpes), l’Agence de défense européenne « fabrique des considérations visant à écraser possiblement les troubles causés en Europe dus à l’absence de politique sociale » et « l’Otan se charge virtuellement de la répression militaire des mouvements sociaux en Europe »(39). Ségolène Royal et Manuel Valls n’ont d’ailleurs pas hésité à réclamer l’envoi de l’armée pour résoudre la crise des banlieues, en particulier dans les quartiers nord de Marseille. Les opérations militaires tendent de plus en plus à être considérées comme de simples opérations policières mais les soldats sont formés pour neutraliser des ennemis, pas pour encadrer des manifestants. Pour éviter que l’armée ne réprime le peuple, il faut qu’elle soit le peuple. Déjà en 1907, Jean Jaurès ne voulait « plus d’armée de métiers, plus d’armées de castes, plus de corps d’officiers aristocratiquement ou bourgeoisement recrutés et élevés à part dans des écoles closes ». Il en appelait au « peuple en armes, au peuple organisé, au peuple formant ses milices »(40).

L’idée d’une défense nationale populaire ne date pas d’hier mais a été anéantie depuis la suppression du service militaire en 1996. Selon Djordje Kuzmanovic, spécialiste des questions internationales, cette suppression a été perçue « comme une victoire de la gauche, faisant suite à la culture antimilitariste des années 1970, [mais] il s’agit plutôt d’une des manifestations de la contre-révolution néolibérale des années 1980 et 1990 »(41). La fin du service militaire s’inscrit effectivement dans une tendance à la professionnalisation de la défense, processus ayant réduit le citoyen à un simple rôle de spectateur des interventions militaires. François Hollande a d’ailleurs déclaré la guerre à trois nations depuis son accession au pouvoir sans que cela ne semble émouvoir personne(42). Parce que nous n’avons plus de contrôle sur l’armée, nous nous déculpabilisons des guerres menées en notre nom. En Syrie, nous avons contribué au renforcement des djihadistes qui sèment le chaos(43); en Centrafrique, des militaires ont été accusés de viols sur des enfants(44) ; au Mali, Amnesty International affirme que des civils ont été tués(45). Nos interventions militaires changent le quotidien de populations entières. Et il sera bien difficile de leur expliquer que nous, citoyens, n’y sommes pour rien. S’il n’est pas souhaitable de réclamer le retour d’un service militaire à l’ancienne, porteur de valeurs autoritaires et guerrières, il est nécessaire de trouver d’autres moyens concrets pour exercer notre souveraineté sur la défense. Djordie Kuzmanovic propose la création d’un service national d’un an, obligatoire et mixte, avec la possibilité d’une reconversion dans la protection civile pour les objecteurs de conscience. « Actuellement, plus d’un million et demi de stagiaires travaillent chaque année gratuitement pour les entreprises privées au lieu de consacrer ce temps à la Nation » argumente-t-il(46). C’est une proposition inachevée mais elle a le mérite de remettre au centre du débat public la question du rôle du peuple dans l’armée.

