Juillet 12, 2022
Par Les mots sont importants
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« Toujours plus de haine, toujours plus d’insultes : pour ou contre tout et n’importe quoi, pourvu que l’émotion l’emporte sur la raison, la panique morale sur l’argumentation. » C’est à cette brutalisation du débat intellectuel qu’entend s’opposer ce livre collectif, intitulé Les mots qui fâchent, en pointant ses principaux responsables : non pas – comme on l’entend souvent – des « minorités radicalisées », inspirées par « les campus américains » et animées par des pulsions « tyranniques » et « purificatrices », mais plutôt ceux-là même qui leur font face et qui prétendent incarner le bon sens, la « nuance » et la « modération ». Le paradoxe est en effet de plus en plus notoire : c’est de la défense de la « démocratie pacifiée », de la courtoisie et de l’« éthique de la discussion » que s’autorisent les gardiens de l’ordre établi pour repousser toujours plus loin les limites de la violence verbale, de la caricature, de l’injure, de la diffamation et de l’ostracisation de leurs adversaires. Nous l’avons souligné ici-même : c’est au nom de la « raison » et de « l’esprit des Lumières » que se développe, jusqu’au sommet de l’État (et même, on s’en souvient, jusque chez des ministres de l’éducation et de la recherche), un nouvel « obscurantisme » et même des velléités (et un peu plus que des velléités) de « chasse aux sorcières » – notamment dans le monde académique. C’est à cet « obscurantisme respectable » que les Éditions de l’Aube ont répondu, dans la droite ligne de la philosophie des Lumières (la vraie !), par une « mini-Encyclopédie » faisant appel à une trentaine de philosophes, sociologues ou politistes – parmi lesquels : Magali Bessone, Ahmed Boubeker, Claire Cosquer, François Héran, Éléonore Lépinard, Françoise Lorcerie, Nonna Mayer, Sarah Mazouz, Patrick Simon ou Valentine Zuber… Chacun·e des auteur·e·s revient sur un mot qui cristallise le débat public, ou plutôt sa brutalisation et son verrouillage, et propose une mise au clair sur sa ou ses significations, et ses usages, afin de sortir du flou et des caricatures qui entretiennent les fantasmes et les phobies. Ce travail de clarification porte à la fois sur des mots anciens, dont la pertinence et l’utilité sont bien établies mais dont le sens ou les usages sont divers et conflictuels de plus ou moins longue date (comme les mots antisémitisme, islamisme, intégration, laïcité, République, tolérance, universalisme), et sur des éléments de langage plus récents, qui sont apparus de manière réactive pour qualifier – et disqualifier – la pensée critique et les mouvements sociaux : des mots comme cancel culture, communautarisme, islamo-gauchisme ou wokisme), ou encore des mots qui sont apparus à l’extrême droite et qui ont réussi à s’imposer dans des sphères bien plus larges, notamment médiatiques – des mots comme Grand Remplacement et racisme anti-blanc. Mais plusieurs entrées sont aussi consacrées à des mots nouveaux qui se sont imposés ces dernières années dans la pensée critique, les sciences sociales ou les mondes militants, et qui font l’objet d’incessants procès en illégitimité : des mots comme appropriation culturelle, intersectionnalité, islamophobie, justice raciale, race, racialisation, racisme systémique, ou encore cette notion particulièrement controversée, qui rencontre de violentes résistances jusqu’au sein de la gauche radicale : celle de « privilège blanc ». C’est de ce « mot qui fâche » que Claire Cosquer nous explique, dans l’extrait qui suit, les limites mais aussi les mérites.


« Le privilège blanc, cette ineptie dangereuse », dénonçait Corinne Narassiguin, secrétaire nationale à la coordination du Parti socialiste, dans les pages du Monde en juin 2020. Quelques jours plus tard, Jean-Luc Mélenchon affirmait dans L’Insoumission – son propre média en ligne – que ceux qui parlaient de « privilège blanc » n’avaient « jamais vu un Blanc pauvre ». Cette année-là, l’expression de « privilège blanc » surgissait de fait dans l’espace public français avec une acuité inédite, à la faveur de manifestations massives contre le racisme et les violences policières. Beaucoup ont alors considéré son utilisation comme inadaptée à la description de la société française et, plus encore, dangereuse car incitant à la division raciale. Dans les rangs d’une partie de la gauche – dont Corinne Narassiguin et Jean-Luc Mélenchon – cette dénonciation conduisait à une position pour le moins curieuse, amenant à reconnaître l’existence du racisme tout en niant celle d’un privilège racial.

Mais le racisme peut-il exister sans faire de « privilégiés » ? En sciences sociales, on analyse généralement le racisme comme un processus de production et de reproduction de hiérarchies sociales entre les personnes, positionnées selon la façon dont elles sont perçues et rattachées à une supposée hérédité. Il se traduit concrètement par un système d’avantages et de désavantages, formant un immense iceberg dont les discriminations, la violence physique et verbale à caractère racial ne sont que la partie émergée. L’expression « privilège blanc », en désignant l’ensemble des avantages sociaux dont bénéficient les personnes qui ne sont pas les cibles du racisme, souligne que celui-ci relève d’un rapport social, c’est-à-dire d’une relation entre groupes sociaux.

