Juillet 6, 2022
Par Archives Autonomie
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Introduction

Une histoire complète et exhaustive de la Ligue des Communistes internationalistes (LCI) n’a jamais été écrite. Les lecteurs ayant eu vent de son existence au cours d’une lecture et voulant en savoir plus sont certainement tombés sur les quelques sources suivantes :

  • la brochure de Michel Olivier “La Gauche communiste belge (1921-1970)”,
  • le livre de Nadya De Beule : Het Belgisch trotskisme. De geschiedenis van een groep oppositionele kommunisten, 1925-1940, Gent, 1980,
  • la biographie d’Adhémar Hennaut, figure centrale de la LCI parue sur une page Wikipédia,
  • la biographie d’Adhémar Hennaut écrite par Sam Kapanci, lui-même auteur d’un mémoire intitulé “Entre sociologie et histoire — Parcours d’un militant communiste, Adhémar Hennaut”, publié en 2013.

La brochure de M. Olivier est certainement la source la plus importante mais comme il est écrit sur sa couverture, c’est une contribution qui fournit les éléments nécessaires pour mieux cerner ce que fût la LCI. Mais ce texte est inégal. Ainsi il n’y a rien sur les débuts de cette Opposition belge, née en 1920 et qui publia le journal L’Ouvrier communiste qui fut d’abord organe du groupe communiste de Bruxelles, 1er mars 1920 ; puis organe de la fédération wallonne ; puis organe du Parti communiste de Belgique, 15 octobre 1920 ; en tout 56 numéros, grand format, 4 pages denses. [1]

Quant à la LCI nous avons constaté que son histoire est incomplète, si c’est n’est pas tronquée. Les documents pouvant servir à cette histoire n’ont pas tous été consultés que ce soient des tracts, des documents internes ou encore le Bulletin de la LCI (86 numéros en français et 22 en néerlandais) très peu cité alors que c’est la première source. Il en est de même dans le livre de Nadya De Beule qui y consacre seulement quelques pages, mais il est vrai que son choix est de livrer une histoire du mouvement trotskiste et non de l’ensemble des petits groupes militants dont le point commun est d’être des oppositionnels au développement du stalinisme à la fin des années 1920. De même pour M. Olivier, son choix est de mettre la lumière sur la Gauche communiste belge qu’il réduit à l’existence de la Fraction belge de la gauche communiste internationale.

En aucune manière nous jetons la pierre à M. Olivier qui, pionnier en la matière, a contribué à exhumer de l’oubli la vie d’autres groupes révolutionnaires, comme les brochures sur la gauche russe [2] ou encore le livre sur l’Union communiste (1933-1939 [3]). Ce qui nous importe est d’aller dans le sens d’une histoire plus complète, d’abord en proposant à tout un chacun, toute la documentation retrouvée jusqu’à ce jour, ce qui devrait permettre aux lecteurs intéressés de retravailler notre présentation qui n’a aucune prétention à faire le tour du sujet.

Pourquoi l’histoire de la LCI peine-t-elle à sortir de l’ombre ? Les raisons en sont multiples. La plupart des groupes oppositionnels nés à la fin des années 20 et/ou au début des années 30 connaissent une “fin de parcours” difficile après 1937 (grosso-modo) : les effectifs, déjà maigres, s’effilochent, les départs s’accélèrent. Ces groupes sont de plus en plus marginaux et leur raison d’être — pouvoir exercer une influence réelle sur le cours de la lutte de classes — est dépassée, révolue. Alors des militants soit arrêtent tout, soit rentrent dans le giron d’un des partis social-démocrate ou communiste stalinien ou d’un regroupement syndical, afin de pouvoir être “efficaces“, d’influer sur le cours de la lutte de classe. Puis avec la venue de la guerre en 1939, toutes les activités politiques et syndicales vont connaître un coup d’arrêt et suspendue lors de l’invasion de l’armée allemande en 1940. Les militants se terrent, d’autres sont arrêtés et disparaissent dans les prisons, les camps.

Après-guerre, pour les quelques rescapés, le temps est à la reconstruction des liens et à asseoir une activité politique tournée vers l’avenir : on ne revient pas sur le passé. Bien sûr, on peut penser qu’il y a là un manque de responsabilité des militants de cette Ligue, qui après-guerre, ne se sont pas attelés à transmettre aux générations futures leurs témoignages, leurs analyses, leurs participations à un groupe qui n’avait rien de banal, puisque d’abord oppositionnel au parti stalinien dès 1928, puis se retrouvant en dehors de l’Opposition de gauche internationale (trotskiste) à partir de 1930 et se retrouvant seuls ou presque à devoir continuer une lutte qui s’est réduite à affirmer des positions révolutionnaires de plus en plus marginales n’ayant aucun impact sur le cours de la lutte de classe.

***

La grande difficulté pour établir une histoire solide de la LCI est que tous ses protagonistes ont disparu [4] et que ceux-ci n’ont laissé aucun témoignage. Ne reste plus que les écrits :

  • le Bulletin dont nous sommes parvenus à réunir une collection presque complète en français et 22 numéros en néerlandais (nous sommes incapables de donner la date exacte du premier numéro et combien il y en eut en tout) ;
  • des tracts en français, quelques uns en néerlandais ;
  • des textes de discussion faisant état de divergences sur des points importants : à propos des élections, de la guerre, des événements de la guerre d’Espagne ;
  • des articles d’Adhémar Hennaut dans le journal Le Communiste du Groupe de la Gauche communiste, dans la revue Bilan de la Fraction de gauche du Parti communiste italien, dans laquelle ont écrit aussi trois autres militants de la LCI : Jean Mélis (Mitchell), Jacob Feingold (Jacobs) [5] et Henri Heerbrant (Hilden) ;
  • des documents internes, comme des circulaires, des lettres aux groupes, des comptes rendus du Comité exécutif ;
  • des correspondances avec différents groupes et des individus hors Belgique.

Dans toute cette masse de documents, on se rend bien compte qu’il manque des lettres, des circulaires, des comptes rendus… qui font état de la vie du groupe. Ces documents nous permettent quand même, bien que de façon fragmentaire de percevoir sa vie interne. Les autres textes permettent de comprendre l’évolution politique du groupe, l’apparition de divergences et de désaccords suffisamment prononcés pour que cela mène à une séparation en 1937 et à la formation d’un autre groupe qui s’appellera Fraction belge de la Gauche communiste internationale et publiera le 15 avril le premier numéro de la revue Communisme.

Mais les écrits ne remplaceront jamais la vie réelle : On ne connaît pas son importance numérique, on sait qu’en 1932, les groupes de 6 villes sont présents pour fonder la LCI. Combien de militants dans chaque groupe ? Quelles sont leurs activités ? Où interviennent-ils ? Participent-ils à des grèves ? Sont-ils présents dans des comités de lutte (qui sont apparus en 1932 pendant la grève des mineurs), des comités de chômeurs, comme il y en eut à Bruxelles et Anvers ? Autant de questions et peu de réponses. La vie de ce groupe se réduit à ses seules positions écrites, à ses prises de positions lors d’événements importants.

Les origines de la LCI

Elles sont à rechercher dans la vie de l’Internationale communiste. Depuis la fin de 1927, il y a des exclusions importantes de militants des différents PC d’Allemagne, de France, de Belgique, des Etats-Unis… qui s’opposent à la politique stalinienne. La résistance s’organise internationalement prenant la relève de l’Opposition russe laminée. En Belgique une opposition se constitue, celle-ci va être exclue du PC le 12 mars 1928 lors de la Conférence nationale d’Anvers, car elle refuse de condamner l’opposition trotskiste et de hurler avec les loups staliniens. Cette opposition, dont les origines remontent à 1921 [6], va se constituer formellement en “Groupe de l’opposition au PCB” le 18 mars et édite un manifeste adressé à tous les membres du parti et aux travailleurs révolutionnaires.

Il est à noter que cette opposition représente plus de la moitié des effectifs du PC, estimée à ce moment à environ un millier de militants [7]. La première année, ce groupe s’organise solidement, publie 2 journaux en français et en néerlandais — Le Communiste et De Komunist — qui sont hebdomadaires (4 pages grand format). Puis au cours de l’année 1929, c’est la dégringolade, les oppositionnels se déchirant sur une série de questions importantes :

  • redressement des PC ou création d’un nouveau parti communiste (ou “second parti”, selon l’expression de l’époque) et la question sous-jacente : faut-il participer ou non aux élections de 1929,
  • le conflit du chemin de fer de l’Est chinois que l’Etat soviétique voulait reprendre à son compte, engendrant des discussions sur la nature de cet Etat, savoir si son intervention militaire en 1929 en Chine est impérialiste ou non.

Ainsi, les oppositionnels sont de plus en plus en désaccord entre eux au cours de l’année 1930. Ce qui va mener à une scission le 6 octobre 1930, provoquée par la section de Charleroi menée par Léon Lesoil — la minorité (35 militants) — qui rejoint l’Opposition de gauche internationale (trotskiste), pendant que les autres oppositionnels autour d’Adhémar Hennaut, présents dans différentes villes comme Anvers, Bruxelles, Gand, Malines, Ougrée, Verviers, tentent de continuer la publication du journal Le Communiste dont le dernier numéro est de mars 1931 [8].

Ce qui est écrit ci-dessus concerne les groupes francophones. Les groupes flamands ne sont pas touchés directement par la scission d’avec la fédération de Charleroi étant donné que les relations entre fédérations n’étaient pas très bonnes. Ces groupes font paraître le journal De Komunist de décembre 1930 à octobre 1931. Ils ont des liens très étroits avec le Parti socialiste révolutionnaire (RSP) de Hollande dirigé par Henk Sneevliet. Les discussions sont menés par Adhémar Hennaut, Lode Polk et Pierre Dorremans [9].

Pendant plusieurs mois, les militants les plus actifs, essentiellement les groupes flamands, vont se réorganiser et cela va se traduire par la rédaction d’un texte fondateur intitulé “Directives pour une action communiste révolutionnaire” daté de décembre 1931 [10].

Nous signalons par ailleurs l’existence de deux autres groupes oppositionnels. Un dans la ville de Gand, qui s’est détaché du trotskisme, se revendiquant du conseillisme : Internationale Arbeiders Raden Vereeniging (Association internationale des conseils ouvriers) qui était en relation avec le Groep(en) van Internationale Communisten (groupe(s) des communistes internationalistes) en Hollande, lui aussi se revendiquant du conseillisme. Pour le groupe de Gand nous n’en savons pas plus, rien sur son activité, ses publications.

L’autre groupe c’est le cercle Marx-Engels, scission dans le groupe bruxellois au début de l’année 1930. Ce groupe n’est pas un parti politique, c’est un cercle d’études dont le but est “l’éclaircissement et l’approfondissement de la connaissance de la théorie marxiste sans laquelle l’agitation ne pouvait avoir aucun sens” [11]. Ce qui a trait à ce groupe est l’article d’A. Hennaut dans le Bulletin n°1, an1 : “Une discussion avec le cercle Marx-Engels”.