Jules Panetier

* L’article s’inspire en particulier de deux ouvrages : Jean-Luc MELENCHON, « Pour un nouvel indépendantisme », Revue de la Défense Nationale, février 2014 ; Jean-Luc MELENCHON, « L’ère du peuple », octobre 2014. L’article s’écarte clairement des propositions énoncées dans ces ouvrages à propos du droit de véto et de la dissuasion nucléaire. (1) Pascal BONIFACE, « La France à l’épreuve de la puissance et de l’occidentalisme » dans« Pour un nouvel indépendantisme », Revue de la Défense Nationale, février 2014, p. 15. (2) « Conférence de presse du Général de Gaulle », 9 septembre 1968. (3) « Otan : Sarkozy prépare le plein retour de la France », Le Figaro, 9 février 2009. (4) Ce n’est pour l’instant qu’un projet de loi, mais il sera très probablement entérinée : « Projet de loi sur l’Otan : la réaction de J.L. Mélenchon », L’Humanité, 22 janvier 2016. (5) « Baisse des dépenses militaires mondiales en 2012, une première depuis 1998 », Le Monde, le 15 avril 2013. (6) Jean-Luc MELENCHON, « L’ère du peuple », octobre 2014, p. 27. (7) Idem. (8) « La Banque de développement des BRICS devient réalité », La Tribune, 21 juillet 2015. (9) « Chinese diplomat tells West to consider Russia’s security concers overs ukraine », Reuters Uk, 27 février 2015. (10) A ce propos, lire : Samuel HUNTINGTON« Le Choc des civilisations », 1996. (11) « La ‘‘guerre mondiale contre le terrorisme’’ a tué au moins 1,3 million de civils », L’Humanité, 24 avril 2015. (12) Jean-Luc MELENCHON, « L’ère du peuple », octobre 2014, p. 28. (13) Idem. (14) « Bientôt 250 millions de ‘‘réfugiés climatiques’’ dans le monde ? », L’Express, 1er novembre 2015. (15) « La loi peut limiter l’artificialisation des terres », Reporterre, 25 avril 2013. (16) « La Terre comptera 10 milliards d’humains en 2050 », Europe 1, 30 juillet 2015. (17) « Climat : quelques degrés de plus et un risque de conflits violents », Libération, 31 mars 2014. (18) « Aux origines climatiques des conflits », Le Monde diplomatique, août 2015. (19) « Crise des migrants : Bernard Cazeneuve défend la montée en puissances des ‘‘hotspots’’ », 20 minutes, 4 février 2016. (20) « Migrants. La Hongrie dresse un mur de barbelés de 175 km », Ouest-France, 19 novembre 2015. (21) « Aux origines climatiques des conflits », Le Monde diplomatique, août 2015. (22) « L’article 5 du traité de l’Otan », Libération, 21 septembre 2001. (23) « Jean Siegler : ‘‘La faim est un crime contre l’humanité’’ », La Voix du Nord, 9 mars 2012. (24) Jean-Luc MELENCHON, « L’ère du peuple », octobre 2014, p. 32. (25) « Contributions des Etats membres au budget ordinaire », Budget des Nations Unies – un.org. (26) « Americaforced me out, says Robinson », The Guardian, 31 juin 2002. (27) Chloé MAUREL, « Pour une ONU plus forte et plus démocratique » dans« Pour un nouvel indépendantisme », Revue de la Défense Nationale, février 2014, p. 30. (28) « COP21 : plus de 100 multinationales s’engagent à moins polluer », France Tv Info, 8 décembre 2015. (29) Jean-Luc MELENCHON, « L’ère du peuple », octobre 2014, p. 17-18. (30) Idem. (31) « Pourquoi la France doit enfin se doter d’une politique maritime », La Tribune, 7 juillet 2014. (32) « Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies », un.org. (33) « Thank you VasiliArkhipov, the man who stopped nuclear war », The Guardian, 27 octobre 2015. (34) « L’intervention de Noam Chomsky à Paris », Le Monde diplomatique, 31 mai 2010. (35) « Le vrai-faux retour des mercenaires français », France 24, 4 janvier 2014. (36) Yann LE POLLOTEC, « Ni privatisation des armées, ni privatisation de la guerre » dans« Pour un nouvel indépendantisme », Revue de la Défense Nationale, février 2014, p. 72. (37) JORF n°0181 du 7 août 2012 page 13537, texte n°1. (38) « Déclaration de la FTM et de la FNTE CGT », Montreuil, 18 avril 2013. (39) Alain Joxe, « L’eurotan, obstacle à toute défense souveraine de la démocratie sociale », Revue de la Défense Nationale, février 2014, p. 56. (40) Jean JAURES, 1859-1914 : « L’intolérable », Volume 1, p. 122. (41) DjordjeKUZMANOVIC, « Pour un retour au service national civil et militaire ? », Revue de la Défense Nationale, février 2014, p. 75. (42) « Les trois guerres de François Hollande », Le Figaro, 19 octobre 2014. (43) « Hollande : la France a bien livré des armes aux rebelles en Syrie », Le Monde, 20 juillet 2014. (44) « Viols présumés en Centrafrique : l’enquête française étendue à d’autres accusations », Le Monde, 8 février 2016. (45) « Mali : les civils menacés par toutes les parties du conflit », Amnesty international, 1er février 2013. (46) DjordjeKUZMANOVIC, « Pour un retour au service national civil et militaire ? », Revue de la Défense Nationale, février 2014, p. 77.

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