Septembre 2, 2021
Par Archives Autonomie
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Avant d’aborder l’histoire de ce groupe il convient de rappeler un certain contexte de cet après-guerre. La fin de la deuxième guerre mondiale signifie pour la plupart des révolutionnaires l’ouverture d’une période noire. Après une courte période où ils ont cru que le schéma de la fin de la 1ère guerre mondiale allait se reproduire – transformation de la guerre en révolution – ils se rendent à cette dure réalité : l’heure n’est plus à la révolution.

Dans le camp ouvrier, c’est une période où le stalinisme est triomphant, le mythe du socialisme à l’Est domine les esprits. Son emprise, à travers ses partis, ses syndicats, ses associations sur la classe ouvrière est totale : “Le mouvement révolutionnaire semble avoir disparu, tel un cours d’eau qui en s’approchant de la mer se répand en marécages et finalement s’évanouit dans le sable (…) et jamais le véritable marxisme n’a été davantage bafoué, le socialisme vilipendé et la classe ouvrière vendue et trahie par ceux qui se réclament d’elle”  [1]. Il en est de même dans la sphère culturelle et scientifique.

Les révolutionnaires qui ont survécu aux terreurs stalinienne, nazie et démocratique, sont complétement marginalisés et pourtant ils relèvent la tête. Des groupes-revues comme Masses, La Révolution Prolétarienne, Socialisme ou Barbarie ; des groupes trotskistes, libertaires, communistes de gauche et de conseils s’opposent frontalement au stalinisme, le percevant comme auxiliaire zélé de la bourgeoisie en milieu ouvrier. Ces groupes, au-delà de leurs notables divergences sont internationalistes, ils se heurtent à l’exécrable chauvinisme des tenants de la Résistance patriotique.

C’est guidé par cette ferme conviction internationaliste que ces groupes sauront reconnaître dans les révoltes de Berlin en 1953, en Pologne (insurrection de Poznan) et en Hongrie en 1956, leur nature prolétarienne, souhaitant que cela débouche sur la chute du stalinisme et le réveil du prolétariat à l’Ouest.

Il fallait bien du courage, de la lucidité, de la ténacité pour ne pas céder à l’air du temps, tout en étant en butte aux calomnies, aux mensonges et à la violence physique dont les staliniens usaient et abusaient sans compter.

Ayons donc à l’esprit cette marginalisation, avant d’émettre des remarques, des critiques tranchées, aussi fondées soient-elles. Pensons à la fragilité de ces groupes où il suffisait qu’un élément perde pied pour que leurs existences même fussent menacées ou qu’ils s’enfermassent dans le sectarisme.

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Le Groupe communiste de conseils qui publie les Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils à partir de 1962 a déjà une histoire de plusieurs années. De cette “préhistoire” nous connaissons quelques bribes dont l’essentiel est fourni par Ngô Van dans son texte Combat pour Marx, 1954-1997, une amitié, une lutte [2], où il revient sur l’activité du groupe. Parmi les autres sources [3], il y a :

1.— Lettre de Daniel Saint-James à Chaulieu, sans date (on suppose fin 1956),

2.— Lettre de D. Saint-James ou/et Serge Bricianer du 12 novembre 1956 (les annotations sont de la main de D. Saint-James) à propos d’une réunion publique de Socialisme ou Barbarie sur l’insurrection hongroise,

3.— 2 textes, chacun sur une seule page. Le premier commence par “sommes-nous un club ou un cercle d’études…” On ne sait pas si le texte est adressé à Socialisme ou barbarie ou s’il est adressé au groupe d’études et de réflexions. Le deuxième, daté du 26 septembre 1956, est une “Critique des cahiers de discussion”, signé de Cardan (pseudo de Louis Evrard), Cousin (pseudo de Serge Bricianer), Daniel et Rina (Saint-James). On suppose là qu’il s’agit bien du groupe d’études et de réflexions,

4.— Un texte de G. P. (Guy Perrard on suppose) du 10 août 1955 intitulé “observations en réponse à l’article “Le problème du journal ouvrier” par D. Mothé, paru dans Socialisme ou Barbarie n°17″,

5.— Deux textes d’Agustin Rodriguez “sur la paupérisation” sont datés de février et juillet 1957, sans que l’on sache s’ils ont été discutés ou non. Nous retrouvons ces textes dans le numéro 7, novembre 1966, des Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils,

6.— 2 comptes rendus de réunions du groupe (fin décembre 1958-janvier 1959),

7.— Quelques lettres (de G. Perrard, Maximilien Rubel, J. Sauvy, D. Saint-James) pour les années 1958 et 1959,

8.— Des pages manuscrites sans signature et sans date (!) dont on peut penser, par recoupement, datées de 1958-59,

9.— Le bilan d’une discussion qui porte sur le “Nationalisme et le socialisme” (1958-1959), signé “socialisme de conseils”,

10.— Les comptes rendus des réunions du groupe ILO (Information et liaisons ouvrières) où nous avons trouvé quelques éléments indiquant que des membres du groupe communiste de conseils étaient présents assidûment (Ngô Van, G. Perrard), tandis que d’autres (S. Bricianer, Daniel Saint-James. L. Evrard) n’y firent qu’un petit tour au moment de la discussion sur l’organisation (février-mai 1959).