Fonctionnement de la Ligue

La LCI est fondée lors de son congrès qui s’est tenu les samedi et dimanche 20 et 21 février 1932. Sur le modèle classique du fonctionnement des partis communistes sont constitués :

  • un Comité central, qui se réunira tous les deux mois, est composé des militants suivants : Dorremans (Anvers), Van Doren (Gand), Smets (Malines), Deschamps (Verviers), Cerneels (Ougrée), Lootens (Bruxelles), Hennaut (Bruxelles). Adhémar Hennaut est secrétaire et Lootens est trésorier [12].
  • un secrétariat composé de 3 membres : Smets, Lootens et Hennaut. Il se réunira tous les quinze jours [13].

Il est décidé de publier un bulletin en français et un bulletin en flamand. Le premier bulletin en français est de mars 1932, il est ronéotypé, il est de mauvaise qualité et le groupe rappelle chaque mois que les militants doivent mettre la main à la poche. Il faudra attendre le début de l’année 1934 pour qu’il soit imprimé et ce jusqu’en février 1937, puis ronéoté à nouveau. Quant au bulletin en flamand le premier par ordre chronologique que nous ayons retrouvé est le numéro 4 d’avril 1936, avec comme indication 2ème année. Ce qui signifierait qu’en 1932, il ne paraît pas, il faudra attendre 1935 pour qu’il voit le jour. D’ailleurs la partie en langue flamande de la Circulaire déjà citée précise qu’il existe “encore une dette d’environ 1.700 frs envers l’imprimeur de l’époque où le journal De Kommunist était imprimé à Bruxelles”.

A partir de ce moment, les informations que nous avons rassemblées sont tirées des circulaires de la Ligue (7 en tout jusqu’en 1934), des lettres aux groupes (18 qui s’étalent de 1932 à 1936), des comptes rendus de réunion de la Commission exécutive (CE) (13, de 1936 à 1938), des correspondances avec d’autres groupes en dehors de la Belgique, comme les suivants en France : quelques membres du Groupe de la Gauche communiste comme Michel Collinet, Paul Le Pape, (1932-1933) et le Groupe des Etudiants dont Edouard Labin (dit Jean Prader) qui va rejoindre à la fin de 1933 le Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine.

Comme on peut le constater tout cela est fragmentaire. Qu’il n’y ait plus de documents après 1938, sauf un seul de février 1939, cela peut se comprendre car il nous semble que l’activité de la Ligue est réduite à la rédaction des deux bulletins, le dernier numéro en français est de janvier 1940, et en néerlandais de novembre 1939 [14]. Pour ces deux bulletins le seul responsable est Hennaut, alors que jusqu’en mai 1939 le responsable pour le bulletin néerlandais est encore Frans Van Croonenborch, militant de la première heure à Anvers, puis c’est Léo Smets jusqu’en juillet 1939.

Si les effectifs de la Ligue ont dû fondre au fil des ans, il est indéniable que les groupes qui la composent se maintiennent jusqu’en 1937 : à Bruxelles, Malines, Anvers, Seraing, Verviers, puis en 1938 : Bruxelles, Malines, Anvers. C’est du moins les villes qui figurent dans les procès-verbaux des réunions, en sachant par ailleurs qu’il y avait des militants dans d’autres villes comme Gand ou Liège. Impossible par contre de connaître le nombre de militants et leurs activités. Les comptes rendus de la CE jusque fin 1938 montrent que la Ligue est en vie et que l’on ne peut qu’être en désaccord avec Sam Kapanci qui propose une biographie d’Adhémar Hennaut [15] où il écrit qu’”en 1933, il ne reste que le groupe de Bruxelles”. La réalité est que si le groupe de Bruxelles fut le plus actif, il n’était pas seul et bien au-delà de la date de 1933.

En 1939, selon les termes du secrétaire de la Ligue, il y a une crise grave : “un ancien camarade a démissionné” [16]. Son geste est motivé parce qu’il n’a plus confiance “quant à l’efficacité de l’action d’un groupe comme la Ligue, il craint qu’une telle action comme celle de n’importe quel autre groupe poursuivant des tâches analogues est condamnée à n’influencer que trop tard ou trop faiblement le mouvement des ouvriers pour pouvoir l’engager dans une voie communiste”. A la faveur de cette discussion, un autre militant exprime une autre critique en disant que la Ligue “n’a plus de raison d’être en tant que groupement d’action politique” et propose qu’elle se transforme en groupement d’études et que son organe prenne plus le caractère d’un organe théorique.

Comme on le voit la Ligue agissait jusqu’à cette crise comme étant convaincue que sa présence était nécessaire pour tenter d’influencer le cours de la lutte de classe, ce qui implique qu’il existe un nombre minimum de militants, présents dans différentes villes. Qu’ils se fassent des illusions sur l’impact de leurs actions et qu’il n’était certainement plus qu’un groupe de discussion sans aucune influence, c’est un autre sujet de discussion.

La grande majorité des lettres, circulaires… sont signées d’Adhémar Hennaut qui comme secrétaire avait de grandes responsabilités pour que la Ligue soit un groupe agissant :

  • Comme responsable pour la correspondance avec d’autres groupes, autant en Belgique (avec l’Opposition communiste de gauche — trotskiste) qu’à l’étranger (avec le groupe de la Gauche communiste, l’Union communiste, la Fraction de gauche du PCI, le GIC de Hollande, Class Struggle aux Etats-Unis). Il y eut toujours ce souci, dès le début de nouer des relations avec d’autres groupes.
  • Comme devant faire circuler les informations au sein du groupe (sous forme de lettre aux groupes) autant pour tout ce qui touche à l’activité en Belgique qu’aux relations avec d’autres groupes à l’étranger.
  • Comme devant développer des analyses sur la situation sociale pour définir la stratégie de la Ligue (face aux élections, le fascisme et la démocratie, la guerre, les événements en Espagne en 1936).
  • Comme devant être un militant responsable pour que les discussions soient menées en poussant à la clarification sur base d’un travail en profondeur et non pas en se laissant emporter par le besoin d’être plus fort numériquement. Sur ce plan, la Ligue a fait preuve d’une grande maturité et lors de discussions âpres à propos des élections (est-ce qu’on appelle à voter pour tel ou tel candidat, est-ce qu’on s’abstient…) il y aurait eu rapidement des séparations ou des exclusions dans d’autres groupes oppositionnels, mais pas dans ce cas. Pour exemple : dans une lettre datée du 22 mars 1936, au groupe de Bruxelles, à propos des divergences sur la question électorale, Hennaut en appelle à une discussion approfondie : “l’énoncé même de ce travail indique qu’il ne peut être accompli en un tournemain. Il faut y procéder avec tout le sérieux que ce travail exige, donc sans précipitation. C’est dire que quelque soit l’ardeur que nous y mettions il s’écoulera un laps de temps assez long entre le moment où nous entamerons cette tâche et l’instant où des résultats suffisamment stables étant acquis on pourra sérier et prendre les décisions définitives auxquelles on devra en venir”.

Pour compléter ce qui est écrit ci-dessus et pour comprendre une ligne de conduite qui ne l’a jamais quitté, nous reproduisons ce passage :

“La vraie “maladie” réside en ceci : c’est de croire qu’il suffit, pour sauvegarder la fidélité d’un parti ou d’une tendance aux fins révolutionnaires, d’adopter une fois pour toutes une ligne de conduite qui préserve le parti ou la tendance de tout contact avec l’élément “impur”, c’est-à-dire toutes les forces non-révolutionnaires. A agir de la sorte, il est peut-être possible de sauvegarder la “pureté” de l’ “idée”, mais il est impossible de faire servir l’idée à autre chose qu’à la construction d’une secte. Nous rappelons que la valeur fondamentale du marxisme — en dehors de son analyse pénétrante du mécanisme de la société capitaliste — fut d’enseigner que, contrairement à ce que disaient jusqu’alors les diverses écoles du socialisme utopique, la révolution sociale ne peut s’accomplir que par un bouleversement, une insurrection ouvrière, ce qui revient à dire par une transformation des ouvriers, des hommes. [17]

Positions politiques de la LCI en 1932.

D’abord il convient de revenir sur le document “Directives pour une action communiste révolutionnaire” de décembre 1931 et comme nous n’avons pas retrouvé ce texte nous sommes amenés à résumer les différents points exposés dans la brochure de M. Olivier.

1. La LCI [18] réaffirme la nécessité de travailler pour la création de noyaux communistes indépendants dans la perspective de créer les conditions pour que naisse un second parti révolutionnaire et de développer une activité politique telle qu’ils puissent renverser radicalement la situation. En 1933 on peut lire ce type de résolution : “Nous considérons comme possible que l’aile gauche du communisme, que nous représentons, en vertu de sa politique indépendante, se développe dans une mesure telle qu’elle conquière la confiance de la classe ouvrière et devienne une force décisive du mouvement ouvrier. [19]

2. Le capitalisme est rentré en décadence.

3. Démocratie et fascisme, sont tous deux régimes politiques de domination bourgeoise.

4. Après 1917, la révolution russe a jeté les bases économiques pour la construction de la société socialiste. Puis la bureaucratie a supprimé le parti en tant qu’expression de la classe ouvrière. Pourtant cette bureaucratie n’a pas encore triomphé.

5. La social-démocratie est présente dans les syndicats, ce qui explique qu’elle exerce toujours son influence et qu’elle cherche à exclure les syndiqués communistes.

6. Les militants de la Ligue ne peuvent que militer dans les syndicats pour y défendre l’action unitaire la plus complète, s’opposant ainsi au PC qui réduit les syndicats à l’état de secte.

7. La LCI constate que l’Internationale communiste n’est plus qu’un appendice de l’Etat russe.

8. Critique de l’Opposition qui a été exclue de l’IC. Elle ne doit pas chercher à subordonner son activité à sa réintégration dans les PC, mais à développer sa propre politique, ses propres organisations.

Dans ces “Directives pour une action communiste révolutionnaire” on peut lire : “Le moment est actuellement arrivé de grouper tous les camarades qui ont survécu à la débâcle autour d’un programme d’action précis pour en vérifier l’exactitude à la lumière d’une participation active à la lutte [souligné par nous]”. Or ce groupe oppositionnel est réduit à peau de chagrin et l’on suppose qu’à part quelques possibilités ponctuelles d’intervention directe, la Ligue n’exerce aucune influence sur les luttes en cours, ce qui est dramatique pour une organisation qui a pu écrire que ce qui va permettre de séparer les vrais des faux révolutionnaires, “ce n’est que la confrontation vivante des idées formées et la pratique de tous les jours” [20], alors que cette pratique est inexistante ou presque. Nous nous permettons d’affirmer l’inexistence d’une telle présence militante, active dans les luttes, car ni dans le Bulletin, ni dans les Circulaires et autres documents internes, il n’y a des comptes rendus de telles interventions. La Ligue en est réduite à faire connaître la lutte des ouvriers, puis à étudier les évolutions, les manifestations des divers courants politiques et syndicaux, à publier et confronter les documents d’autres groupes dont elle se sent proche. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de militants impliqués dans des luttes, présents dans les syndicats, mais c’est plus à titre individuel qu’autre chose.

