Mai 6, 2021
Par Archives Autonomie
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Le Travailleur. Revue socialiste révolutionnaire. 12 numéros de mai 1877 à avril-mai 1878. Jusqu’au numéro 6, le Comité de rédaction est indiqué comme suit : N. Joukowsky, A. Œlsnitz, Ch. Perron, Elisée Reclus, puis avec le numéro 7 de novembre 1877, il est indiqué : “Avec le concours de : Arthur Arnould, M. Dragomanow, G. Gérombou, Léon Hugonnet, N. Joukowsky, D. Klementz, G. Lefrançais, L. Metschwikoff, A. Œlsnitz, Ch. Perron, Elie Reclus, Elisée Reclus, A. Rogeard, etc.” Nous pouvons ajouter d’autres noms apparus par la suite : “A. Avrial, Z. Ralli, E. Razoua”.

La revue est imprimée dans les locaux du “Rabotnik”, à Genève.

Selon A. Lehning [1] c’est le groupe du “Rabotnik” qui fit paraître ce périodique. Selon J. Guillaume [2] c’est un groupe de réfugiés français et russes, auquel il faut rajouter Charles Perron, suisse de son état et militant de la Fédération jurassienne et de l’AIT, fréquentant le milieu des exilés russes.

Les réfugiés français sont d’anciens communards exilés en Suisse comme Elisée Reclus et des collaborateurs de la revue comme Gustave Lefrançais, Arthur Arnould, Augustin Avrial.

Si l’on peut qualifier Le Travailleur comme anarchiste, c’est d’abord parce que son Programme se définit comme tel : “Nous sommes donc des an-archistes !” Cela dit les frontières entre ceux qui commencent à se revendiquer explicitement de l’anarchisme et ceux qui se revendiquent du socialisme révolutionnaire dans un large sens (collectiviste, anti-autoritaire) ne sont pas nettement tranchées, comme cela va être le cas quelques années plus tard. Une controverse entre G. Lefrançais et E. Reclus est intéressante à ce propos, que l’on retrouve dans les n°1 et 2, an2 du Travailleur.

C’est le cas en France avec l’existence, depuis novembre 1877, du journal l’Egalité dirigé par J. Guesde. Celui-ci n’est plus anarchiste à cette époque, se dit collectiviste avant de se rapprocher de Marx en 1880. Pourtant il accueille dans les colonnes du journal des écrits anarchistes, dont ceux d’E. Reclus, A. Costa. L’on peut lire dans le numéro 27 du 2 juin 1878 : “tous les efforts doivent tendre à faire disparaître le pouvoir central devant la libre fédération des communes affranchies… L’ordre politique est… pour toujours subordonné à la question économique“. Il n’est donc pas étonnant que l’on puisse retrouver dans une revue se disant an-archiste des écrits de G. Lefrançais qui dans un article (A propos de l’anarchie, n°2, an 2) se dit “anti-anarchiste” tout en se revendiquant “anti-autoritaire” et communaliste. Il y a d’autres contributeurs comme A. Rogeard ancien communard, sans étiquette particulière, comme c’est le cas pour A. Avrial.

Les réfugiés russes qui font partie du comité de rédaction du Travailleur sont Nicolas Joukowski, Alexandre Œlsnitz. Ceux-ci sont membres du groupe “Commune (ou communauté) révolutionnaire des anarchistes russes” avec Zamphir Ralli, Vladimir Holstein.

A. Œlsnitz, Z. Ralli, V. Holstein furent membres du groupe Fraternité russe, fondé en mars 1872, avec Bakounine et Arman Ross [Sazin]. Ce groupe créée une imprimerie et publie différents ouvrages dont :

  • Le développement historique de l’Internationale, qui est un recueil de textes de Bakounine, Guillaume, Schwitzguébel… ;
  • Etatisme et anarchie de Bakounine ;
  • L’anarchie selon Proudhon, rédigé par J. Guillaume [3].

