Juin 9, 2021
Par Archives Autonomie
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Bref historique du Parti Ouvrier Français (P.O.F.). [1]

Le Parti Ouvrier Français a, pour parents, le mouvement ouvrier renaissant aux lendemains de la Commune et le marxisme qu’introduisent au sein de la classe ouvrière quelques intellectuels, Jules Guesde et Paul Lafargue en particulier. Mais l’enfantement est long, difficile. Le Congrès de Roanne, à l’automne 1882, achève de séparer, après trois années de cohabitation, le jeune parti guesdiste du reste de sa famille socialiste.

Jusqu’en 1889, le Parti Ouvrier se réduit à une petite secte messianique, rassemblant quelques centaines d’évangélisateurs. Les années 1890-1893 constituent une phase de transition : la secte se mue en parti, le premier parti français de type moderne (avec une organisation relativement stable et hiérarchisée, un programme national), s’insérant dans la vie politique nationale. Les guesdistes ne bornent plus leur activité à la seule pédagogie du marxisme. En partie sous leur direction, les masses ouvrières enrichissent leur expérience ; expérience des luttes revendicatives avec les 1er mai 1890 et 1891, expérience politique avec les compétitions électorales victorieuses de 1892 et 1893. Les guesdistes élargissent ainsi singulièrement leur audience et deviennent la plus forte école socialiste française.

Dans ses années d’apogée ; de 1893 à 1899, le messianisme révolutionnaire, caractéristique de la période d’enfance du Parti Ouvrier, s’estompe. L’idéologie révolutionnaire du guesdisme tend à s’effacer derrière un réformisme électoral, parlementaire, et son internationalisme recule devant un patriotisme qui confine parfois au chauvinisme.

De nombreux facteurs expliquent une telle mutation : d’abord, la croissance même du parti fait que, après avoir vécu dans un monde où prime “l’idéal”, les guesdistes doivent tenter de colleter la réalité, de répondre concrètement aux aspirations des masses. Ils abandonnent ainsi leur vieille intransigeance à l’égard des réformes. Les succès électoraux grisent les guesdistes qui croient voir s’ouvrir les perspectives d’une révolution pacifique. Par ailleurs, ces victoires font affluer nombre d’éléments issus des classes moyennes, dont beaucoup viennent des eaux radicales ou boulangistes ; ces hommes, par leurs positions locales, leur indépendance relative, leur instruction, fournissent au parti les candidats en apparence les meilleurs aux élections et aux postes dirigeants des groupes et des fédérations. Ainsi se modifie, au détriment de ses éléments prolétariens, la composition sociale du parti et surtout de ses cadres. Il faudrait, enfin, mettre l’accent sur les incertitudes doctrinales du P.O.F., son incomplète et imparfaite assimilation du marxisme. Les questions doctrinales sont posées, le plus souvent, sous l’empire des circonstances, pour se défendre contre des attaques ou pour essayer de répondre aux exigences d’une activité plus complexe. Or les guesdistes, à l’exception de Paul Lafargue, répugnent aux études théoriques, tombent facilement dans le pragmatisme. Ne retenant du marxisme qu’un certain nombre de formules, ne l’utilisant que fort peu comme instrument de recherche, ignorant pratiquement la dialectique, ils ne tentent pas d’analyser les conditions spécifiques de leur pays et de leur époque (notamment le passage à “l’impérialisme”, les débuts d’une nouvelle phase, etc.) ; leur marxisme tend à se réduire à un schéma simpliste, passe-partout, à une série de dogmes plus ou moins inertes.

De 1899 à 1905, le P.O.F. tente, mais en vain, de ressaisir la direction révolutionnaire du mouvement ouvrier français. Les modifications de l’échiquier politique (notamment le millerandisme, la constitution du Bloc des Gauches, l’essor du syndicalisme révolutionnaire) posent des problèmes nouveaux et complexes : dans quelle mesure et comment le socialisme révolutionnaire peut-il soutenir la bourgeoisie républicaine, radicale ? Quelle attitude doit-il adopter devant les progrès du “révisionnisme” et du syndicalisme révolutionnaire ? Comment répondre au profond désir d’unité des masses socialistes et socialisantes et sur quels fondement doctrinaux, politiques, faut-il réaliser l’indispensable, l’inévitable et la féconde unité socialiste ?