Le problème est qu’il y a une distorsion entre l’espérance que les masses ouvrières vont s’engager sur le chemin de la lutte résolue, qu’elles vont se séparer des partis socialistes et communistes qui ne cessent de briser les luttes et la réalité, à savoir que les masses ouvrières sont battues et se rangent, bon gré mal gré derrière des étendards qui ne sont pas les siens [21].

Relations avec d’autres groupes en et hors de Belgique

Ces différents groupes oppositionnels ont tous la même origine, la même matrice pour mieux dire : l’Internationale communiste. Celle-ci a été l’expression la plus conséquente de l’internationalisme prolétarien, la concrétisation organisationnelle du besoin de centraliser les différentes expressions “nationales” de la lutte des classes et de les fondre en un seul creuset. Les différents partis communistes nés à partir de 1919 puis 1920, 1921 ne se considèrent pas comme parti national, ils se disent tous “parti communiste, section de l’Internationale communiste” et non pas parti communiste français, belge, italien, etc. cela ne viendra que plus tard quand la contre-révolution stalinienne deviendra réalité.

L’internationalisme est une évidence pour ces groupes oppositionnels, ils ne pouvaient pas agir autrement, c’est pourquoi dès qu’un groupe fait son apparition, comme la LCI, il ne peut que proclamer la nécessité de “nouer des relations avec le groupement des autres pays qui se placent à un point de vue analogue au sien, afin de coordonner ainsi la lutte internationale contre le capitalisme” [22].

Nous allons ici passer en revue un certain nombre de ces groupements oppositionnels.

1932-33

Correspondance-relation avec le Groupe de la gauche communiste

Les militants qui fondent le Groupe de la gauche communiste en France viennent de la Ligue communiste [23] qu’ils ont quitté au mois d’avril 1931 en raison des divergences de vue sur la question syndicale, de l’autonomie du syndicat ou non par rapport à la Ligue communiste. Ils publient en avril 1931 le journal Le Bulletin de la gauche communiste qui eut 5 numéros (jusqu’au 15 juin 1931), puis Le Communiste en novembre 1931 après une interruption volontaire, pensant qu’il était possible de s’entendre à nouveau avec la Ligue communiste et de participer à sa Conférence du mois d’octobre. Ce qui ne fut pas le cas.

Ses militants les plus connus [24] sont Michel Collinet (Paul Sizoff), Claude Naville, Pierre Gourget (David Barozine), Serge Dorne, Paul Le Pape (Daniel Lévine), Simone Kahn, André Patri (André Ariat). Le point commun de ces militants, au-delà de la publication de ces journaux c’est la lutte pour un syndicalisme unitaire et de s’élever contre le bureaucratisme et le sectarisme de la Ligue communiste.

Dès la fondation de la LCI les contacts entre ces deux groupes s’établissent suite à la lecture du “Projet de déclaration de principes” pour constater qu’il y a des points d’accord. La pierre d’achoppement de tous ces groupes et dans ce cas aussi, c’est la question du 2ème parti et de la fraction et du possible (ou non) redressement des PC.

Ce qui va se faire jour dans leurs correspondances c’est la convergence de vue dont la première est d’affirmer leur indépendance vis-à-vis de toutes autres organisations “ouvrières”, ce qui se traduit par une presse et un groupe ayant sa logique propre. D’autres groupes oppositionnels vont se retrouver dans cette dynamique, en particulier le groupe de la Banlieue-ouest qui dès janvier 1933 dépense beaucoup d’énergie pour les regrouper, ce qui aboutira à la Conférence d’unification de la gauche communiste d’avril 1933 où seront discutées les questions essentielles pour ces groupes oppositionnels : politique de masses des avant-gardes ; analyse du régime soviétique ; faut-il redresser les PC ou créer un deuxième parti ? [25]

Cette collaboration va se concrétiser par la publication de 3 articles de A. Hennaut dans Le Communiste [26]) et un article de M. Collinet dans le Bulletin [27]

Correspondance avec le “groupe des étudiants”. Issu de la Ligue communiste, c’est un groupe qui s’est formé en 1932. Edouard Labin (Jean Prader) affirme l’impossibilité d’un redressement des PC. Ce “groupe des étudiants” a publié le texte “Pour le regroupement des forces communistes” qui se prononce pour le second parti. Il est signé par Delny (Robert Petitgand), Jeanne, Lenoir, Max, Prader, Prieur, en date du 26 décembre 1932. E. Labin a envoyé ce texte à la LCI parce que “nous exprimons des idées sur la question “second Parti” qui rejoignent totalement celles du groupe des Communistes Internationalistes” [28]. On peut lire le texte de réponse de la LCI dans le Bulletin n°3, an2.

Dès janvier 1933, ce groupe se prononce pour une conférence de tous les groupes oppositionnels. Jean Prader écrivit le texte “Contribution à la discussion des principes du mouvement révolutionnaire” en avril 1933 où il affirme “que le pouvoir ouvrier en Russie s’est transformé en un pouvoir de capitalisme d’Etat”. Il participera à la Conférence d’unification de la gauche communiste d’avril 1933, puis la quittera étant en désaccord sur la question russe.

Dans une dernière lettre à Hennaut du 20 octobre 1993, Prader l’informe que “6 camarades de mon groupe sur 8 ont adhéré au Cercle communiste démocratique (groupe Souvarine), où j’ai été appelé à assumer les fonctions de secrétaire international. [29]

Correspondance avec Kurt Landau qui fait partie du groupe allemand “Der Internationalen Fraktionsleitung” en relation étroite avec le Groupe de la gauche communiste en France avec lequel a été fondé la “Communauté internationale de travail des groupes communistes de gauche” (Internationalen Arbeitsgemeinschaft linkeroppositionellen kommunistengruppen) dont le siège est à Berlin et dont K. Landau est le secrétaire. C’est en cette qualité qu’il écrit et signifie qu’il est en désaccord avec la LCI sur la question de la fondation d’une autre IC (ce que dément la rédaction du “bulletin” qui parle de deuxième parti) et il faut redresser l’IC, sinon c’est “abandonner le mouvement communiste international aux mains de la bureaucratie centriste”. [30]

Les 3 groupes ci-dessus disparaissent rapidement fin 1933 et en 1934 leurs membres vont rejoindre d’autres formations, comme le groupe organisé autour de René Lefeuvre qui publiait la revue Masses ou encore le Parti socialiste.

Opposition de gauche de la Banlieue-ouest. Ce groupe a été extrêmement actif pour organiser la Conférence d’avril 1933 qui aboutira plusieurs mois après à un premier regroupement, composé de la Gauche communiste, la Fraction de gauche et l’Opposition de gauche de la Banlieue-ouest pour former le groupe “Fraction communiste de gauche” publiant le journal Le Communiste, avant de s’unifier, début décembre 1933, avec la minorité exclue de la Ligue communiste pour fonder le groupe Union communiste (UC) qui publie l’Internationale. Nous n’avons trouvé que 2 lettres dans les Archives Hennaut où l’on apprend qu’un échange de presse est effectué et que ce groupe a envoyé à la LCI des textes intitulés : “Le PC et les masses”, “La question russe” et “Le redressement communiste” [31]. Nous savons que la collaboration entre la LCI et l’UC va perdurer jusqu’en 1939 par des échanges d’articles, des actions communes — comme la conférence internationale de mars 1937 — et des visites entre militants français et belges.

Fin 1932- Février 1937. Communauté de travail avec la Fraction de gauche du PCItalien (puis Fraction italienne de la Gauche communiste internationale à partir de la fin 1935), qui publiait Bilan en français depuis 1933 et Prometeo depuis 1928).

Pour reprendre les termes du Bureau international des Fractions de la gauche communiste [32] : “La Fraction italienne concluait une communauté de travail, à la fin de 1932 [33], avec la LCI de Belgique, sur la base d’une confluence dans la critique des positions de l’Opposition internationale (trotskistes), critique qui contenait les questions centrales du mouvement ouvrier, celles de l’Etat et du parti.”

On ne sait pas sous quelle forme s’est manifestée cette communauté de travail (en terme de réunions, leurs fréquences, etc.). Cela s’est traduit par la rédaction de textes et de tracts [34], ainsi qu’un texte de la Fraction de gauche du PCI dans le Bulletin de la LCI n°3, an2 (mars 1933), sur la fraction dans les PC, question au centre des préoccupations de tous les groupes oppositionnels comme on a pu le voir dans ce texte. Des membres de la LCI ont écrit des articles dans la revue Bilan. Comme signalé plus haut on retrouve la signature de 4 militants dans cette revue : Ahdémar Hennaut, Jean Mélis qui signe Jehan dans le Bulletin et Mitchell dans la revue Bilan, Jacob Feingold (Jacobs) et Henri Heerbrant (Hilden) [35].

La fin de cette communauté de travail date de février 1937 suite aux divergences importantes sur les événements d’Espagne (voir plus bas).

On apprend, à la lecture de l’article “Pour un retour au bon sens” [36] que la “Fraction italienne et la Ligue commencèrent à travailler ensemble de la façon la plus intime et c’est à peu près vers cette époque que se place l’adhésion à la Ligue des camarades qui plus tard épousèrent les idées de la Fraction”.

1935-1937. Correspondance avec la Communist League of Struggle. En lisant l’article de Vera Buch “Prospects for an internationalist-communist center” paru dans le journal “Class struggle” [37] on apprend que cette militante s’est rendue en Europe pour rencontrer différents groupes oppositionnels en Angleterre, en Ecosse, en Hollande, en France et enfin en Belgique. Outre des rencontres avec des membres des groupes trotskistes, de la Fraction italienne, elle a pris contact avec la LCI qui en a informé ses membres dans une lettre daté du 5 octobre 1935 [38]. La LCI défend l’idée de la constitution d’un Bureau d’information internationale pour “a) faire connaître la lutte des ouvriers dans les divers pays, b) étudier les manifestations des divers courants politiques qui se font jour au travers de cette lutte, c) publier et confronter tous les documents des groupements qui s’efforcent de donner un contenu politique aux luttes spontanées déclenchées par les masses ouvrières.” La LCI, fidèle à sa pratique prudente et sachant qu’il faut beaucoup de temps, de discussions pour que les groupes se connaissent se heurte à la volonté de la Communist League of Struggle qui veut organiser un congrès international rapidement. Il semble bien que ces deux groupes en sont restés à défendre leurs positions sans pour autant s’entendre. D’autres tentatives de constituer un tel Bureau international se fera lors de la révolution espagnole en 1937 et qui échouèrent toutes.