Cette Fraternité russe eut une brève existence. Les dissensions personnelles habituelles prennent le dessus et le groupe éclate en juillet 1873. Ralli, Holstein, Œlsnitz d’un côté, de l’autre Bakounine se rangeant au côté de Ross avec qui les liens étaient plus étroits, plus anciens.

Ralli, Holstein, Œlsnitz créent le groupe “Commune (ou communauté) révolutionnaire des anarchistes russes” et publient rapidement un premier opuscule intitulé : “Aux révolutionnaires russes” le 1er septembre 1873. Ce texte qui n’est rien d’autre qu’une partie du Manifeste de la Fraternité russe expurgé de tout ce qui est en rapport avec son organisation affirme : “Nous sommes pour l’AN-ARCHIE” ; ce qui n’est pas sans rappeler le “Nous sommes donc des an-archistes !” de la revue Le Travailleur . Cela entraîne la rupture définitive, Bakounine estimant qu’ils se sont comportés comme des “traîtres”.

Lors de leur séparation, le groupe quitte Zürich et rejoint Genève à la fin août 1873 où il va s’insérer dans la vie de l’émigration communarde, rencontrant des militants comme G. Lefrançais et d’autres exilés russes comme N. Joukowski qui rejoint le groupe en 1875. C’est à Genève que ce groupe monte une nouvelle imprimerie qui s’appelle “Rabotnik”.

Après l’Appel aux révolutionnaires russes, le groupe publie un livre intitulé La Commune de Paris où il est démontré qu’il y a deux tendances, ennemies qui se sont manifestées dans la Commune. L’une qui “incarne l’idée anti-étatique… la révolution sociale (…) négation vivante de la dictature du gouvernement“. L’autre n’est que la continuation de la vieille Commune de 1793, la “dictature au nom du peuple, une grande concentration de pouvoirs entre les mains d’un nombre limité de personnes [4]. Cette dernière tendance ayant triomphé au sein de la Commune, cela ne pouvait qu’entraîner la défaite. Nous retrouvons cette analyse dans l’article La Révolution du 18 mars de Z. Ralli, paru dans Le Travailleur n°3, an 2.

Puis le groupe publie en 1875 la revue Rabotnik (Le Travailleur, journal pour les ouvriers russes) où figurent dans le comité de rédaction Joukowski et Œlsnitz que l’on retrouve par la suite dans le comité de rédaction du Travailleur de 1877-1878. A. Lehning le présente ainsi : “Le Rabotnik fut la première tentative de publier un organe ouvrier en langue russe. La rédaction se proposait, comme une de ses principales tâches, de transmettre en Russie des informations sur le mouvement ouvrier européen (…). Dans cet ordre d’idées, la revue publia des articles, notamment de Joukowski, répudiant le courant parlementariste dans le mouvement ouvrier, ainsi que le jacobinisme qui tend à la conquête de l’Etat. En même temps, on insistait sur la liaison à établir entre ouvriers et paysans qui, ensemble, devraient former une seule et vaste commune. L’Obchtchina, la commune rurale, était invitée à s’emparer de la terre, et on poussait à la création de “communes industrielles“. [5]

Le groupe publie encore une brochure qui a trait à un mémoire secret d’un ministre du tsar, le Comte Palen, qui fait état des “réussites du mouvement révolutionnaire en Russie” et de l’influence des idées de Lavrov et Bakounine. Ce mémoire est suivi des commentaires du groupe qui fait remarquer que l’influence des idées de Lavrov et Bakounine sur l’initiative révolutionnaire de la jeunesse russe fut faible et surestimée. Puis en été 1875, le groupe publie un livre intitulé Les repus et les affamés, qui est une “véritable encyclopédie du populisme anarchiste” selon F. Venturi.