Les guesdistes amorcent un redressement doctrinal et politique, tentent de puiser à leurs sources révolutionnaires. Contre les “ministérialistes”, ils constituent, en 1902, avec les vaillantistes, un parti socialiste révolutionnaire unifié, le Parti Socialiste de France. Mais cette correction de trajectoire, tardive et qui ne repose pas sur un approfondissement, même pas sur une assimilation moins dogmatique du marxisme, n’est pas suivie par les masses ouvrières et socialisantes. Les guesdistes font figure de “diviseurs”, de “sectaires”. Ils ne réussissent donc pas à constituer la fraction dirigeante de l’unité socialiste enfin réalisée en 1905. Et cette sclérose marque encore plus de son sceau le guesdisme lorsque, après la création du Parti socialiste unifié (S.F.I.O.), il survit sous forme de courant.

(…)

Le Socialiste (jusqu’en 1905)

Les différentes séries, toutes hebdomadaires [2], du Socialiste sont beaucoup plus uniformes, moins “typées” que celles de L’Egalité. Leur numérotation prête à confusion.

— 1ère série (83 numéros) : 29 août 1885 [3] – 26 mars 1887, (“Organe du Parti ouvrier”).

— 2e série (35 numéros) : 11 juin 1887 – 4 février 1888, (“Organe du Parti ouvrier”).

— 3e série (226 numéros) : 21 septembre 1890 – 25 mars 1895, (“Organe central du Parti ouvrier”).

— 4e série (46 numéros) : 7 avril 1895 – 16 février 1896, (“Organe central du Parti ouvrier”).

— 2 numéros isolés : juillet et octobre 1896, (“Organe central du Parti ouvrier français”).

— 5e série (14 numéros) : 29 novembre 1896 – 28 février 1897, (“Organe central du Parti ouvrier français”).

— Une autre 5e série (117 numéros) : 24 juillet 1898 – 9 décembre 1900, (“Organe central du Parti ouvrier français”).

— 6e série (91 numéros) : 6 janvier 1901 – 12 octobre 1902, (“Organe central du Parti ouvrier français”).

— Une “Nouvelle série” (132 numéros) : 19 octobre 1902 – 7 mai 1905, (“Organe central du Parti Socialiste de France, U.S.R.”).

Donc deux longues interruptions, de février 1888 à septembre 1890 et de février 1896 à juillet 1898 (en dépit de quelques numéros isolés), qui laissent les guesdistes sans organe officiel lors de la crise boulangiste et aux débuts de l’Affaire Dreyfus.

Le déficit guette et menace. La quête d’argent est perpétuelle et multiforme. La 2e série sort grâce à un don (anonyme) de G. Deville : 12.000 F, dilapidés en sept mois [4]. Lors de la 3e série, un court moment, le budget du Socialiste possède un léger solde créditeur, permettant de verser 90 F à Guesde [5]. Cependant, malgré l’ouverture, en avril 1891, d’une “souscription permanente” [6], l’équilibre est rompu et au Congrès national du P.O.F. de Marseille en septembre 1892, le déficit est de nouveau là : 7.090 F de recettes, 7.860 F de dépenses [7]. Le Conseil national du P.O.F. décide, en décembre 1899, d’émettre 200 “bons de solidarité socialiste”, destinés à soutenir Le Socialiste et les éditions du parti [8]. Le déficit atteindrait près ou plus de 3.000 F en 1900 [9], entre 5.000 et 6.000 F en 1901. Ce déficit est en partie comblé par la rentrée des “bons de solidarité socialiste” et par des dons, dont l’un de 1.500 F de la social-démocrate allemande [10]. Devant cette grave situation, le Congrès national de Roubaix, en septembre 1901, “considérant la nécessité absolue d’un organe central reliant dans une pensée et une action communes tous les groupements du Parti, décide à l’unanimité : 1°) de mettre à la charge des Fédérations, proportionnellement à leurs membres cotisants, la différence entre les recettes et les dépenses du journal Le Socialiste, soit, à se baser sur le dernier exercice, une somme totale de 6.000 F, correspondant à 33 centimes par membre et par an, et payable, à partir du 1er octobre, par douzième et d’avance. 2°) De faire régler directement par les Fédérations, pour tous les groupes qui les composent, l’abonnement auquel est tenu chaque groupe du Parti depuis le Congrès de Romilly, ce règlement devant avoir lieu, à partir du 1er janvier, par trimestre et d’avance [11]“. Cette médication énergique semble réussir, surtout après la fusion avec les vaillantistes [12], encore que la clientèle du Socialiste demeure “à peine suffisante pour assurer la vie de l’organe” [13].

En effet, à difficultés permanentes, causes permanentes : d’une part, une administration fort médiocre [14] ; d’autre part, une diffusion qui représente à peine 10% des effectifs d’un parti lui-même peu charnu.