Relation avec les communistes internationalistes de Hollande (Groep(en) van Internationale Communisten). Nous avons très peu de renseignements concrets sur ces relations, tout en sachant qu’il y avait des rencontres communes depuis 1935 [39]. A. Hennaut en publiant un résumé dans la revue Bilan (n° 19 à 21) du texte “Les fondements de la production et de la distribution communistes” publié en 1930 en néerlandais, fait connaître la production théorique de ce groupe aux militants francophones. On trouve des traductions de quelques articles de ce groupe dans le Bulletin. Grâce à un procès-verbal de la Commission exécutive du 12 avril 1937 [40], l’on sait que les communistes internationalistes de Hollande ont demandé une réunion commune avec les groupes d’Anvers, de Malines, Gent et Niel (tous les groupes néerlandophones de la LCI), ainsi qu’avec les Communistes de conseils de Gand pour tirer un bilan de la Conférence de Paris tenue les 6 et 7 mars pour discuter de la situation en Espagne. Finalement une réunion se tiendra le 9 mai pour revenir sur les événements de mai 1937 à Barcelone. Un manifeste fut publié : “Klassen oorlog in Spanje”, diffusé aux Pays-Bas et en Belgique par le GIC, le groupe “Proletenstemmen” (lié au GIC), la Ligue des communistes internationalistes (LCI) de Belgique et l’Union internationale des conseils ouvriers (Internationale Arbeiders-Raden-Vereeniging, ou IARV) des Flandres, conseilliste. Ce manifeste a été traduit en français et figure dans le Bulletin n°6, an6.

Rapport de la LCI avec les trotskistes (bolcheviks-léninistes).

Nous avons évoqué la scission du 6 octobre 1930 au sein du “Groupe de l’opposition du PCB” — ou plutôt l’expulsion des oppositionnels qui constitueront plus tard la LCI de cette Opposition de gauche internationale… à la suite des “divergences sur la politique de redressement vis-à-vis de l’IC” [41].

Le fief de cette Opposition communiste de gauche en Belgique est Charleroi et sa région. Ce groupe composé en grande partie d’ouvriers membres des Chevaliers du Travail [42], participe pleinement à la grève des mineurs en 1932. Il organise un comité de grève (présidé par Léon Lesoil) à la Maison du peuple de Châtelineau. Cette présence va se traduire par des adhésions en nombre et cette même année, la Fédération de Charleroi obtient 5 élus aux élections communales de la région de Charleroi.

Après la venue au pouvoir de Hitler en février 1933, les trotskistes comprennent que les PC ne peuvent plus être réformés et il s’agit donc de créer une nouvelle Internationale. En Belgique, comme dans d’autres pays, cette opposition communiste de gauche va se nommer Ligue communiste internationaliste (ou internationale) à partir du 21 août 1933, dénomination à laquelle s’ajoute entre parenthèse : (bolcheviks-léninistes). Les trotskistes vont proposer à la LCI de fusionner, mais cela n’aboutit pas pour plusieurs raisons.

La première est que si la LCI a toujours cherché à s’unifier avec les trotskistes, c’est à la condition que ces “derniers lui garantissent le droit dans la nouvelle organisation de la confrontation à la lumière des expériences, de ses bases d’actions avec le programme des bolcheviks-léninistes, cela en vue de l’élaboration d’un programme définitif et étant entendu que ce droit à cette confrontation lui sera garanti par la liberté de se constituer en fraction. [43]“, or elle ne put obtenir toutes les garanties pour exister au sein de la nouvelle organisation comme fraction reconnue pour “empêcher qu’un des courants ne puisse faire valoir ses vues au sein de l’organisation à nouveau unifiée” [44].

La deuxième est qu’il ne fut pas possible de fournir l’effort nécessaire pour regrouper les différentes tendances communistes expulsées de l’IC afin d’entreprendre une discussion de fond sur les fondements théoriques et politiques indispensables d’une future Internationale. La LCI s’est heurtée une fois de plus à l’impatience des trotskistes prêts à créer une nouvelle organisation faite de bric et de broc tout en prenant langue avec les gauches socialistes, fuyant, en quelque sorte, toutes discussions pouvant remettre en question le socle même de l’IC (les quatre premiers Congrès pris comme référence par tous les oppositionnels). [45]

Pour cette relation avec les trotskistes, il est indéniable qu’il faudrait creuser plus encore. La LCI remet en cause dès 1933 la référence incontournable des 4 premiers congrès de l’IC et de la révolution russe dont les enseignements se transforment en dogme, qu’il ne s’agit pas de remettre en question sous peine d’anathèmes [46]. Pour la Ligue, la faillite de l’IC, comme de la révolution russe ne sont pas dues à des “circonstances fortuites”, mais à la nature des principes “qui les ont guidés dans leur action” [47]. C’est pourquoi la Ligue pense que la prochaine révolution prolétarienne ne peut pas reproduire le développement de la révolution russe, dont elle ne peut retenir que les éléments positifs. “La révolution exige que nous solutionnons par nous-mêmes les problèmes qui nous sont posés et qui ne sont pas ceux que la IIIème Internationale eut à résoudre” [48].

Dans ce même article intitulé “Vers un nouveau parti”, la Ligue enfonce le clou : “Il faut noter que sous la direction de Lénine et de Trotsky, la IIIème Internationale s’est séparée de groupements communistes de gauche en Russie, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre ; qu’elle en a brimé d’autres en Italie. Or, dans la somme d’idées défendues par ces groupements figurent des avertissements qui ne devaient, hélas, que trop se réaliser.”

Actions communes

Même si cette fusion ne put se faire, les deux organisations resteront toujours en contact et la LCI ne manquera pas les occasions pour agir de concert sur des points précis, comme elle a pu le faire avec d’autres regroupements comme le Groupe socialiste (libertaire) et le Groupe d’action syndicale. Cela est dit clairement dans l’article “Pour une vraie lutte contre la guerre : pas de confusionnisme” [49] : Les idées et méthodes pratiquées par notre Ligue n’excluent nullement toute action en commun avec des groupes et des personnes n’appartenant pas à notre organisation pour la poursuite de buts bien déterminés.” Là encore, la LCI fait preuve de maturité politique en refusant des alliances ou actions communes uniquement en fonction d’une “urgence” que d’autres groupes peuvent invoquer alors qu’il est important de saisir l’occasion dès que des actions communes sont tout à fait envisageables, d’établir des confrontations sérieuses, devant lesquelles, bien souvent, la plupart des groupes se dérobent.

***

Les différents points ou thèmes qui reviennent.

Les thèmes récurrents : la question du parti, la question russe, la question du fascisme et de l’antifascisme, la question de la guerre, la question électorale, la question syndicale.

La question du parti.

A aucun moment le rôle du parti communiste n’est remis en question. Pour reprendre une définition générale donnée par Exil en 1937 [50] : “Il est l’organe de la classe ouvrière, l’instrument qui permet au prolétariat de se reconnaître, d’exister, de se battre, de vaincre ; sans lui la classe ouvrière ne peut atteindre aucun des objectifs qui lui sont propres ; sans lui la classe ouvrière est condamnée à rester la proie de l’ennemi capitaliste.” Cette conception est partagée par tous les groupes oppositionnels. Pourtant des divergences apparaissent sur plusieurs plans :

— La question dès 1928, au moment de l’exclusion des oppositionnels du PCB, est de savoir s’il convient ou non de redresser les partis communistes et l’Internationale communiste. Les oppositionnels pensent à ce moment que cela est possible, que les PC peuvent être régénérés et redevenir révolutionnaires. Cette ligne de conduite va perdurer, pour l’Opposition communiste (trotskiste) jusqu’à la mi-1933. Quant à la Ligue, dès sa fondation, elle travaille dans le sens de la création d’un deuxième parti, non qu’elle a la prétention de le créer de suite, mais de dire qu’il est vain de vouloir redresser les PC. La Ligue travaille à “former des organisations indépendantes avec l’espoir de voir ces organisations servir de noyaux autour desquels plus tard se créeront les véritables communistes” [51].

— Au sein même de la Ligue il y a des divergences qui vont apparaître sur la fonction, le rôle du parti. Il est à noter que dès 1932, le rôle du parti n’est pas mis en avant de manière systématique comme c’est le cas pour la Fraction de la gauche italienne [52] ou encore les Oppositionnels trotskistes dont c’est l’alpha et l’oméga. Il suffit de lire le texte “Déclaration de principe de la LCI” paru en avril 1932 où le terme parti n’est pas mis en avant et remplacé par l’expression : “les communistes internationalistes n’ont pas d’intérêts distincts de la classe ouvrière, dont ils ne forment qu’une avant-garde.” On est loin de la conception léniniste du parti qui prétend être la seule avant-garde. Conception qui sera reprise par les militants qui en février 1937 quitteront la Ligue pour constituer la Fraction belge de la Gauche communiste internationale, tandis que la conception que continuera à porter la Ligue jusqu’à la fin est plus celle d’un parti qui conseille le prolétariat. Il est d’ailleurs significatif de remarquer que lorsqu’on est amené à lire Communisme, la revue de cette Fraction belge, la question du parti revient régulièrement sur le tapis, tandis que dans le Bulletin de la LCI, non.

Il y aurait beaucoup à écrire sur cette question car cela touche au fonctionnement propre de groupes ultra-minoritaires dans une période où leur capacité d’intervention et de modifier le cours de la lutte de classe est nulle. Alors certains se sont enfermés sur eux-mêmes, se sont isolés des masses tout en se proclamant le seul regroupement détendeur de la “’vraie” idéologie révolutionnaire alors que tous les autres, comme la LCI, n’ont jamais eu cette prétention.

Sur la question du parti. Il y a une position que l’on retrouve dans la Fraction italienne pour qui “c’est le parti seul qui représente la conscience de la classe ouvrière” [53] et “c’est en partant de cette idée que tous les autres problèmes sont examinés.” La conception défendue par Hennaut, FVC… est celle-ci : “Notre opinion est que le destin de la classe ouvrière ne se réduit pas à être condamné à la lecture de nos écrits et à nous reconnaître comme “le parti”, mais sa tâche est surtout et avant tout l’utilisation de son expérience propre. L’aider à y apporter quelque clarté, c’est notre rôle. Il nous incombe de le rendre conscient de son expérience, de lui en montrer l’étroite dépendance avec le développement vivant de la société, laquelle se développe indépendamment de notre volonté, mais cependant avec notre collaboration active. [54]

La question syndicale

Les discussions sur la question syndicale date des années 1920 au sein du PCB où la tendance qui s’organisera en Opposition en 1928 élabore une critique que l’on retrouvera dans la LCI. Cette tendance considère :

1. Que la raison d’être du syndicat est la défense des intérêts immédiats des ouvriers ;

2. Au fur et à mesure que le syndicat se développe, nait une bureaucratie dont la raison d’être est sa propre sauvegarde. Dans la période de décadence du capitalisme, elle ne peut prolonger sa vie qu’en intégrant toujours davantage les syndicats dans les rouages de l’Etat capitaliste ;

3. On ne peut donc pas parler de conquête des syndicats et d’unité ouvrière sans avoir à l’esprit qu’il s’est constituée une caste qui s’est détachée de la masse des syndiqués ;

4. Si la LCI lutte pour la démocratie ouvrière dans les syndicats, elle ne partage pas les illusions des anarcho-syndicalistes qui s’imaginent pouvoir redresser les syndicats pour qu’ils soient des organes de la volonté révolutionnaire du prolétariat ;

5. La LCI lutte pour la nécessité de l’unité syndicale et l’indépendance des syndicats, elle s’oppose à tout regroupement politique (stalinien, trotskiste) qui voudrait provoquer une scission dans les syndicats dans le but de conquérir leur direction pour s’en servir comme de courroie de transmission de leur “boutique”. Le syndicat n’est pas une doublure du parti.