Tout ce matériel politique est diffusé en Russie, par le biais du groupe “Organisation sociale-révolutionnaire panrusse” dont l’objectif est la propagande et l’agitation parmi les ouvriers. L’organisation de ce groupe est fédéraliste, sans subordination d’un groupe à un autre. Ses membres s’embauchèrent dans différentes fabriques de Moscou, de Kiev, de Toula. Vers l’automne 1875 l’organisation est détruite.

Enfin, le groupe publie au début de 1878 un périodique, l’Obchtchina qui est très proche du Travailleur et où l’on retrouve ses collaborateurs et les éléments les plus actifs de l’émigration populiste russe comme D. Klemenc et P. Axelrod. Il y a une étroite collaboration, avec les membres du Travailleur. L’on peut lire dans le n°4, an 2 : “Nous faisons paraître aujourd’hui, en français dans Le Travailleur et en russe dans l’Obchtchina la première partie d’un travail inédit de Bakounine”. Il s’agit du texte “La Commune de Paris et la notion de l’Etat” (le titre est d’Élisée Reclus).

Suite à tout ce qui a été écrit précédemment, il est difficile, sinon impossible de dire précisément qui est à l’origine de la parution du Travailleur en 1877.

Tout d’abord nous soulignons que ces militants ont une compréhension profonde de la nature internationaliste de la lutte. “L’appel aux révolutionnaires russes” du Rabotnik est net : “Notre patrie est la révolution mondiale” ; la référence centrale de tous ces révolutionnaires est l’AIT dont la plupart sont membres ; Charles Perron lors du congrès de Berne (fédéraliste) en 1876 affirme avec force sa position internationaliste lors de la guerre d’Orient qui oppose la Russie et la Turquie [6].

Ce journal est le fruit d’une convergence d’efforts militants de plusieurs groupes, individus qui s’entrecroisent, ont des pratiques communes. Le passage suivant, fragment de l’intervention d’Hippolyte Myschkine lors du procès des 193 en 1877 à Saint-Pétersbourg [7] illustre bien notre propos :

“Nous ne sommes qu’une parcelle du parti socialiste révolutionnaire, actuellement nombreux en Russie, et qui embrasse toute la masse des personnes qui partagent nos opinions critiques en général. — Je ne tiens pas compte des différences qui peuvent nous séparer sur les questions secondaires. Le but essentiel du parti socialiste révolutionnaire est de fonder un ordre social qui représenterait la forme la plus juste de l’organisation sociale, en indiquant les besoins du peuple, qui se sont manifestés dans un grand nombre de mouvements, et dont heureusement le peuple se rend compte partout. Cet ordre nouveau se traduit pour nous par la Fédération des communes productives autonomes ; pour nous, il ne peut être réalisé que par la Révolution sociale, parce que les mille rouages de l’Etat, son essence même, rendent impossibles toutes les voies pacifiques, et que l’Etat ne cédera jamais ses droits, ses privilèges, qu’il a conquis par la force.”

Des militants comme G. Lefrançais et N. Joukowski ont participé ensemble en 1874 à la publication du journal La Commune, revue socialiste qui au numéro deux s’appellera simplement Revue socialiste, le gouvernement suisse ayant interdit le titre sulfureux La Commune. Nous retrouvons ces mêmes militants en train de confectionner l’Almanach socialiste [8] pour l’année 1877 (paru fin décembre 1876) où l’on retrouve E. Reclus, Z. Ralli, A. Arnould, A. Œlsnitz, P. Brousse, A. Schwitzguébel… montrant ainsi qu’une collaboration entre militants se revendiquant, les uns de l’anarchie, d’autres du communalisme ou du populisme russe… peuvent se retrouver sur un même projet au lieu de mettre en avant les conceptions théoriques, éparpillant ainsi les efforts. Ces différents militants se sentent ensemble dans le même parti socialiste révolutionnaire. Les frontières entre ces différents regroupements seront plus prononcées à partir de 1880, chacun campant sur ses positions, les divergences prenant le pas sur les pratiques communes.