Le site mondialisme.org a publié un texte sur Serge Bricianer [4] où l’on trouve d’autres éléments qui nous permettent, avec ce qui est indiqué ci-dessus, de poser quelques jalons de ce regroupement.

Celui-ci naît en 1954, suite à l’éclatement de l’Union ouvrière internationale [5]. C’est un “groupe d’études et de réflexion” informel. Ce sont des réunions qui regroupent Maximilien Rubel, Ngô Van, Sophie Moen, Guy Perrard, Sania Gontarbert, Lambert Dornier, Agustin Rodriguez, Edgar Pesch, puis s’y adjoindront Rina et Daniel Saint-James, Serge Bricianer, Louis Evrard [6], ces 4 derniers venus constituant un quatuor, uni par de fortes convictions communes et une amitié indéfectible.

Selon la biographie de S. Bricianer on a quelques précisions sur les thèmes de discussion : “On y discute de questions générales, comme l’idée de révolution, de socialisme ou de communisme… mais ce sont aussi souvent des présentations de livres, comme Réforme ou Révolution de Rosa Luxemburg ou Bourgeois et bras nus dans la Révolution de 89 de Daniel Guérin [7], qui servent de support à la discussion. C’est dans ce cadre que Serge expose pour la première fois ses idées sur la révolution allemande de 1918-23. Mentionnons qu’à cette époque Maximilien Rubel, tout en préparant sa thèse de doctorat, qu’il soutiendra en 1954 [8], publie ses premiers textes choisis de Marx, ce qui lui vaut des attaques venimeuses de la part des staliniens.”

Le contexte de la guerre en Indochine qui s’achève en 1954 puis celle de la guerre d’Algérie qui commence la même année “suscitent des discussions passionnées sur le nationalisme dans les pays coloniaux et ceux dits sous-développés.” [9] C’est une constante qui va perdurer dans les années 60 avec la publication des Cahiers puisque la guerre du Viet-nam fait rage et donne naissance à des mouvements d’opposition à cette guerre.

Un autre sujet de discussion fut l’insurrection hongroise en 1956. On peut lire, toujours dans la biographie de S. Bricianer : “En 1953, le soulèvement des ouvriers de Berlin déclenche une certaine agitation dans les milieux d’ultra-gauche. Mais ce sont surtout les événements de 1956 en Hongrie qui créent la secousse, au sein, cette fois, de la gauche traditionnelle. De nombreuses réunions se succèdent à Paris. Dans l’une d’elles, organisée par Socialisme ou barbarie, Castoriadis expose son point de vue sur le soulèvement hongrois : il s’agit à ses yeux d’un exemple très pur d’insurrection prolétarienne. Dans le groupe constitué autour de M. Rubel, tout en reconnaissant l’importance extrême de l’événement, on a au contraire tendance à le qualifier de “commune”, considérant que, à l’instar de la Commune de Paris de 1870-71, il manifeste aussi d’autres caractères (ne serait-ce qu’en raison de certaines attitudes nationalistes).” Socialisme ou Barbarie organise à cette époque des sortes de cours du soir où sont exposées les idées de Castoriadis sur la société moderne et future. S. Bricianer, D. Saint-James et L. Evrard [10] y participent jusqu’au moment où ce n’est plus possible, comme l’atteste le texte du 12 novembre 1956 [11].