Plus concrètement la LCI a été amenée à lutter à Bruxelles au sein de groupes d’action syndicale qui regroupaient des ouvriers sans parti, ainsi que des ouvriers se réclamant du trotskisme, de l’anarcho-syndicalisme. L’accord s’est établi sur 4 points : “1) lutter pour l’action directe, contre la collaboration de classe ; 2) unité syndicale ; 3) les syndicats sont ouverts à tous ; 4) démocratie ouvrière, lutte contre la bureaucratie” [55]

Pour se faire une idée plus précise, nous pouvons lire le Bulletin n°7, an2 d’août 1933 consacré entièrement à la question syndicale, ainsi que les articles qui reviennent sur des luttes importantes.

Les élections

La stratégie de la LCI en cette matière s’inscrit dans le droit fil des résolutions prises par le 2ème Congrès de l’Internationale communiste. Considérant que le centre de gravité de la vie politique est en dehors du Parlement, il est affirmé que le parlementarisme “est une forme déterminée de l’Etat”. Pour les communistes le Parlement n’est vu que comme tribune — secondaire — pour la propagande et la présence de militants communistes au sein de cette institution bourgeoise n’est conçue que dans le but de saper la machine gouvernementale. C’est pourquoi les partis communistes depuis 1921 participent au cirque électoral.

Lors d’élections communales, nationales (1932, de 1935 à 1938) la Ligue défend la participation électorale du “double point de vue de la mobilisation des masses ouvrières pour la lutte directe contre le capitalisme, et de leur propre éducation révolutionnaire” [56]. Comme la Ligue ne peut présenter de candidats, faute de forces suffisantes, alors, selon le contexte particulier des élections en question, elle préconise soit l’abstention, soit le vote en faveur de tel ou tel candidat, essentiellement le candidat du PCB. Dans ce cas, elle considère que celui-ci, “malgré sa dégénérescence de plus en plus accentuée”, remplit encore une fonction historique : “Aux yeux de beaucoup de travailleurs, il représente le concept de la lutte révolutionnaire contre les méthodes réformistes de la social-démocratie. D’autre part, l’opposition communiste de gauche à la suite des scissions qui l’ont affaiblies, se trouve incapable de se substituer dans la lutte quotidienne au PC.”

Puis quelques années plus tard, les consignes de vote évoluent. Avec la venue du danger fasciste — la venue au pouvoir d’Hitler, la présence de plus en plus importante de milices fascistes dans divers pays, le pronunciamiento de Franco en 1936 – l’émergence des Fronts populaires, il va y avoir un glissement : l’appel à voter pour contrer le danger fasciste, que ce soit pour le candidat du PCB ou du POB. Les divergences apparaissent en 1935-1936 sur cette question liée à celle de l’antifascisme. Ce qui peut se comprendre facilement : d’un côté la Ligue affirme que le PCB et le POB “ne peuvent que trahir le prolétariat et le socialisme” [57] et d’un autre côté appelle à voter pour eux pour barrer la route au fascisme. Ce qui sera la position d’un militant d’Anvers en mars 1937 : il appelle à voter pour un candidat ouvertement bourgeois, en l’occurrence Van Zeeland du parti catholique [58], pour cette même raison.

Des militants se sont élevés contre cette évolution de la tactique électorale. L’on pourra lire le texte signé par Jehan en mai 1936 qui fait remarquer que “voter pour le POB, c’est contredire l’objectif que se trace la Ligue (…) où, au lieu de conseiller aux ouvriers de ne pas accorder la moindre confiance aux traîtres, on proclame le programme de la Ligue mais entaché d’une contradiction fondamentale ; le vote pour le POB à défaut de l’existence d’un parti de classe.” [59] Toujours en 1936 il est à signaler qu’un manifeste à propos des élections est imprimé à 14.000 exemplaires dont 9.000 en néerlandais, 5.000 en français. Des militants de Seraing refusent de diffuser le manifeste, s’engageant par ailleurs à rembourser les frais occasionnés (ils en avaient reçu 1.500).

Pour les années suivantes, après la scission de février 1937, La LCI continuera à aborder les élections toujours sous l’angle tactique, et appellera à voter soit pour le candidat du POB ou PCB et dans le cas où il y a un candidat du PSR (trotskiste) pour celui-ci.

Évolution théorique sur la question russe.

À la fin des années 20 et au début des années 30, les oppositionnels considèrent qu’il faut défendre l’URSS en cas d’attaques des puissances impérialistes parce qu’il y a encore une base socialiste (nationalisation des moyens de production) et une bureaucratie usurpatrice dont il suffirait de se débarrasser pour que la révolution reprenne son cours. En 1932, Hennaut écrit : “la bureaucratie remplit donc une fonction proche de celle que remplit dans les pays capitalistes la bourgeoisie. Mais cependant elle n’est pas bourgeoisie. Elle n’est que provisoirement candidat au poste laissé vacant par la révolution. [60]“. Dans ce même numéro, les communistes internationalistes “estiment de leur devoir de défendre le régime soviétique contre toute attaque de l’impérialisme.”

Puis une évolution va amener la Ligue à rompre avec ces positions-là qui continueront à être le credo des trotskistes. En 1935, Hennaut écrit une brochure sur la Russie où la défense de l’URSS est abandonnée et où la bureaucratie est considérée comme classe à part entière au service du développement du capitalisme d’Etat [61].

Question de la guerre

Des millions de prolétaires furent exterminés au cours de la guerre de 1914-18, dont la fin fut hâtée par le déclenchement de la révolution en Allemagne en novembre 1918. Les menaces d’une nouvelle guerre mondiale resurgissent à la fin des années 1920 et plus particulièrement au cours des années 30.

Depuis la venue au pouvoir d’Hitler en février 1933, l’Allemagne se réarme massivement, militarise la Rhénanie ; l’Italie mène une guerre d’extermination en Abyssinie en octobre 1935 ; en mai 1935 le gouvernement soviétique noue un traité avec le gouvernement français et Staline a déclaré à ce moment qu’il “comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale de la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité”. C’est ainsi que le statu-quo imposé par les Etats vainqueurs de la guerre 14-18 est remis en question, les foyers de guerre se multiplient. Il s’agit pour les différents Etats de lier le sort du prolétariat à celui de leur nation, car ils savent que c’est la seule force qui peut empêcher la guerre. C’est bien lui qui a stoppé temporairement la guerre en Russie en février 1917 ; c’est lui qui a mis fin à la guerre en 1918 en Allemagne. S’ouvre alors une période d’intenses luttes, des millions de prolétaires entrevoient les “lueurs d’un monde nouveau”. Puis avec le triomphe de la contre-révolution stalinienne et l’affermissement des différents Etats du bloc occidental, le prolétariat essuie défaite sur défaite, il perd de plus en plus sa capacité à agir pour son propre compte.

Que ce soit en France, en Belgique les différents partis “ouvriers” vont s’évertuer à enrégimenter le prolétariat dans le soutien à leur propre Etat sous couvert de lutte contre le fascisme. Dans l’exemple de l’accord passé entre Staline et Pierre Laval en 1935, le PCF, fidèle défenseur de l’Etat soviétique, récupère le drapeau tricolore là où il l’avait laissé — dans le caniveau — pour le brandir bien haut et prôner une politique de défense nationale renforcée des régimes démocratiques. Il en sera de même en Belgique.

Les articles dans le Bulletin sur cette importante question se font nombreux à partir de 1935, un manifeste sera diffusé en octobre.

En 1935, la position de la LCI est la suivante :

1. Le capitalisme mène à la guerre. La propagande bourgeoise veut faire croire au prolétariat que l’histoire est une succession de luttes entre le bien et le mal, entre la civilisation et la barbarie et sa version moderne : entre le fascisme et la démocratie, or la guerre n’a “rien à voir avec la morale et la vertu” [62] : “On fait la guerre pour conquérir certaines positions matérielles”. Pour la LCI, la classe ouvrière “doit se laisser guider par ses seuls intérêts de classe”.

2. L’existence du capitalisme implique l’impérialisme. A cette époque, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, la Hollande, l’Italie, le Japon, les Etats-Unis sont des Etats impérialistes qui non content d’exploiter leur “propre” prolétariat, exploite le prolétariat d’autres pays. La LCI avance une thèse peu à la mode à ce moment : “C’est cette lutte pacifique ou violente, mais incessante, entre grands Etats s’appuyant sur les Etats secondaires, qui donne aux guerres actuelles leur caractère impérialiste” [63].

3. La LCI avance des notions d’”agresseur” et “d’agressé” en disant qu’il n’est pas difficile de deviner qui est va être “agresseur” et “agressé”. Les “agresseurs” ne peuvent qu’être les pays qui, en 1918, ont été vaincus, spoliés de leurs colonies et depuis étouffent dans le cadre de leurs frontières nationales et les “agressés” ceux qui ont imposé un tel état de fait. Pour la LCI c’est clair : “Les forces capitalistes de la “paix” mènent aussi sûrement à la conflagration mondiale que les forces capitalistes dites de “guerre” “ [64].

4. La démocratie et le fascisme ne sont que deux formes de la domination capitaliste dont la violence s’exerce à des degrés divers contre le prolétariat. Pourtant à cette époque (comme aujourd’hui !) la démocratie est présentée comme le régime à défendre face à la barbarie fasciste.

5. C’est là qu’interviennent les partis ouvriers qui prétendent s’opposer au fascisme en prônant la politique de Front populaire dont l’objectif réel est la défense de la nation “agressée”, démocratique contre l’”agresseur” fasciste. Le Front populaire n’est rien d’autre qu’un front national.

6. En 1935, l’URSS en approuvant le militarisme français, en reconnaissant la Société des Nations — qualifiée auparavant de “caverne des brigands impérialistes” ne fait que montrer qu’elle est partie intégrante du concert des nations capitalistes. Pour les partis communistes, elle doit être défendue bec et ongles car elle reste un Etat socialiste.

Divergences sur la question de la guerre.

Cette situation de menace d’une guerre généralisée suite à un bouleversement de l’équilibre inter-impérialiste, a engendré au sein des regroupements révolutionnaires de nombreuses discussions sur la question de la guerre et ses causes fondamentales.

Hennaut défend l’idée que les guerres trouvent leur “origine profonde dans la concurrence des capitaux et les rivalités entre impérialismes” [65]. Pour prévoir la guerre, il faut donc analyser le développement des contrastes entre Etats.

Pour Jehan les racines des guerres résident dans la division de la société en classes et non dans les compétitions entre Etats avides de conquêtes et Etats rassasiés. C’est l’exploitation du prolétariat qui conditionne l’expansion internationale des puissances capitalistes et cette expansion crée un appareil de production national non seulement en contradiction avec le maintien de l’exploitation ouvrière, mais aussi avec celui des autres pays.

