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Le mois dernier, Alternative libertaire se penchait sur le néoréformisme incarné par La France insoumise. Ce mois-ci, nous nous intéressons de plus près à son programme économique et écologique.

Composante majeure de son programme L’Avenir en commun, publié en 2017 (et révisé depuis), la ligne économique de La France insoumise (LFI) a été largement reprise en juin 2022 par la coalition électorale Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes). Ce programme qui se veut de « transformation en profondeur de la société » met en évidence la spécificité de LFI en matière d’économie. Là où le PS et EELV restent attachés au social-libéralisme, Jean-Luc Mélenchon et ses équipes semblent porter un discours plus radical (« Un autre monde est possible »).

La question économique est transversale à tout le programme, et concerne une grosse partie des 694 propositions. Sa colonne vertébrale est la « planification écologique », dont le succès dépasse ­aujourd’hui les cercles de gauche, puisque Macron l’a brièvement reprise à son compte. En somme, LFI dégage la gauche du social-libéralisme et initie un virage néoréformiste, réinvention du réformisme gestionnaire des années 1970, en ce qu’il ne veut pas rompre avec le capitalisme, mais prétend le gouverner dans une direction écologique et sociale  [1]. Ce virage s’accompagne de clins d’œil appuyés à la gauche radicale  [2], mais reste ambigu sur la stratégie pour appliquer le le programme une fois le pouvoir conquis.

Des mesures bienvenues

Blocage des prix, Smic net à 1500 euros, retraite à 60 ans… On retrouve, dans L’Avenir en commun, les grands classiques d’un programme réformiste. Plus ambitieuses que celles des programmes PS ou EELV, ces mesures assureraient un minimum bienvenu pour beaucoup. Les mesures proposées sont toutefois plutôt orientées vers les franges supérieures du prolétariat ou les franges basses de la classe moyenne, dont les fonctionnaires, qui bénéficient d’un emploi stable. Dès qu’on sort de ces catégories – d’électeurs fidèles à la gauche –, L’Avenir en commun se fait moins bavard.

Elle évoque peu, en revanche, les minimas sociaux ou les allocations familiales, alors qu’il s’agit de ressources importantes pour les franges les plus précarisées du prolétariat . Pas de réforme de ces prestations, sur la transparence du calcul, la simplification administrative, et ­l’abolition des systèmes associant les prestations au foyer patriarcal plutôt qu’aux personnes (quotient familial)  ! La « garantie d’autonomie » proposée serait insuffisante car elle ne prendrait pas en compte la diversité des situations.

Face au Revenu universel d’activité de Macron (agrégat d’anciennes prestations revues à la baisse et désindividualisées), LFI joue petits bras. La « garantie d’emploi » et le renforcement timide de l’assurance chômage ne compense pas une telle lacune. On pourrait prendre d’autres exemples, comme la question du logement et la loi Boutin que LFI ne remet pas en cause, et qui empêche beaucoup de précaires de candidater pour un HLM. Si LFI a soutenu les gilets jaunes, elle pourrait bien les revoir… sur son palier  !

LFI assume faire dépenser 250 milliards d’euros en plus par an pour les services publics, la « bifurcation écologique », l’emploi… « quoi qu’il en coûte ». Les nouvelles ressources fiscales seraient en partie assurées par l’incitation à la consommation permise par les dépenses publiques elles-mêmes. Il y a là les éléments d’un keynésianisme de gauche.


En dehors de quelques renationalisations (SNCF, EDF), le programme s’en tient à une sorte de « citoyennisation » de l’entreprise.

Photo : DR

« Capitalisme financiarisé »

S’il est possible de faire cracher plus d’argent aux riches du pays sans les faire fuir, l’effet de « remplissage des carnets de commande » a été très discuté dans les débats précédant les législatives. Le camp libéral (notamment le think tank Terra Nova, proche du PS) s’est affolé du programme de dépenses de LFI, accusée de « raser gratis ». La vraie question reste toutefois de savoir si LFI est capable de l’appliquer. Car si LFI refuse de mettre en place des politiques antisociales, les créanciers de l’État et des entreprises françaises pourraient bien également venir toquer à la porte…

Pas de problème  ! LFI propose d’« annuler la dette publique », en fait de transformer la dette des États de l’UE en dette perpétuelle à taux nul. Pour LFI cette confrontation avec les instances de l’UE peut être gagnante, car « la France n’est pas la Grèce ». C’est vrai  : la France est plus riche, mais par conséquent beaucoup plus de capitalistes y jouent leur business  ! Il n’y aura sans-doute pas de deuxième tragédie grecque, mais peut-être le risque d’une farce à la Molière… LFI au pouvoir, il faudrait rester vigilant à la menace de reculs sociaux, et ce d’autant que le parti soutient déjà aujourd’hui des dispositifs contestables, comme les « Territoires zéro chômeur ».

Défaite ou non par l’UE, LFI pourrait même initier la relance de la machine capitaliste en crise  ! Enferrées dans la gouvernance du capitalisme, les précédentes expériences réformistes (en 1981, en 1997) ont systématiquement trahi « l’espoir » qu’elles avaient soulevé. Or, dans le programme de LFI, ni la propriété ni le marché ne sont remis en question, ni la socialisation des moyens de production et d’échange. En dehors de quelques renationalisations (SNCF, EDF), on s’en tient à une sorte de « citoyennisation » de l’entreprise.

Dans le cadre du marché, et en laissant les moyens de production entre les mains des capitalistes, les promesses de planification écologique, de revenu minimum et de garantie d’emploi restent au mieux intenables, au pire récupérables par un capital qui a su par le passé piocher dans les revendications des luttes pour se perpétuer. La critique seule de la « finance » est commode pour gagner des voix mais elle ferme toute perspective de rupture avec le capital.

La promesse de nationalisation de « certaines » banques illustre aussi les contradictions de LFI. La loi du marché et l’exigence de valorisation qui s’impose à chaque entreprise et à chaque État les conduit à intensifier l’exploitation sous peine de perte de compétitivité (ce n’est pas une fiction inventée par la droite  !). Comment peut-on imaginer qu’en transférant la propriété du privé à l’État, cette règle d’airain cessera de s’imposer  ? L’argent de l’État serait-il magique  ?

Si la crise dans laquelle nous sommes (et que l’opposition entre LFI et capital pourrait approfondir) nous conduit à reprendre en main les activités nécessaires à notre vie, il est probable que LFI ne nous aidera pas, engoncée qu’elle est dans le fétichisme de l’État. Restructuration capitaliste ou rupture révolutionnaire, ce parti pourrait vite se retrouver dépassé par des événements que ses dogmes économiques (promettant le beurre du progrès social et l’argent du capital) ne lui permettent pas d’anticiper.

Benjamin (UCL Grand-Paris sud)




Source: Unioncommunistelibertaire.org