Dans ce même texte, D. Saint-James écrit : “Un certain nombre de camarades et moi qui nous réclamons d’une tendance inspirée des communistes de conseils hollandais…”. Nous ne savons pas quand ce groupe de d’études et de réflexions a pu se définir “communiste (ou socialiste) de conseil”, toujours est-il que nous pouvons penser que c’est dû à l’évolution politique de S. Bricianer et L. Evrard encore au sein de la Gauche communiste de France, s’opposant à son évolution léniniste et la rencontre avec Henk Canne-Meijer par le biais de Rina Saint-James. Celle-ci est la fille de Szajko Schönberg, militant du PCF dans les années 20 puis oppositionnel à partir de 1932 et militant du groupe Union communiste [12]. En 1936, celui-ci rencontre Henk Canne-Meijer, militant du groupe néerlandais des communistes de conseils [13]. On peut comprendre que l’expérience de ce groupe a pu être transmise par ce biais : “Et, chaque année à la Pentecôte, le quatuor se rend à Amsterdam pour passer quelques jours chez Canne-Meijer” [14]. D’ailleurs au cours des années 1960 et 70, seront publiés le texte de Canne-Meijer : “Le mouvement des conseils ouvriers en Allemagne”, écrit en 1938 [15] et le texte collectif du GIC : les “Fondements de l’économie communiste”  [16].

Quant à M. Rubel, il se revendique des conseils ouvriers depuis 1942-44, puisqu’il a participé au groupe GRP (Groupe révolutionnaire prolétarien) où dans un article est mis en avant “le pouvoir des conseils ouvriers et paysans” [17].

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Ce “groupe d’études et de réflexion” devient en 1958 “groupe communiste de conseils”, certainement suite à la volonté marquée de définir “la doctrine” et le “credo” du groupe (pour soi et les autres). C’est l’objet de la réunion du 19 juillet 1958 [18] où M. Rubel propose un plan d’études :

— Rapports travail/capital en France,

— Buts et moyens du mouvement ouvrier,

— Projet de travail sur l’histoire et théorie du mouvement ouvrier.

L’activité reste axée sur la théorie comme l’illustre ce passage d’une lettre de Rina Saint-James [19] : ” [suite à une proposition de M. Rubel de créer des sous-groupes] (…) En effet elle [l’organisation des sous-groupes] cessera de donner à notre groupe une existence fantomatique et nous pouvons espérer, peut être à tort qu’elle secouera une paresse tant intellectuelle que physique qui se fonde avec plus ou moins de justification, dans l’idée à peu près généralement répandue parmi nous, que pratiquement on ne peut rien faire. En ce sens je crois pour ma part que l’action politique actuelle d’un groupe ne peut rester que dans le domaine théorique, qu’il est nécessaire pour nous tous d’éclaircir un certain nombre de points et d’établir avec une méthode historico-critique sinon une doctrine du moins une espèce de profession de foi, qui aussi imparfaite soit-elle vaudra toujours mieux que la nébulosité dans laquelle nous nous débattons. Il ne faut pas se dissimuler qu’un tel travail est difficile et de très longue haleine, qu’il vise peut-être beaucoup trop haut mais je pense que c’est dans une étude partielle d’un certain nombre de problèmes que se dégageront ces lignes de forces générales. Même si nous échouons dans la réalisation d’un véritable groupe le travail collectif devrait nous enrichir, en ce sens qu’il nous obligera à approfondir des problèmes, parfois mineurs, sur lesquels nous pouvons avoir des opinions trop arrêtées ou trop floues.

Dans les comptes rendus de décembre 1958 et janvier 1959, nous apprenons que M. Rubel travaille sur Robert Owen. J. Sauvy de son côté propose fin 1958 “une proposition de plan d’études” touchant aux rapports Capital-Travail. M. Rubel fera une série de remarques critiques auxquelles répondra J. Sauvy dans une lettre datée du 5 mai 1959.

Par ailleurs il y a une collaboration avec ILO qui s’est traduite par la présence permanente de Ngô Van, G. Perrard qui se prolongera par la suite au sein d’ICO et la présence limitée de D. Saint-James, S. Bricianer, L. Evrard qui s’est terminée rapidement après quelques réunions. Ceux-ci émettent une série de remarques pertinentes sur le regroupement ILO et réaffirment la nécessité de l’élaboration théorique :

“Intéressés par la discussion de mercredi soir, il nous semble nécessaire d’apporter quelque complément à nos interventions.

Nous étions très heureux de voir discuter ce problème fondamental de l’organisation, mais nous pensons que cette discussion s’est assez mal engagée. Cette question, qui fut déterminante lors de votre rupture avec Socialisme ou Barbarie aurait dû susciter, dès ce moment, le débat. Le groupe y eût gagné en cohésion. Une critique plus approfondie des positions de S.B. aurait permis une clarification des idées et aurait déterminé d’une manière plus radicale, ce qui vous sépare de ce groupe, évitant de poser, sous un aspect faussement concret, des problèmes qui relèvent, du moins pour le moment, du rêve, du désir, du vœu, bref de la subjectivité.