La lutte “essentielle se situe entre les deux classes fondamentales de la société capitaliste et non entre les classes impérialistes bien que ce soient elles qui paraissent au premier plan” [66] ou encore : “c’est en marquant que les guerres plongent leurs racines dans l’antagonisme des classes et non dans l’antagonisme des nations que les communistes, au travers de l’analyse des événements, peuvent soustraire le prolétariat à l’idéologie bourgeoise, l’amener sur son terrain de classe et le ranger, non sous le drapeau de la guerre impérialiste, mais sous celui de la guerre civile internationale”. [67].

Espagne 1936-1937

Les deux résolutions [68] présentées dans le Bulletin n°2, an6, l’une par A. Hennaut, l’autre par Jehan sont suffisamment claires et permettent de comprendre les attitudes des uns et des autres.

Hennaut. Pour lui le capitalisme en Espagne ne peut se développer sous un régime démocratique, et l’humanité, après la venue au pouvoir des régimes brutaux fascistes dans plusieurs pays, se trouve devant le dilemme : fascisme ou révolution prolétarienne.

Franco et Callabero sont deux “compères” qui défendent le capitalisme et si le gouvernement républicain lutte contre Franco c’est parce que le prolétariat est intervenu en force, en toute autonomie. On se retrouve dans une situation où il y a collaboration entre le gouvernement républicain et le prolétariat, une coalition anti-fasciste de circonstances : “l’antifascisme ne peut pas être un but en soi, mais uniquement un moyen” [69]. Tout en étant considéré comme une lutte imminente, la lutte contre Franco est synonyme de destruction du capitalisme. Dans ce mouvement de lutte où il a tout intérêt à se renforcer comme classe, le prolétariat ne peut que se heurter aux formations politiques républicaines, socialistes, “communistes” qui agissent contre ce qui constitue pour elles le vrai danger : la révolution prolétarienne.

Hennaut estime qu’avec les événements de juillet, la situation a un caractère révolutionnaire : constitution de milices ouvrières, prises en main de l’appareil productif industriel et collectivisation des terres. L’appareil d’Etat n’a pas été détruit : “là réside tout le danger”. Ce qui implique que le prolétariat doit renforcer son autonomie de classe et sa force à travers différentes organisations (milices, comités populaires de paysans, comités d’usine, etc.). Il faut par ailleurs créer le parti révolutionnaire regroupant l’avant-garde ouvrière.

Dans un autre texte [70] Hennaut rappelle tout simplement que “sans cette lutte militaire, Franco aurait transformé l’Espagne en un immense cimetière prolétarien et nos “purs” n’auraient même plus l’occasion de disserter sur la nécessité ou sur les “méfaits” de la lutte anti-fasciste”. Jehan, ainsi que la Fraction italienne ne s’appesantissent pas sur les zones où le pronunciamiento a triomphé, comme dans les régions de Navarre, Castille-et-Leon, Galice, Andalousie occidentale, alors que c’est le massacre généralisé qui s’est soldé par centaines de milliers d’ouvriers assassinés et qu’on ne pouvait rester inactif face à cette horreur.

Jehan. Les événements de juillet montrent que la lutte du prolétariat peut arriver jusqu’à la forme insurrectionnelle mais ce n’est pas pour autant qu’il s’agit d’une révolution prolétarienne : ” La lutte des classes prend un caractère révolutionnaire seulement lorsqu’elle est orientée vers la destruction totale de l’Etat capitaliste…” [71]. Or l’Etat bourgeois n’a pas été aboli, les différentes organisations comme le comité des milices, le conseil de l’économie ont collaboré avec le gouvernement. De même les “réalisations du prolétariat catalan ont acquis un contenu bourgeois…” (on suppose qu’il parle des occupations d’usine, de la terre aux paysans…). Dès le début la guerre de classe entre bourgeoisie et prolétariat s’est transformée en “guerre territoriale entre fascisme et antifascisme”. Comme en Espagne, il n’y a ni révolution, ni guerre civile, Jehan, tout comme la Fraction italienne, en revient à trouver une similitude avec la position du mouvement ouvrier lors du déclenchement de la guerre en août 1914, où celui-ci s’est retrouvé à défendre le “droit”. En 1936 c’est l’Union sacrée pour défendre l’Etat au nom de l’antifascisme.

Pour nous, toute la différence entre ces 2 positions tient en un mot : le mouvement. Hennaut est bien conscient des dangers du maintien de l’Etat bourgeois tout en disant que la tâche essentielle, (imminente) est la lutte armée contre le fascisme. C’est dans ce mouvement de lutte que le prolétariat doit se renforcer comme classe tout en sachant qu’il est périlleux de collaborer avec des formations bourgeoises. Le mouvement implique que rien n’est acquis, autant pour le prolétariat que pour la bourgeoisie. On peut désigner le danger croissant de la reprise en main par l’Etat de toute la conduite de la guerre contre le fascisme, mais est-ce pour autant que cette reprise est totale dès le début et que la conduite de la guerre se fait uniquement sous la houlette de l’Etat ? Le rapport de force imposé par le prolétariat dès juillet ne s’est pas évanoui en quelques jours, il va perdurer pendant plusieurs mois et c’est l’intervention consciente des éléments d’avant-garde, impliqués directement dans la lutte, qui peut contribuer à ce que le prolétariat devienne une force qui se dégage de l’emprise idéologique et matérielle de la bourgeoisie.

Avec Jehan on a le sentiment que tout est plié d’avance : dès le moment où le prolétariat n’est pas parti à l’assaut du pouvoir, l’a aboli et proclamé sa dictature, la lutte militaire brise toute autonomie, met le prolétariat à la remorque de la bourgeoisie et ce dès les semaines qui suivent le mois de juillet. Hennaut écrit dans l’article “La fin d’une alliance” : “L’union sacrée que tous les partis du Front Populaire ont scellé, ne nous paraît pas être accepté aveuglément par les masses ouvrières.” C’est seulement avec les journées de mai 1937 que l’on peut dire que la bourgeoisie a repris le contrôle total de la situation, le prolétariat est vaincu définitivement.

L’attitude de Jehan, puis de la Fraction belge par la suite, tout comme la Fraction italienne, les ont mené à avoir une attitude passive, à ne pas tenter d’intervenir pour tenter de modifier le cours de la lutte des classes, comme si tout était déterminé. Cela ne pouvait que les mener à rester dans les “eaux des abstractions” [72] et à ne rabâcher que des “formules doctrinaires” sans effet sur la réalité et à se conforter dans une position parfaite tant qu’elle n’est pas confrontée avec la réalité de la lutte de classes.

Soutien en faveur des victimes de la réaction gouvernementale républicaine.

La LCI n’a pas seulement contribué à la rédaction d’un manifeste avec le GIC [73], elle a participé à des campagnes d’aide aux victimes de la réaction puis aux réfugiés. La LCI participe à un meeting de protestation contre la répression gouvernementale en Espagne — puisque les organisateurs lui ont laissé toute latitude à formuler des critiques envers le POUM et les anarchistes – avec d’autres groupes (Parti socialiste révolutionnaire, groupe SOS (communistes dissidents) — des anarchistes). Des souscriptions pour les victimes sont ouvertes, les fonds sont transmis au POUM, aux anarchistes et aux Amis de Durruti [74].

En janvier 1938, une discussion s’engage dans la LCI pour savoir s’il y a lieu de réviser l’analyse selon laquelle “nous avons été pour la lutte contre Franco parce que les circonstances dans lesquelles cette lutte se développait, étaient révolutionnaires” n’est pas dépassée. Le prolétariat ne “peut que se dresser contre la bourgeoisie, autant celle de Valence que celle de Burgos”. Pour Hennaut, il faut rester prudent : “il est très difficile de dire que tout germe révolutionnaire ait disparu (…) toute la difficulté réside dans l’appréciation des circonstances, la situation se développe lentement, deviendra à un certain moment de positif négatif, mais on ne le verra vraisemblablement que par après” [75]. Puis en 1939, la LCI fait partie de la section belge de la “Commission internationale pour l’aide aux réfugiés espagnols” [76]

Evolution de la LCI vers le conseillisme ?

Il a été écrit ici et là que la LCI évolue vers les positions du communisme de conseils. Jusqu’à maintenant nous ne voyons pas en quoi, même si l’on peut constater une sympathie certaine pour le conseillisme défendu par les groupes hollandais. A la lecture des bulletins de la LCI jusqu’en janvier 1940 il n’y a pas A) de remise en cause de la conception du parti (au profit de celle des conseils) tel qu’elle a été définie dès 1932 ; B) sur la question des élections en 1938 la LCI écrit : “notre position revient donc à conseiller le vote en faveur du POB en général ; là où le PSR présente ses candidats, à appuyer ces derniers”. Cette position est la même que celle définie depuis 1932, elle n’a rien à voir avec l’antiparlementarisme des groupes conseillistes hollandais et C) la LCI est toujours pour l’unité syndicale, alors que la gauche hollandaise est antisyndicale.

Dans le Bulletin il y a des traductions de textes du groupe des “communistes internationalistes de Hollande” comme : “L’empire néerlandais” (Bulletin n°7, an7) ; “Les grèves dans l’industrie automobile américaine” (Bulletin n°4, an6) ; “Le développement social en Chine” (Bulletin n°2, an7). A cela, il faut rajouter la traduction de deux textes : d’abord le texte de Pannekoek “Lénine philosophe” ( Bulletin n°12, an7) et le texte d’Otto Rühle paru dans Living Marxism, (Vol 4, N°3, septembre 1939) : “la lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme”, (Bulletin n°12, an8). Mais est-ce pour autant qu’il y a rapprochement d’avec les concepts fondamentaux du conseillisme ? Cela fait partie de la volonté de la LCI de faire connaître aux lecteurs francophones des articles intéressants. Rien de plus, nous semble-t-il.

Dans un autre article : “les mouvements de masses et l’avant-garde” (Bulletin n°11, an6) est le seul où la LCI affirme sa concordance “de cet exposé avec les idées maintes fois défendues dans notre Bulletin“. C’est certainement pour affirmer leur distance d’avec la Fraction belge puisque c’est publié en novembre 1937. Il est vrai que la LCI a une conception du parti qui n’est pas la même que celle de la Fraction (c’est le moins que l’on puisse dire !), mais de là à la jeter aux orties, non. En tout cas c’est une évolution intéressante dans la réflexion d’un Hennaut comme d’Henry Chazé, militant de l’Union communiste (cet article a été publié dans son journal, l’Internationale) à cette époque : ils passent de la conception du parti dirigeant à celle d’un parti conseil. C’est du moins ce que Henry Chazé dit après coup, leur pensée à cette époque va dans ce sens mais n’est pas encore affirmée pleinement. Ils sont plutôt dans le rejet de la conception mise en avant par les Fractions italienne et belge, calquée sur la conception bolchevique et qu’il s’agit (pour la LCI et l’UC) de dépasser.