***

La revue est au plus près de l’actualité de l’époque. L’article “Bulletin” revient sur les événements marquants des mois en cours, en France, en Allemagne, en Russie, en Italie, en Espagne, dans les Balkans.

Des correspondants — de France, Belgique, Russie, Allemagne, Grèce — font part de leurs analyses pour leur pays respectif.

Une bonne place est réservée pour des questions d’ordre historique — les paysans au Japon, en Ukraine ; la solidarité chez les Berbères ; Juin 1848… — et théorique — sur la propriété, la notion d’Etat et la Commune de Paris, sur la coopération… Nous n’allons pas tout passer en revue, c’est aux lecteurs de découvrir cette revue dont l’existence fut courte mais au contenu riche de par sa diversité et le besoin exprimé de creuser des questions théoriques d’importance, dont, celles tirées suite à l’expérience de la Commune de Paris. Nous allons toutefois revenir sur certains points, en sachant qu’il y en a d’autres qui mériteraient d’être commentés.

La Commune de Paris. Dans Le Travailleur n°3, an2, Z. Ralli énonce en 2 phrases ce que les ouvriers, les militants du monde entier ressentirent après la magnifique lutte du prolétariat parisien, écrasé par la vermine versaillaise : “Aussi les travailleurs de l’univers entier ne se sont-ils pas mépris sur la portée immense de cette Révolution. Le drapeau rouge de la Commune est devenu l’étendard de tous les opprimés de tous pays.” Puis il ajoute que : “la meilleure façon de rendre aux victimes de la Révolution la justice qui leur est due, est à nos yeux d’étudier impartialement le but de ce mouvement populaire et les moyens employés pour réaliser la Révolution qu’il contenait en lui.” Pour les socialistes révolutionnaires [9] qui écrivent dans Le Travailleur la première leçon à tirer c’est la liquidation de l’Etat, dit plus brutalement : sa destruction. A. Arnould qui dresse les portraits des quelques belles figures de la Commune et morts au combat dans Le Travailleur n°3, an2 écrit dans son livre L’Etat et la Révolution paru aux éditions Rabotnik en 1877, que même un Etat ouvrier ne peut qu’être une dictature. Z. Ralli constate que : “Que le peuple de Paris, à peine victorieux, retomba aux mains d’hommes imbus de la vieille idée étatiste, qui arrêtèrent le mouvement révolutionnaire.”

Par ailleurs, nous soulignons un article important de G. Lefrançais, paru dans les n° 8, an1 et n°1, an2 du Travailleur, sur Juin 1848, qui remarque une analogie saisissante entre Juin 48 et Mai 1871 :

“A chacune de ces époques, les travailleurs, l’esprit imbu de cette idée que République est synonyme de Justice et d’Égalité sociale, confient le pouvoir aux hommes qui, comme tribuns ou comme publicistes, se sont affirmés républicains, et deux fois ceux-ci les ont trahis et livrés à leurs exploiteurs, après avoir fait égorger les meilleurs et les plus braves.

Est-ce que ces horribles déceptions ne seraient pas le résultat forcé d’une erreur reposant, non-seulement sur les caractères, mais encore sur le point de vue même auquel sont placés ces mandataires infidèles de la Révolution ?”

La question d’Orient. Tout commence en juillet 1875. Un soulèvement populaire éclate en Bosnie et en Herzégovine contre la Turquie qui s’empresse d’écraser ce mouvement. 10 mois plus tard c’est le tour de la Bulgarie, révolte réprimée avec cruauté. Du coup, la Serbie et le Monténégro déclarent la guerre à la Turquie et sont battus en septembre 1876. Face à cela la Russie ne pouvait que déclarer la guerre à la Turquie en avril 1877 puisque ce sont des chrétiens, qui plus est des orthodoxes et des slaves, qui sont massacrés. Le panslavisme embrase les esprits. Au terme de combats particulièrement atroces et des morts en grand nombre, la Turquie est vaincue militairement début 1878 [10].

