« Carnets 88 », documentaire d’inspiration antifasciste, sera projeté le jeudi 7 novembre à 18h15 au Théâtre Astrée à Villeurbanne dans le cadre de la 4e édition du Festival Interférences de cinéma documentaire & débat public.

Quelle toile nous tisse l’extrême droite ? Ainsi s’intitule le débat proposé par le Festival Interférences pour sa soirée du jeudi 7 novembre à 18h15 au Théâtre Astrée (Villeurbanne) 6 avenue gaston berger 69100 villeurbanne, mettant à l’honneur un long métrage documentaire tourné en immersion dans le milieu néofasciste.

En 2016 le réalisateur grenoblois Sylvain Yonnet reprend contact avec son ancien ami Daniel, célèbre youtubeur nationaliste. Le souvenir de leur amitié lui permet de s’intégrer pendant deux ans, caméra à la main, dans des soirées, des dîners et des conférences habituellement interdits aux journalistes et aux personnes extérieures.

Mêlant observation et entretiens, Carnets 88 s’attache aux aspects politiques du nationalisme autant qu’aux aspects plus intimes et quotidiens de la vie du militant d’extrême droite (l’humour, la sexualité, les rapports à la famille, etc). Le but premier du film est de s’interroger sur la radicalisation : comment des jeunes gens – même urbains, cultivés, diplômés – basculent vers l’extrême droite et se laissent séduire par des formes de radicalité et de marginalité.

La projection de Carnets 88, film brut et parfois troublant, sera accompagnée d’un débat avec des sociologues et des documentaristes.

Entrée Libre.

Entretien avec le réalisateur Sylvain Yonnet

Pourquoi avoir choisi comme sujet les jeunes d’extrême droite ?

J’ai vécu quelques expériences déroutantes dans mes réseaux d’amis élargis. En quelques années j’ai eu trois cas de copains que j’ai perdus de vue et que j’ai retrouvés militants d’extrême droite. Alexandre, un camarade de collège, qui a intégré le Comité central du FN à 20 ans, qui a été exclu du parti à cause d’un salut nazi et qui est maintenant un leader de l’ultra-droite lyonnaise. Aymeric, un camarade de Sciences Po, homosexuel et fêtard, qui est maintenant conseiller régional FN. Et Daniel, étudiant cinéphile avec qui je tournais des courts métrages à Grenoble, ami proche pendant quelques années, qui est maintenant une star de la fachosphère. Le film montre surtout Daniel et son entourage.

Comment en êtes-vous arrivé à un tel projet documentaire ?

Depuis plusieurs années, je prenais des notes à la fois sur des groupuscules d’extrême gauche et des groupuscules d’extrême droite, en vue de scénarios de fiction. Je lisais régulièrement des articles, y compris des articles écrits par des groupes antifascistes ou par la fachosphère elle-même. J’avais donc une petite culture du sujet. J’ai compris que certains aspects sensibles seraient plus faciles à aborder par le documentaire. Fin 2016, je me suis lancé : j’ai profité de quelques semaines libres pour rédiger mes questions, trouver une caméra et partir à la rencontre de Daniel.

Pourquoi avoir choisi d’en faire un long métrage composé essentiellement de longs plans fixes, mélangeant plusieurs natures d’images (cassettes Hi8, archives numériques, journaux télévisés, plans HD) ?

Quand le projet a débuté, je me suis demandé ce que j’aimerais voir, sur ce sujet, en tant que spectateur. Et ma réponse a été : quelque chose de brut, du pur document, de la pure observation. Sortir des habituels pamphlets et des interprétations qui tournent à vide. Repartir de la matière première, d’une certaine forme de neutralité, au moins dans l’approche. Le film prend le contre-pied de ce que l’on a l’habitude de voir à la télévision. Tant dans la forme que dans le fond. Il est en 1.33, en plans fixes, sans couper la parole, sans voix off. Ni dramatisation, ni démonstration, ni ironie. J’ai évité au maximum les petits ‘tricks’ des reportages télé : les plans de coupe, les images d’illustration, les musiques d’ambiance, etc. La forme que je propose est une alternative, une manière de voir les choses autrement.

Le film a-t-il une visée antifasciste ?

Oui, c’est une manière d’ajouter ma pierre à l’édifice. Pour lutter intelligemment contre ces mouvements, il est important d’avoir une représentation réaliste du comportement des fascistes d’aujourd’hui, dans leur diversité et leur complexité. Quand on pense à l’ultra-droite, on n’a que deux images en tête : le catho intégriste, et le skinhead néonazi. Or il existe d’autres profils, plus modernes et plus difficiles à cerner, comme celui de Daniel, qui n’est ni catho ni skinhead mais tout aussi extrémiste.

N’y avait-il pas un risque que le film devienne davantage une vitrine qu’une dénonciation ? Même s’il est conçu pour dénoncer l’extrémisme, on pourrait reprocher au film de faire de la pub pour les extrémistes.

Il est difficile de faire un film qui dénonce une situation tout en la montrant. Le film aura toujours tendance à se retourner contre nous. C’est un vieux problème moral qui existe dans tout le cinéma. Si on montre la guerre avec une volonté antimilitariste, focalisé sur les exactions et les atrocités, il y aura toujours des spectateurs qui jouiront de ce que l’on montre, qui jouiront de la violence et du sang et qui auront envie d’aller faire la guerre. Le cinéma ne peut s’empêcher de tout esthétiser et de faire naître de la fascination. Pour autant, est-ce une raison de ne plus filmer la guerre ? Bien sûr que non. Je crois qu’il faut simplement prendre conscience de ce paradoxe inévitable. Quelles que soient les intentions, on ne peut pas totalement filmer ‘contre’, on filme toujours un peu ‘avec’. C’est le même problème avec l’extrême droite. Le manichéisme ne fonctionne que dans le hors-champ. Dès que l’on montre l’extrême droite, même en la conspuant, on court le risque de la rendre fascinante, indirectement, pour quelques personnes. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour la laisser hors-champ et s’autocensurer. Le cinéma garde sa puissance corrosive.


Article publié le 12 Oct 2019 sur Rebellyon.info