Ce qui nous a précisément frappé, c’est la persistance de certains traits de S.B., pour les résumer : fétichisme des ouvriers, absence de toute activité critique vis-à-vis de la classe ouvrière, considérée, une fois pour toutes, comme enrobée dans sa vertu première ; obsession de la bureaucratie, notion tout à fait imprécise, thème qui, à lui seul, ne suffit pas à restituer la “complexité de l’organisme social”. Il est bon d’être avertis du risque de bureaucratie, mais enfin il ne suffit pas de se constituer en groupe pour contaminer toute la classe ouvrière, il faut encore répondre à un courant historique.

Dans cette perspective, il faut encore regretter que vous n’ayez pas fait de critique sérieuse des mouvements ouvriers passés et présents. Ni partis, ni syndicats, telle est votre formule, juste indubitablement, mais qui gagnerait à être étayée, comme l’ont montré les deux interventions des camarades en liaison avec l’opposition interne du P.C. et certaines lettres publiées dans ILO.

Il nous est apparu que certains mots vous font peur, ou plutôt la chose qu’ils désignent : théorie, politique, socialisme… et que d’autres vous plaisent : lutte des classes, influence… qui actuellement ne désignent presque rien de réel.

Dans la période de crise de la conscience prolétarienne que nous vivons, nous devons nous attacher aux problèmes théoriques, sans intention d’apporter du dehors la conscience à la classe ; nous croyons que l’élaboration théorique en commun est la seule base sur laquelle peut s’édifier un groupe.

Nous apprécions vos efforts, bien qu’il n’y paraisse guère ci-dessus, et, bien entendu, nous sommes toujours disposés à la confrontation des idées et la participation éventuelle à vos réunions nous intéresse.” [20]

Ce besoin central d’une activité théorique ne signifie pas pour autant un enfermement, même s’il est affirmé une fois de plus dans le texte “Sur l’art des organisateurs” [21] : “nous entendons nous attacher essentiellement à l’étude et à la critique des grandes luttes révolutionnaires du prolétariat et à leurs diverses expressions sur le plan de la théorie”. Toutefois l’erreur serait de voir le Groupe socialisme de conseils comme un tout homogène. Il paraît clair qu’il y a des éléments plus attirés par la théorie et d’autres qui — tout en donnant de l’importance à celle-ci — sont dans une démarche organisative, de présence dans la classe ouvrière et de liens à établir avec d’autres groupes, comme on peut le voir dans la lettre signée Guy du 6 janvier 1959 adressé au groupe Noir et Rouge qui de son côté estime que “ce groupe présente nombre de conceptions communes aux nôtres.” [22] Ngô Van donne quelques éléments allant dans ce sens : “A partir de 1958, notre groupe d’études et de réflexion — plus tard devenu Groupe communiste de conseils — collabore régulièrement à ICO (…) Nos camarades participent à ses réunions comme correspondants d’ICO (Guy [Perrard] à la Poste, Agustin [Rodriguez] dans la photogravure, Lambert [Dornier] chez Chausson, Van chez Jeumont-Schneider…).”” [23]

D. Saint-James écrit une synthèse du livre de V. Richards sur la révolution espagnole [24]. Texte remis à ILO, comme l’atteste le compte rendu d’activité n°17 du 28 janvier 1959, page 3. Par la suite il a été ronéoté “par un groupe de camarades” comme on peut le lire dans le compte rendu n°23 du 11 mars 1959.

Brochure Nationalisme et socialisme — Le bilan d’une discussion 1958-1959

Ces discussions du Groupe sont réunies dans une brochure [25] intitulée “Nationalisme et socialisme (1958-1959)” où sont explicitées les raisons de sa parution :

“En 1958, paraissait un numéro spécial 7/8 de la revue Noir et Rouge consacrée entièrement au nationalisme. Un de nos camarades fut chargé de l’analyser et d’en profiter pour exprimer l’opinion de l’ensemble des camarades sur ce problème.

Alors que l’on pouvait raisonnablement espérer que la “question nationale” ne constituait plus un problème pour des socialistes, nous dûmes nous apercevoir qu’elle continuait à empoisonner de ces relents pestilentiels, non seulement une grande partie de l’avant-garde mais également, plus près de nous, certains de nos camarades.

Il en résultât une discussion générale, fort utile, à notre avis, et que nous pensons nécessaire à faire connaître à un cercle aussi large que possible de camarades qui s’intéressent à ce problème et qui, comme nous, souhaite sortir de la crise dans laquelle se débat depuis des années le mouvement ouvrier.”

2 thèses s’opposent, qu’il n’est pas toujours facile de présenter nettement, puisque dans cette brochure les arguments des uns et des autres (écrits et oraux auxquels il est fait référence) ont dérapé sur un mode polémique qui fait dire à l’autre ce qu’il ne dit pas.