La 3e série du Socialiste est lancée en ne recourant qu’aux abonnements : au départ 200, vite 1.100 abonnés, mais, dès 1892, seulement 600 [15]. Pour mordre sur une clientèle ouvrière n’ayant ni les disponibilités financières ni l’habitude de s’abonner à un journal, le Conseil national du P.O.F. laisse les groupes libres d’organiser la vente au numéro ; cet assouplissement permet de pallier la baisse des abonnements.

Bien que le Parti Ouvrier soit passé de l’état d’embryon, puis de secte, à celui de parti, Le Socialiste a toujours eu, semble-t-il, un tirage nettement inférieur à celui de L’Égalité. Ce tirage atteint, la première année de la 3e série, 1.200 exemplaires, culmine à 1.500 à partir de septembre 1891, retombe à 1.300 en 1893-1894, 1.200 en 1895 et, finalement, s’effondre en 1896 (800) [16], malgré la décision formelle du Congrès national de Romilly (1895) imposant aux groupes l’obligation de s’abonner à l’organe central.

Plusieurs raisons, plus ou moins liées, permettent de comprendre pourquoi le cercle de lecteurs du Socialiste ne s’est pas élargi :

1°) La concurrence des nombreux journaux guesdistes de province [17], dont certains empruntent au Socialiste un ou plusieurs articles, et la concurrence de la presse socialiste et socialisante non guesdiste, spécialement des quotidiens.

2°) L’organe central veut être “le véritable miroir” du parti [18], “un trait d’union” entre les groupes et les militants [19], en même temps qu’un “instrument de propagande et de combat” [20]. Le fonctionnement cahotant de la direction du P.O.F., les liaisons très fragiles et discontinues entre le Conseil National, les fédérations et les groupes du parti font du Socialiste, entre deux congrès nationaux, le principal, presque le seul organe de liaison. Donc, par ses objectifs fondamentaux, Le Socialiste est, avant tout, un journal “intérieur”, destiné aux militants, aux cadres locaux et régionaux du parti.

3°) Le Socialiste (comparé surtout au reste de la presse socialiste française contemporaine) frappe par l’importance exceptionnelle qu’il réserve aux articles doctrinaux. Dans un mouvement ouvrier fortement marqué jusqu’alors par l’empirisme, les guesdistes s’illustrent par la place qu’ils accordent à la réflexion et surtout à la propagande doctrinales. Dans quelle mesure, ainsi, ne rament-ils pas à contre-courant d’une classe ouvrière répugnant à l’effort théorique, préférant la phraséologie révolutionnaire ?

4°) Le contenu sévère, ardu, du Socialiste se reflète dans sa présentation : pas de feuilleton romancé (alors si populaire et très répandu dans la presse quotidienne socialiste), peu d’illustrations et d’aération, encore que quelques progrès soient ici réalisés.

5°) La crise qui frappe Le Socialiste de 1895 à 1898 s’explique largement par une brusque baisse de la qualité du journal. Les excellents journalistes et polémistes que sont J. Guesde et P. Lafargue ne collaborent presque plus au Socialiste. L’équipe rédactionnelle – de jeunes intellectuels (C. Bonnier, A. Zévaès, P. Dramas) – écrit en un style fort indigeste des articles souvent à la fois dogmatiques et creux ; cependant qu’à côté échos, articulets et chroniques donnent du Socialiste l’image d’un bric-à-brac. Les militants les plus dévoués en arrivent à contester l’utilité du journal : “Hélas ! Qu’y trouve-t-on et qu’est-on condamné à y trouver toujours ? Quelques critiques ou commentaires hâtivement écrits par acquit de conscience par Guesde ou Zévaès ou Maussa ! Nous en avons soupé !” [21].

(…)

Claude Willard

Notes :

[1Extrait de la présentation de la collection complète des journaux L’Egalité et le Le Socialiste par Claude Willard. Pour se reporter au texte complet de C. Willard, ainsi que ceux de Jacques Girault sur le guesdisme après 1905 et sur Paul Lafargue ; sur Jules Guesde de Justinien Raymond, consulter l’annexe.

[2En dépit de plusieurs tentatives, toutes vaines, de le transformer en quotidien.

[3Cette 1ère série est lancée au cours de la campagne pour les élections générales du 4 octobre 1885.

[4Correspondance Fr. Engels-K. Marx et divers, o.c.. T. II, p. 101, lettre d’Engels à Sorge, 18 juin 1887. Archives de la Préfecture de Police, Ba 1484, rapport de police du 18 janvier 1888.