C’est une question importante à approfondir, comme toutes les autres abordées ci-dessus. Nous en laissons le soin à d’autres personnes qui seraient intéressées pour continuer ce travail d’ébauche.

Notes :

[1Nous mettrons en ligne une collection complète de ce journal dans les temps à venir.

[2Michel Olivier : “Le groupe ouvrier du Parti communiste russe, 1922-1937 : G. Miasnikov”, décembre 2009 et “La Gauche bolchevik et le pouvoir ouvrier, 19191-1927 : les centralistes démocratiques et l’Opposition ouvrière”, octobre 2009.

[3Michel Roger : “Envers et contre tout, de l’Opposition de Gauche à l’Union communiste”, Editions Ni patrie ni frontières, 2007.

[4Au point que nous ne connaissons que les noms de quelques uns à la différence d’Adhémar Hennaut sur lequel nous en savons plus et qui a laissé des archives que l’on peut consulter au CarCob, les seules de ce groupe. Il y a d’autres noms comme Michel Lootens, Frans Van Croonenborch, H. De Breuck, Léo Smets, Pierre Dorremans, Jean Mélis* (Jehan), Henri Heerbrant*, Jacob Feingold*, Eugène Cerneels*, Jan Kempen, Lowet, Frans Van Dooren, Van den Hooven (ou Vandenhoven, peut-être un autre pseudo de Mélis), Jean Van Hoegaerden, Florent Bondas, Victor Martens, Jean Vallot, Eduard Rache, Joseph Deschamps, Marcel Gauthy, mais pratiquement aucun renseignement sur leur vie, leur profession, leur engagement dans les luttes… Pour certains ils ne sont que des signatures au bas d’un article, d’autres sont cités dans un rapport, puis plus rien. Les * renvoient à des biographies déjà existantes.

[5On peut se demander à la lecture d’un article “La proposition d’abstention aux élections du 14 avril (1935)” s’il est encore (ou l’a jamais été ?) militant de la LCI car Exsil — pseudonyme de J. Feingold quand il écrit dans le Bulletin — écrit : “En effet, si nous demandons à être appelés “fraction de gauche du parti communiste italien, c’est parce que la désignation de cet organisme contient en elle-même une signification programmatique nette et claire et nous pensons que le terme de “Ligue” employé par les camarades belges contient en lui-même une imprécision qui s’accommode difficilement avec la grandeur des événements qui se sont déroulés depuis bientôt un siècle et surtout dans l’après-guerre…”. Il y a dans ces propos une forme d’extériorité évidente vis-à-vis de la Ligue. En conclusion il écrit : “Je demanderai encore un peu de place au Bulletin pour exprimer notre avis sur La Maladie Infantile du Communisme.” Dans cet article publié dans le Bulletin n°7, an4, il écrit ceci : “Pour ce qui concerne notre courant, c’est justement en fonction de la situation révolutionnaire de l’après-guerre que nous préconisons, au travers du camarade Bordiga, le boycottage des parlements”. Avait-il deux casquettes ? Ou bien écrivait-il dans le Bulletin comme Hennaut dans Bilan, comme contribution de la “communauté de travail” ou de “l’alliance” comme écrit Hennaut ?

[6Il faut rappeler que le PCB a été fondé le 1er novembre 1920 par les militants regroupés dans la Fédération de Wallonie qui publiait le journal l’Ouvrier communiste (premier numéro : 1er mars 1920), comme organe du groupe communiste de Bruxelles. C’est un groupe qui se situe à la gauche de l’Internationale communiste, développant des positions en faveur des conseils ouvriers et anti-parlementaires proches de Bordiga. Ce groupe va être contraint, sous la pression de l’IC, à fusionner avec l’aile gauche du Parti socialiste en septembre 1921. Par la suite, ce nouveau PC va toujours être marqué par ce mariage forcé.

[7Une autre source indique que le groupe oppositionnel compte environ 340 militants, majoritairement des ouvriers : “Le mouvement trotskyste belge : septembre 1939 – décembre 1964”, Marc Lorneau.

[8On peut lire les chapitres 1 et 2 de la brochure “La gauche communiste belge” de Michel Olivier pour avoir une vue plus conséquente de cette période. Téléchargeable dans les annexes.

[9Ces quelques informations fragmentaires sont tirées du livre de Nadya De Beule : Het Belgisch trotskisme. De geschiedenis van een groep oppositionele kommunisten, 1925-1940, Gent, 1980. Elle écrit par ailleurs que “l’opposition de Gand se caractérise de 1928 à 1931 par des actions vers le public extérieur : meetings dans les quartiers et manifestations. L’activité interne par contre en souffre. Lorsque les problèmes financiers deviennent trop grands et qu’il n’est plus possible d’organiser ces activités, le groupe se désagrège. L’opposition d’Anvers reste active. Elle dirige encore toujours le comité indépendant des dockers. A côté de cela il y a aussi un comité de chômeurs dont Pierre Dorremans et Lode Polk sont les animateurs”.

[10Nous n’avons pas retrouvé ce texte dont des extraits sont publiés dans la brochure de M. Olivier.

[11Nadya De Beule.

[12Circulaire aux groupes et correspondants de la Ligue, Etterbeek, le 1er mars 1932. Archives Hennaut, CarCob.

[13Idem.

[14Du moins ceux que nous avons retrouvés.

[16Communications du secrétariat, 14 février 1939. Archives Hennaut, CarCob.

[17Bulletin n°5, an4, mai 1935.

[18En décembre 1931 ce groupe ne s’appelle pas encore LCI, les militants avaient proposé au préalable “Union”. Toutefois on utilise LCI par facilité.

[19Déclaration à la conférence d’unification du 9 avril 1933.

[20Déclaration de la LCI, juin 1936. Archives Hennaut, CarCob.

[21Adhémar Hennaut écrit le 8 juin 1947 à Gaston Davoust ces propos quelques peu désabusés, tout en donnant un état des lieux qui nous semble juste : “Nous sommes de vrais insatisfaits. Et comment ne le serions-nous pas ? Lorsque je songe, en ce qui me concerne, par exemple, il y a déjà vingt ans que je n’ai plus milité dans une organisation ouvrière qui mérite ce nom, c’est-à-dire dans une organisation qui a des contacts tant soit peu sérieux avec les masses. (Ce qui a suivi après le parti communiste ne mérite pas ce nom – ce ne furent que des clubs – rien d’autre). On ne peut se dégager de l’impression de s’être dépensé pour rien.” Archives inédites. La Contemporaine, Paris.

[22“Déclaration de principe de la LCI”, paru dans le Bulletin n°1, an1.

[23La Ligue communiste – trotskiste – est créée en avril 1930 avec P. Naville, A. Rosmer, Paul le Pape (Daniel Levine) en tant que tendance interne et secrète au sein du PCF. Elle s’organise autour du journal La Vérité, fondée en août 1929. Elle disparaît en 1935 après une année de mise en sommeil, étant donné qu’en 1934 ses membres sont favorables à la politique d’entrisme au sein de la social-démocratie et adhèrent au Parti socialiste. En 1934 il y a environ une quarantaine de membres.

[24Le pseudo est entre parenthèse.

[25Pour une présentation de cette Conférence nous renvoyons les lecteurs au livre de M. Roger : “Envers et contre tout – De l’Opposition de Gauche à l’Union communiste”, Editions Ni patrie, Ni frontières, pages 121 sq.

[26“Une grande grève en Belgique” (Le Communiste n°7, 1er septembre 1932) ; “Après la grève des mineurs belges”, (n°8, 1er octobre 1932) ; “Comment l’opposition s’est-elle scindée ?”, (n°9, 1er novembre 1932).

[27“Les journées de février en France”, Bulletin n°4, an3, 1er mai 1934.

[28Lettre d’E. Labin à Hennaut, datée du 7 janvier 1933. Archives Hennaut, CarCob.

[29Lettre de Prader à Hennaut, datée du 20 octobre 1933. Archives Hennaut, CarCob.

[30Lettre de K. Landau à LCI, datée du 14 novembre 1932. Archives Hennaut, CarCob, ainsi que dans le Bulletin n°3, an2.

[31Nous mettrons en ligne les documents de ce groupe dans les temps à venir.

[32Voir la revue Octobre n°1, février 1938.

[33On apprend dans une circulaire du secrétariat de la LCI adressée aux groupes daté du 11 juillet 1932 que lors d’une réunion contradictoire avec l’Opposition communiste (trotskiste) qu’un “camarade de la fraction bordighuiste (sic) prendra la parole au nom de son groupe”. Archives Hennaut, CarCob.

[34On a retrouvé deux tracts : “Avec le prolétariat espagnol — 23 août 1936” et “Une vague de terreur en URSS”, sd — fin 1936 .

[35Pour consulter les articles de la LCI dans Bilan, voir ses sommaires.

[36Bulletin n°11, an6, novembre 1937.

[38Archives Hennaut, CarCob.

[39Selon P. Bourrinet dans son texte “La gauche communiste germano-hollandaise des origines à 1968”.

[40Archives Hennaut, CarCob.

[41BI de l’OCGI — Septembre 1933. Archives Hennaut, CarCob. Voir “Autres documents“.

[42L’ordre des Chevaliers du travail (Noble and Holy order of the Knights of Labor) est né aux Etats-Unis en 1869. C’est une organisation de défense des ouvriers de différentes professions et artisans, agriculteurs… qui agit dans ses débuts de manière secrète jusqu’en 1878 puis connait un fort développement qui culmine en 1886 avec la lutte intense pour la journée des huit heures. Cette lutte va connaître son point d’orgue avec le massacre de Haymarket Square du 4 mai 1886 où plusieurs flics sont tués. Cette organisation décline fortement les années suivantes en raison d’une répression féroce et de la concurrence de la Fédération américaine du travail.

En 1882 l’Union verrière belge est fondée à Lodelinsart puis déménage à Charleroi en octobre. Dès le départ, son comité exécutif qui veut créer un syndicat international des travailleurs du verre “charge le citoyen Delwart [NDE : Ancien membre de l’AIT, s’appuyant sur tout un réseau d’anciens militants de cette organisation] d’établir des contacts avec les syndicats de travailleurs européens et américains” [Source : Léon Wattilon : De Ridders van de Arbeid in België (1922-23) traduit en anglais : “The knights of Labor in Belgium” (1959).]. Cette même année, elle soutient financièrement à hauteur de 1.000 francs la grève de l’Union verrière américaine. Lorsqu’en 1884, l’Union verrière belge se trouve en conflit avec les employeurs, l’Assemblée des verriers à vitres de Pittsburgh affiliée aux Knights of Labor soutient la grève. C’est à ce moment que l’Union verrière belge se rattache à leur organisation. Le nombre de membres qui était de 1.500 au début de la grève passe à 2.700.

Les années suivantes d’autres corporations vont s’affilier aux Chevaliers du travail : les mineurs du Borinage (1885 — Union des mineurs) ; les métallurgistes (1886 — Union des métallurgistes) de la région de Charleroi ; la ganterie à Bruxelles (1885 — Collectivité gantière).