Quelle est la position du Travailleur ? “Ce ne sont ni les intérêts spéciaux de la France, ni ceux de l’Angleterre ou de la Russie qui nous tiennent à cœur, mais c’est la cause de tous les hommes qui travaillent, de tous ceux que les “classes dirigeantes”, maîtresses du capital, cherchent à retenir dans l’ignorance et dans la misère.” Ce positionnement est en parfaite concordance avec la résolution adoptée au congrès de l’AIT, tenu à Berne en octobre 1876, qui déclara : “Tant que nous n’aurons pas reconquis notre liberté, nous crierons aux peuples et aux nations : Comprenez donc que vos tsars et vos sultans, que vos empereurs et rois ne sont et ne peuvent être que vos ennemis. S’ils soulèvent des querelles, c’est pour vous donner l’occasion de vous entr’égorger ; s’ils se déclarent la guerre, c’est pour diminuer votre nombre ; s’ils mettent vos pays à feu et à sang, c’est pour vous distraire de la question sociale.

Il est à noter qu’au cours de ce congrès la notion de “civilisation” fut avancée par César De Paepe, délégué belge, qui trouvait que “la civilisation occidentale a bien quelque valeur” et déclara que “Quand il compare la Turquie à ces races grecques, slaves, latines, il ne peut s’empêcher de sympathiser avec ces dernières. Parlement, presse socialiste, écoles, tous ces organes de la civilisation actuelle, ces pays les possèdent. En Turquie, y a-t-il quelque chose de pareil ?“. En 1914, c’est au nom de cette notion de civilisation que des anarchistes, à l’instar de syndicalistes, de sociaux-démocrates, s’engagèrent dans la défense d’un camp impérialiste contre un autre.

Ce positionnement internationaliste, qui met en avant les intérêts du prolétariat et eux seuls, a-t-il toujours été ainsi dès 1875  ?

La position de la revue Rabotnik en 1875, dont des éléments se retrouvent dans la revue Le Travailleur en 1877, n’est pas identique. Rabotnik reprend l’analyse du Bulletin de la Fédération jurassienne (n°35 du 29 août 1875) qui dit que l’insurrection en Bosnie et Herzégovine allait prendre un caractère de “guerre sociale. (…) La lutte des paysans chrétiens contre les musulmans, c’est la guerre du prolétariat agricole contre les propriétaires“. Rabotnik écrit : “Bien des gens disent qu’il ne faut pas soutenir cette révolte parce qu’il peut arriver que les travailleurs, même après la victoire, ne soient pas en état de se libérer et qu’ils se choisissent, à la place des Turcs, de nouveaux maîtres… Et alors  ? La chose n’est pas encore certaine. Et qui pourra éviter ces nouvelles erreurs, sinon ceux qui les auront comprises  ? Nous, dont le cœur est bien vivant dans la poitrine, nous ne pouvons pas supporter de contempler sans y prendre par la lutte désespérée du peuple travailleur. Nous disons que seule une action de la plus grande importance dans notre propre pays peut nous justifier de ne pas prendre part à ce combat. [11] Après s’être portés volontaires pour défendre l’Herzégovine en 1875, ainsi que pour apprendre la guérilla, Serge Krastchinski — qui était officier d’artillerie — et Arman Ross déchantent après 2 mois de présence sur place. Voilà ce que le premier a pu communiquer dans le Bulletin de la fédération jurassienne du 10 octobre 1875 : “Le mouvement a deux mobiles essentiels : le fanatisme religieux et l’amour du pillage. Les insurgés sont de véritables troupes de brigands, qui brûlent les villages et égorgent tout ce qu’ils rencontrent. C’est se faire une illusion que de croire ces gens-là capables de faire une révolution sérieuse“. En lisant ce qui précède on ne peut que rester songeur : comment passer d’une position où l’exploiteur/l’exploité sont identifiés à des religions précises (comme si tous les exploités étaient chrétiens, tous les exploiteurs musulmans !!), à une position complètement désabusée. Si la position de l’AIT en 1876 est claire, ainsi que celle du Travailleur, nous savons que les militants populistes en Russie, lors de l’engagement militaire de leur pays, se sont laissés emporter par la vague de chauvinisme qui déferle en Russie et défendent le panslavisme avec ferveur, allant jusqu’à se porter volontaire pour se battre, ou pour les femmes comme Anna Pavlovna Korba, servir comme infirmière dans la Croix rouge. Ces mêmes militants qui sont en relation étroite avec les exilés russes [12] en Suisse.