Sans prétendre qu’il s’agit là d’un jeu à somme nulle, l’existence d’inégalités suppose, en toute logique, l’existence de privilèges. Dès lors, assurer que le « privilège blanc » n’existe pas en France revient de façon rigoureusement identique à considérer que le racisme n’y existe pas non plus. Prétendre que seul le second existe traduit soit une lecture très partiale de l’expression « privilège blanc », par exemple en la réduisant à un privilège en droit, soit une compréhension très restrictive du racisme, par exemple en le réduisant à des attitudes interindividuelles n’ayant aucun lien avec les contextes sociaux dans lesquelles elles se déroulent.

Trouvant son origine dans les luttes des militants antiracistes et anticolonialistes, l’expression de « privilège blanc » a été popularisée par le texte de la chercheuse étatsunienne Peggy McIntosh, « White privilege : unpacking the invisible knap-sack », publié en 1989. Peggy McIntosh y énumère des « petites choses du quotidien » qui relèvent de l’évidence pour une personne blanche, mais peuvent être problématiques, sinon impossibles, pour les autres : allumer la télévision et y voir des personnes auxquelles il est facile de s’identifier, déménager sans se soucier de l’accueil dans un nouveau quartier, ne pas avoir à éduquer ses enfants en leur apprenant à se protéger du racisme, arriver en retard à une réunion ou un rendez-vous sans risquer de voir ce manque de ponctualité attribuer à sa couleur de peau…

Peggy McIntosh dessine ainsi un continuum du privilège blanc qui inclut des avantages souvent peu perceptibles, qui vont des pansements ou des sous-vêtements couleur « chair » conçus pour des peaux peu pigmentées, au fait de n’être que très rarement la seule personne blanche dans la salle, et qui va jusqu’aux expressions les mieux connues du racisme : subir moins de contrôles policiers, par ailleurs moins violents, ne pas se voir refuser un emploi ou un logement en raison de sa couleur de peau ou de son origine, réelle ou supposée. Si ses détracteurs reprochent à l’expression « privilège blanc » d’être importée d’outre-Atlantique, force est de constater que peu d’adaptations sont nécessaires pour transposer la liste de Peggy McIntosh au contexte français.

Dès le début du xxe siècle, le sociologue W. E. B. Du Bois identifiait de façon similaire un « salaire » social et psychologique perçu par toutes les personnes blanches, qui sera plus tard reformulé par David Roediger comme « salaire de la blanchité » (wages of whiteness). Le champ d’études de la « blanchité », ou de la condition blanche, utilise en fait relativement peu l’expression « privilège blanc ». Celle-ci a plusieurs limites, d’abord en ce qu’elle tend à consolider une image statique des positions sociales : on serait ainsi ce que l’on détient, en matière de ressources, de capitaux et d’avantages, moins ce que l’on fait et ce que l’on reproduit, d’une façon consciente ou inconsciente. L’approche en matière de privilège est, à bien des égards, moins riche que l’approche en matière de domination.

À titre de comparaison, on peut plus ou moins rapidement faire le tour des « privilèges » de classe, en les définissant par les revenus, les patrimoines, les statuts socioprofessionnels. L’approche en matière de domination amène à explorer un niveau beaucoup plus fin des hiérarchies sociales : la notion devenue célèbre d’habitus, forgée par Pierre Bourdieu, permet de mettre en évidence que les inégalités de classe se reproduisent aussi au travers de pratiques, de goûts, ou encore de comportements différenciés et inégalement valorisés. Les sciences sociales investissent aujourd’hui ce concept d’habitus, parmi d’autres outils analytiques, pour comprendre comment les inégalités raciales perdurent bien après leur abolition en droit. L’expression « privilège blanc » se révèle donc moins exigeante que les concepts de domination blanche ou d’habitus blanc, qui cristallisent les pistes de recherche les plus dynamiques.

Loin de culpabiliser les personnes blanches, l’expression de « privilège blanc » permet plutôt de reconnaître à peu de frais certains avantages, sans engager d’introspection potentiellement plus douloureuse sur les comportements et les modes de pensée qui maintiennent le racisme contemporain.

Si elle est imparfaite, elle contribue cependant à la compréhension du racisme comme une relation inégale entre groupes sociaux, là où le discours public est volontiers d’ordre humanitaire, identifiant des victimes et des discriminations, mais passant sous silence les bénéfices et les bénéficiaires. Les réactions particulièrement défensives qu’elle suscite, méconnaissant souvent sa définition-même, illustrent une réticence aiguë à penser les deux côtés de cette relation inégale.





Source: Lmsi.net