Les différentes corporations des Chevaliers du travail organisent des grèves, créent des caisses d’humanité (de secours) alimentées par des cotisations mensuelles. Ils organisent une grève générale à partir du 1er mai 1891 pour obtenir le suffrage universel, revendication associée à une autre qui touche à la réduction du temps de travail. Il s’ensuit une grève de 3 semaines regroupant jusqu’à 100.000 mineurs. Ce mouvement fut réprimé férocement.

Dans les années suivantes, jusqu’en 1914, il y a concurrence entre les Chevaliers et le Parti ouvrier belge. En règle générale les Chevaliers restent autonomes.[Source pour ce qui précède : Maurice Dommanget, “La Chevalerie du travail française — 1893-1911”, Editions Rencontre, 1967].

Après guerre, différentes sections régionales de la Fédération des Chevaliers du travail se constituent à partir de 1922 suite au conflit de 9.000 mineurs et métallurgistes d’Ougrée-Marihaye. La grève démarre en mars 1921 et se prolonge pendant 9 mois. Elle va mener à un divorce d’avec les Centrales syndicales qui au bout de 3 mois ont cessé de verser des indemnités aux grévistes. Ces nouvelles sections syndicales regroupent les mineurs, puis les métallurgistes (de Liège, du Borinage et région de Charleroi). D’après L. Wattilon, les Chevaliers du travail en 1922 n’ont rien de commun avec ceux d’avant guerre, comme le précise Frederic Meyers, le préfacier de l’édition américaine de 1959. L’apparition de syndicats affiliés aux Chevaliers du travail est l’organisation du mécontentement des mineurs face à l’attitude réformistes des centrales syndicales qui ont mis le couvercle sur les revendications sous prétexte de “reconstruction nationale”. Puis ces syndicats réformistes excluent de leurs rangs les militants fidèles à la conception de la lutte de classe, dont des militants du jeune PCB. En toute logique, l’on retrouve des membres du PCB à la tête des Chevaliers du travail, comme Julien Lahaut, Léon Lesoil (qui en 1928 sera oppositionnel, puis trotskyste à partir de 1930). Cette stratégie correspond à la volonté du PCB de s’efforcer de noyauter les organisations syndicales, comme le précise un rapport intitulé “la tâche des communistes aux ‘Chevaliers du travail’” : “formation de noyaux communistes pour guider, contrôler et développer l’action et l’influence communistes dans ces syndicats” [Sans date. Archives Hennaut, CarCob]. Le but étant, tout comme celui de la LCI par la suite, l’unité syndicale [Voir Bulletin n°7, an2 entièrement consacré à la question syndicales et le n°8, an2, article “notes sur la question syndicale”].

Par la suite, les Chevaliers du travail vont tenir le congrès de fondation en 1927, puis en 1928 sont adoptés les statuts définitifs. A partir de ce moment, ils mènent des grèves importantes, marquées par l’action directe et l’organisation de comités de grève réunissant syndiqués, non-syndiqués, chômeurs comme lors des grèves de juillet 1932 [Voir brochure de G. Vereeken : “Juillet 1932 — Journées insurrectionnelles et grève générale des mineurs” en annexe] et juin 1936. [Source pour ce qui précède : Nadya De Beule : “Hel belgisch trotskisme. De geschiedenis van een groep oppositionele kommunisten, 1925-1940, Gent, 1980.]

[43Bulletin n°7, an3, article “La situation politique et les tâches de la Ligue”.

[44Bulletin n°9, an2.

[45Note sur les groupes trotskistes en Belgique. La seule conséquence positive pour les trotskistes fut que l’année suivante la majorité de la section d’Anvers de la LCI rejoindra les rangs de la LCI (bl), dirigée par L. Polk et Léon De Lee, comme cela est indiqué dans Œuvres, Léon Trotsky, Tome 3, p. 138, Editions EDI, 1978.

La Voix communiste qui fut l’organe de l’Opposition communiste de gauche devient l’organe de la la section belge de la Ligue communiste internationaliste le 31 décembre 1933.

En 1935, la LCI (bolcheviks-léninistes) applique la nouvelle tactique d’entrisme au sein de la social-démocratie et intègre les rangs du Parti ouvrier belge (POB). Cette politique fut critiquée fortement par le groupe bruxellois, dirigé par G. Vereeken, qui rompt le 10 mars 1935 et lance un nouveau journal : Spartacus tout en gardant la même dénomination de Ligue communiste internationaliste.

Le groupe adhérant au POB intègre son aile gauche nommée Action socialiste, alors qu’elle est en pleine crise suite à une défection d’un militant, Paul Henri Spaak qui devient ministre au sein du gouvernement Van Zeeland (coalition catholique-libérale-socialiste). L’Action socialiste éclate et une partie va former l’ASR (Action socialiste révolutionnaire) le 3 août 1935, nom du journal fondé par Walter Dauge qui se sent proche des trotskistes. Ce groupe va quelque peu végéter, n’arrivant pas à concurrencer le PC, ni à entamer l’électorat du POB. C’est à la faveur de la grève générale de juin 1936 qui est une “révolte profonde, puissante contre l’exploitation capitaliste” (Bulletin n°7, an5.), impliquant quelques 500.000 prolétaires. Ce mouvement va pousser les 2 groupes, militants de la LCI (Vereeken) et de l’ASR à fusionner dans une nouvelle organisation : Le Parti socialiste révolutionnaire (11 octobre 1936). Celui-ci regroupe 800 militants, implantés en grande majorité dans le Hainaut tout en ayant une présence dans les villes comme Bruxelles, Anvers, Gand, Louvain, Liège, Charleroi. C’est un parti où cohabitent 3 tendances : G. Vereeken, L. Lesoil, W. Dauge. La dernière est la plus importante (660 militants).

“L’évolution des événements n’allait pas tarder à fournir à ces trois courants l’occasion de s’accrocher. En mars-avril 1937, un conflit mit aux prises la tendance Vereeken et les deux autres tendances à l’occasion des élections partielles du 11 avril à Bruxelles. Les polémiques les plus dures surgirent à propos de l’attitude de G. Vereeken à l’égard du P.O.U.M. et de la fondation de la IVème Internationale à laquelle il refusait de s’associer, le maintien du Mouvement pour la IVème Internationale lui paraissait seul se justifier. Au Congrès des 16 et 17 juillet 1938, G. Vereeken quitta le P.S.R., en octobre de la même année, il fondait Contre le courant, organe du Centre pour le rassemblement des forces révolutionnaires.

Le P.S.R. avait été créé dans la foulée de juin 1936. Or, cette grève n’avait pas été le prélude à une nouvelle montée des luttes ouvrières en Belgique. Les victoires remportées en Europe par le fascisme, les menaces de guerre, le “real-socialisme” d’Henri De Man, et, finalement, le Pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939 poussaient le mouvement ouvrier vers une attitude défensive et le mettaient sur la voie d’un neutralisme prudent et attentiste. Déforcé par ce climat, miné par ses crises internes, le P.S.R. fut entraîné à partir de 1937 dans un processus de déclin, puis de crise, lorsqu’en 1939 la guerre éclata.” Source : https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1984-37-page-1.htm

[46Comme dans le texte de Trotski “La discussion avec Hennaut”, 16 novembre 1933, Œuvres, tome III, pp. 58, Editions EDI, qui eut sa réponse dans le Bulletin n°1, an3, article “La méthode critique de Trotsky”.

[47Lettre à Richir, 24 janvier 1935. Archives Hennaut, CarCob.

[48Bulletin n°8, an5. “Vers un nouveau parti”.

[49Bulletin n°7, an4.

[50Bulletin de la LCI n°1, an6. Exil ou encore Exsil est un autre pseudonyme de Jacob Feingold.

[51Directives pour une action communiste révolutionnaire, 1931.

[52Dans leur revue Bilan on peut lire dans le numéro 2 — pour prendre un seul exemple — que c’est le “défaut d’un parti révolutionnaire du prolétariat” qui explique toutes les défaites du prolétariat. Pourquoi pas ? Toujours est-il que dans le Bulletin de la LCI ce type de formulation n’y figure pas.

[53FVC (Frans Van Croonenborch), Bulletin n°9, an5.

[54Bulletin n°9, an5.

[55Rapport sur une proposition de collaboration au “Réveil syndicaliste” et de collaboration avec les anarcho-syndicalistes en général, 11 janvier 1933, A. Hennaut. Archives Hennaut, CarCob.

[56Dans “Projet de résolutions pour les élections communales” daté du 6 septembre 1932. Archives Hennaut, CarCob

[57Bulletin de la LCI, n°6, an 5.

[58Procès-verbal de la réunion du CE du 30 mars 1937. Il faut quand même préciser “que les autres camarades du groupe se sont prononcés en faveur de l’abstention” ou le vote blanc. Archives Hennaut, CarCob.

[59La Ligue devant le problème des élections, Jehan, 20 mai 1936.

[60Bulletin n°1, an1

[61Adhémar Hennaut, “Les classes dans la Russie des Soviets”, 27 janvier 1935.

[62Manifeste de la LCI, “La classe ouvrière et la guerre”, octobre 1935.

[63Ibidem.

[64Bulletin n°2, an5, février 1936.

[65Bulletin n°9, an5.

[66Ibidem.

[67NdE : il y a dans cette analyse des subtilités que nous ne comprenons pas toujours bien. L’essentiel à ce moment est que ces divergences n’ont pas entraîné des prises de positions différentes quant à la guerre en Abyssinie où la LCI dénonce autant la défense du Négus, que les impérialistes italien, français et anglais.

Nous incitons les lecteurs à lire ces textes qui sont toujours actuels. Voir les textes du Bulletin et surtout les textes écrits par Hennaut — “Sur les causes de la guerre”, octobre 1936 — et par Jehan — “La guerre impérialiste et les tâches de la LCI”, mai 1936 — ainsi que son texte paru en janvier 1936 dans le Cahiers d’étude n°2, “Le problème de la guerre”.

Pour nous, la guerre impérialiste est le résultat de 2 éléments essentiels : la conquête de nouveaux territoires au détriment d’un autre Etat impérialiste et la guerre est toujours dirigée contre le prolétariat, pour sa destruction en tant que force de travail surnuméraire et force subversive.

[68Il y eut un vote le 24 février sur ces deux résolutions. D’après le procès-verbal de la commission exécutive du 24 février 1937, il y a eu 17 voix pour le rapport Hennaut et 8 pour le rapport Jehan. Archives Hennaut, CarCob.

[69Bulletin n°2, an6.

[70“La fin d’une alliance”, Bulletin n°3, an6.

[71Bulletin N°2, an6.

[72Bilan 35, texte de Tito.

[73Voir le passage sur les relations avec ce groupe plus haut.

[74Procès verbal de la Commission exécutive, datée du 4 septembre 1937. Archives Hennaut, CarCob.

[75Procès-verbal de la Commission exécutive daté du 22 janvier 1938. Archives Hennaut, CarCob.

[76Voir Bulletin n°4, an8, avril 1939.




Source: Archivesautonomies.org