Nouvelles de Russie et procès des 193 : L’existence de liaisons fortes avec les révolutionnaires en Russie rend possible la publication d’informations fiables et détaillées. Ces articles sont signés par deux initiales : D. K.. Nous pouvons affirmer qu’il s’agit de Dimitri Klemenc dont nous proposons une biographie. F. Venturi le confirme dans une note (page 976) : “D. Klemenc, par des correspondances nombreuses et intéressantes sur le procès des 193…” et de citer un passage que l’on retrouve dans le n°4, an1 du Travailleur, article “Moscou”. Les articles les plus remarquables sont ceux qui ont trait au procès des 193, car non seulement ils sont publiés rapidement en français à des milliers de kilomètres de là, devant passer des frontières sévèrement gardées, mais aussi par l’exactitude des comptes rendus.

Ce qu’il faut retenir de ce procès qui s’est déroulé d’octobre 1877 à janvier 1878 est qu’il est un moment-clé de cette évolution. On passe d’une période marquée par la propagande, la volonté de convaincre à une période où l’heure est à la riposte armée, à l’attentat ciblé contre des représentants de l’Etat. Le procès se termine le 23 janvier 1877, des condamnations très lourdes sont prononcées (qui seront renforcées par la suite) et dès le lendemain Véra Zassoulitch tire sur le général Trépov, le blesse. Celui-ci était responsable de la mort d’un prisonnier condamné à 15 ans de travaux forcés suite à une mise à l’isolement et puni par les verges. Dans le dernier article sur ce procès, D. Klemenc écrira, suite à l’action de V. Zassoulitch, et puis suite à la résistance armée de militants au moment d’une perquisition : “Par les faits qui précèdent, nous pouvons voir que l’action du parti socialiste en Russie entre dans une phase nouvelle, C’est l’agitation par le fait qui accompagne désormais la propagande orale ou imprimée. Avec la propagande orale et imprimée ont pénétré en Russie les idées de la Révolution occidentale et les théories des socialistes européens sur la propriété collective. Les tendances des révolutionnaires russes se sont fait jour, et bientôt toutes leurs idées se sont logiquement coordonnées. Mais le développement intellectuel, qui constitue aujourd’hui un fait acquis pour le parti socialiste, ne suffit plus à son activité. Pour arriver à l’extension nécessaire du parti révolutionnaire, un autre champ de bataille lui est maintenant indispensable.” (Le Travailleur n°2, an2).

***

Comme nous estimons qu’il est important de revenir sur le mouvement populiste, au vu des liens entre les exilés russes et d’autres militants présents en Suisse, au vu des activités communes comme nous le montrons dans notre présentation, nous proposons quelques lectures pour approfondir le sujet :

Nous proposons quelques biographies du comité de rédaction du Travailleur, ainsi que d’autres liées au mouvement populiste. Ces biographies sont extraites du dictionnaire international des militants anarchistes ou du Chantier biographique des anarchistes en Suisse ou du Maitron.

Nous en avons modifié certaines par quelques ajouts :

et nous avons établi les biographies de :

Quelques lectures “papier” :

  • Franco Venturi, Les intellectuels, le peuple et la révolution, Editions Gallimard, 1972.
  • Stepniak, La Russie souterraine, réédition Éditions Tumult, Bruxelles, 2019.
  • Tibor Szamuely, La tradition russe, Editions Stock, 1976.

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Source: Archivesautonomies.org