[5F. Engels, P. et L. Lafargue, Correspondance. o.c., T. 11. p. 16., (lettre de P. Lafargue à Engels, 7 février 1891). Et Engels s’en félicite : “Depuis bien des années. voilà le premier journal hebdomadaire qui couvre ses frais” T. III, p. 18, lettre à P. Lafargue, 10 février 1891).

[6Elle ne rapporte, au 5 décembre 1891. que la somme dérisoire de 109,55 F.

[7Institut International d’Histoire Sociale, Fonds Guesde, 1892 (I), procès-verbal de la 2e journée du Congrès de Marseille.

[8Le Socialiste, 24-31 décembre 1899. p. 1.

[9Une lettre de l’administrateur, E. Fortin, fait état d’un trou de 80 à 120 F par semaine, ce qui ferait environ 5.000 F pour l’année (Institut International d’Histoire Sociale, Fonds Guesde, mars-avril 1900, lettre de Fortin du 16 avril 1900), alors que dans son rapport au Congrès national de Roubaix, Fortin avance le chiffre de 2.850 F pour l’année 1900 (Le Socialiste, 22 septembre-6 octobre 1901, p. 2 et p. 4).

[10Institut International d’Histoire Sociale, Fonds Liebknecht, Ge 66-67 (lettre de J. Guesde à W. Liebknecht, 29 juin 1900) et Le 120 (lettre de P. Lafargue à Liebknecht. 25 juillet 1900).

[11Le Socialiste, 22 septembre-6 octobre 1901, p. 4.

[12Le Socialiste, 28 septembre-19 octobre 1902, p. 1-2, 25 janvier – ler février 1903, p. 1, 12-19 juillet 1903. p. 1.

[13Rapport de L. Dubreuilh au Congrès de Reims (Deuxième Congrès National du Parti Socialiste de France tenu à Reims les 27, 28 et 29 septembre 1903. Compte rendu complet, p. 14). A la séance du Conseil central, le 5 juillet, il est annoncé que pour les 3 trimestres écoulés depuis le Congrès de fusion de Commentry (septembre 1902) la gestion du Socialiste se solde par un bénéfice (Le Socialiste, 12 juillet 1903, p. 1). Lors du Congrès de Paris, en avril 1905, la situation du Socialiste est déclarée “satisfaisante” (Le Socialiste, 30 avril 1905, p. 2). Mais nous ne disposons d’aucune indication précise sur les chiffres de tirage et de vente du Socialiste, au tout début du XXe siècle.

[14J. Guesde, qui en assume la responsabilité nominale jusqu’en 1895, est trop accaparé pour s’en acquitter avec soin. Ses successeurs, A. Zévaès et G. Bertrand, n’ont pas ses qualités journalistiques. La création, en mai 1899, d’un comité de rédaction ne semble pas améliorer sensiblement la situation. Lafargue impute à cette mauvaise administration persistante la responsabilité unique du déficit du Socialiste qui, affirme-t-il témérairement, serait sans cela bénéficiaire (Institut International d’Histoire Sociale, Fonds Liebknecht, Le 120, lettre de P. Lafargue à W. Liebknecht, 25 juillet 1900).

[15Correspondance Engels-Lafargue, o.c., T. II, p. 416 et Institut International d’Histoire Sociale, Fonds Guesde, 1892 (I) : procès-verbal (manuscrit) de la 2e journée du Congrès national de Marseille, rapport de S. Dereure sur la situation financière du Socialiste. Le Socialiste multiplie les appels pour que soient réglés les très nombreux abonnements en retard, près de 1.000 trimestres au milieu de 1893 (Le Socialiste, 10 juin 1893, p. 3).

[16Les chiffres nous sont connus par les indications manuscrites du gérant sur plusieurs des exemplaires qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale. Nous disposons de renseignements relativement continus jusqu’à la fin de 1893. Les indications pour 1894, 1895 et 1896, ne portent que sur un seul numéro. Par la suite, nous n’avons guère que le chiffre de recettes du Socialiste avancé au Congrès national d’Issoudun, en 1902 : 8.045 F pour les abonnements (soit la valeur de 1.341 abonnements annuels).

[17Or le guesdisme est fort mal implanté dans la Région Parisienne.

[18Le Socialiste, 21 septembre 1890, p. 1 (N° 1 de la 3e série).

[19Le Socialiste, 29 novembre 1896, p. 1 (N° 1 de la 5e série).

[20Le Socialiste, 29 décembre 1901-6 janvier 1902, p. I.

[21Archives Nationales, F7 12886, copie d’une lettre confidentielle de R. Lavigne, dirigeant du P.O.F. en Gironde, à G. Farjat, le 29 mai 1897.




Source: Archivesautonomies.org