Pour les uns (D. Saint-James…) la condition historiquement nécessaire pour le socialisme est la formation de rapports de production capitaliste et donc d’un prolétariat conséquent. D. écrit : “les conditions matérielles du passage au socialisme sont ainsi créées dès que le capitalisme est lui-même sur son déclin”. Sa thèse n’est pas pour autant fataliste — attendre que le capitalisme soit sur le déclin pour que le socialisme arrive tout seul — il précise bien : “il faut que le prolétariat le veuille : c’est le rôle de la conscience de classe. La volonté des hommes joue un rôle non négligeable, sinon le mot progrès perd tout son sens”.

Pour résumer sa pensée : le capitalisme est sur son déclin en Occident. Quant aux pays qualifiés d’arriérés, le monde capitaliste n’a pas achevé son expansion, il y a encore de grands territoires où l’industrie ne s’est pas développée (comme la Chine à l’époque), la classe ouvrière en est à ses premiers pas, elle n’existe pas comme classe en soi. Le socialisme n’est pas possible à ce stade. Le rôle révolutionnaire du capitalisme consiste en la substitution du travail social au travail personnel. Le socialisme n’est possible que s’il existe une unité de mesure pour la production et la répartition communiste des biens, celle-ci étant le temps de travail social moyen. Il faut que cette mesure soit effective, ce qui est le cas dans les pays développés, mais non dans les pays arriérés.

Faut-il en déduire que D. soutiendrait les mouvements nationalistes, puisqu’il ces mouvements vont dans le sens du développement du capitalisme ? Non, en aucun cas. On peut dire que D. et ses camarades ne sont pas sur des positions léninistes qui appuient les mouvements nationaux afin de favoriser le développement du capitalisme, considéré comme la condition sine qua non de l’avénement du socialisme.

Pour les autres, le “socialisme n’est pas inscrit dans les prétendues lois de l’histoire et de la société. Il est une nécessité humaine, sa réalisation dépend en premier lieu de la volonté, de l’intelligence et de l’action des masses exploitées [26].” Malgré que ces camarades parlent de pays capitalistes pleinement développés et de pays arriérés, ils considèrent que la société est mûre objectivement pour le socialisme au niveau mondial. Ce sont les conditions subjectives qui font encore défaut. Ils ne conçoivent pas que toutes les sociétés humaines doivent nécessairement passer par tous les stades historiques qu’a connu l’Europe. Ngô Van écrira quelques années plus tard, dans le Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils n°3 (octobre 1963) : “La révolution est désormais une question de conscience révolutionnaire et elle ne sera jamais un problème de science révolutionnaire (…) sans hommes révolutionnaires pas de révolution”.

Là où il y a dérapage dans la polémique, c’est lorsque M. Rubel parle de “logique de réformisme”. Puisque la révolution socialiste n’est pas possible dans les pays arriérés, il y a nécessité politique d’y soutenir le mouvement d’industrialisation. M. Rubel écrit : “bref le réformisme est la seule théorie politique qui semble être en harmonie avec l’hypothèse d’un capitalisme créateur considéré comme la condition du socialisme.” Ceci est sa déduction logique, M. Rubel écrit même que D. “exalte les bienfaits des résultats de la production industrielle”… alors que D. ne fait que constater le développement des forces productives en Chine et dans d’autres pays arriérés. Il précise bien dans son texte que “nous ne les soutenons en aucune façon [les mouvements nationaux].”

Pour notre part, nous pensons que M. Rubel peut avoir raison de montrer que la thèse de D. peut mener au réformisme politique, une autre chose est de l’accuser d’être un réformiste… ce qui semble avoir été le cas dans les discussions orales puisque Cousin s’appesantit dans son texte pour réfuter ce qui nous semble bien être une insulte comme si D. était engagé dans une telle démarche. Or, celle-ci se cantonne à l’élaboration théorique et à la propagande, tout comme un M. Rubel [27].

Ces discussions ont abouti à l’éloignement de Serge Bricianer, Rina et Daniel Saint-James et Louis Evrard du groupe. Désormais ils poursuivront leur propre chemin et ne se retrouveront plus dans le Groupe communiste de conseils qui publiera les Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils en septembre 1962.

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Après cette séparation, nous savons que le Groupe communiste de conseils continue son activité de discussion avant la publication des Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils en septembre 1962. Pour en prendre connaissance, nous prions les lecteurs de se reporter au texte de Ngo Van : Avec Maximilien Rubel, Combat pour Marx, 1954-1997, une amitié, une lutte que nous avons mis en Annexe II.




Source: Archivesautonomies.org