Novembre 21, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Une situation nouvelle Ă  la frontiĂšre entre la Bielorussie et la Pologne ? Non. Voici ce qu’écrivait en 1938 Erich Maria REMARQUE, un auteur allemand, dans son livre Les exilĂ©s

Notre naufrage. peinture de MichĂšle Victor 150X150

Il savait que le chemin Ă  parcourir serait long et il essaya de dormir.
Nous arriverons à traverser, dit l’homme pñle, tu verras, Anna, tout ensuite ira mieux pour nous.
La femme ne répondit pas.
Nous pourrons certainement traverser, reprit l’homme, certainement. Pourquoi ne nous laisseraient-ils pas passer ?
Parce qu’ils ne veulent pas de nous, rĂ©pondit la femme.
Mais nous sommes cependant des hommes… »
Pauvre fou, songea Kern. Il entendit que l’homme continuait à marmonner, puis il s’endormit.
Il se rĂ©veilla quand le douanier entra pour les chercher. Ils traversĂšrent des champs et arrivĂšrent Ă  une forĂȘt d’arbres feuillus qui s’étendait massivement devant eux, bloc noir dans l’obscuritĂ©.
Le douanier s’arrĂȘta.
Suivez ce sentier et tenez votre droite. Quand vous aurez atteint la route, vous tournerez Ă  gauche. Bonne chance.
II disparut dans la nuit. Ils restÚrent debout tous quatre, irrésolus.
Que devons-nous faire maintenant, demanda la femme. Est-ce que quelqu’un connaüt le chemin ?
– J’irai en tĂȘte, dit Kern. J’étais dĂ©jĂ  lĂ , il y a un an. »
Ils marchĂšrent Ă  tĂątons dans l’obscuritĂ©. La lune n’était pas encore levĂ©e. L’herbe Ă©tait humide et frĂŽlait leurs chaussures, invisible et hostile. Puis ils arrivĂšrent Ă  la forĂȘt, dont le grand souffle les happa.
Ils marchĂšrent longtemps. Kern entendait les autres derriĂšre lui. Soudain des lampes Ă©lectriques s’allumĂšrent derriĂšre eux dans la nuit, et une voix grossiĂšre cria : Halte, ne bougez plus ! Kern, d’un bond, sauta dans le taillis. Il courait dans l’obscuritĂ©, se heurtait Ă  des arbres, continuait son chemin, traversa un tas de ronces oĂč il jeta sa valise. Il entendait courir derriĂšre lui. C’était la femme.
Cachez-vous ici, chuchota-t-il.
Mon mari… oh ! lui…
– Je vais grimper lĂ -haut.
Kern escalada rapidement l’arbre. Il sentait le feuillage en dessous de lui, doux et frĂ©missant, et il s’installa dans la fourche d’une branche. En bas, la femme se tenait immobile ; il ne pouvait pas la voir, mais il sentait qu’elle Ă©tait lĂ .
Dans le lointain, il entendit le vieux juif dire quelque chose.
Je m’en fous, rĂ©pliqua la voix grossiĂšre. Sans passeport, vous ne passerez pas, c’est tout.
Kern tendait l’oreille. Au bout d’un moment, il entendit la voix assourdie de l’autre homme qui rĂ©pondait aux gendarmes. L’un et l’autre s’étaient donc fait prendre. Au mĂȘme moment, il entendit un bruissement Ă  ses pieds. La femme chuchota quelque chose et s’en alla.
Il resta tranquille pendant un moment. La lumiĂšre de la lampe de poche se mit alors Ă  tournoyer entre les arbres. Des pas s’approchĂšrent. Kern se pressa contre le tronc. Il Ă©tait bien cachĂ© par le feuillage Ă©pais sous lui. Soudain, il entendit la voix dure de la femme dire sans ambages : Il doit ĂȘtre lĂ . Il a grimpĂ© dans un arbre.
Le rayon de lumiĂšre glissa vers le haut.
Descendez, cria la voix grossiĂšre, ou je tire !
Kern rĂ©flĂ©chit un instant. Il Ă©tait inutile de s’obstiner. Il descendit. On lui braqua la lumiĂšre des lampes Ă©lectriques sur le visage.
Passeport ?
– Si j’avais un passeport, je ne serais pas montĂ© lĂ -haut.
Kern vit la femme qui l’avait trahi. Elle Ă©tait dĂ©faite et avait presque perdu la raison.
Vous l’avez voulu, l’apostropha-t-elle d’une voix sifflante. Vous vouliez filer et nous laisser ici. On doit tous rester ici, cria-t-elle, tous !
La ferme ! hurla le gendarme. Rassemblement ! Il Ă©claira le groupe.
Nous devrions vous amener Ă  la prison, vous le savez bien. Passage illĂ©gal de la frontiĂšre. Mais Ă  quoi bon vous nourrir ! Demi-tour, marche. Vous n’avez qu’à retourner en TchĂ©coslovaquie. Mais rappelez-vous bien que la prochaine fois nous tirerons sans avertissement.
Kern chercha sa valise dans les broussailles. Ils revinrent alors sur leurs pas en silence, Ă  la queue leu leu. Les gendarmes marchaient derriĂšre eux avec les lampes de poche.




Source: Monde-libertaire.fr