Octobre 12, 2022
Par ACTA
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Dans l’article qui suit, l’économiste marxiste indien Prabhat Patnaik se penche sur la hausse de l’inflation qui touche actuellement les pays européens. Il montre en quoi l’augmentation des taux d’intérêt, présentée comme nécessaire par la Banque centrale pour contrecarrer la spirale inflationniste, a en réalité pour corollaire une augmentation du chômage et une réduction du pouvoir d’achat des classes populaires. Rappelant que l’accélération récente de l’inflation est une conséquence directe des sanctions imposées à la Russie sous la pression américaine, Patnaik en arrive à la conclusion que « les États-Unis mènent une guerre à la Russie en taxant la classe ouvrière européenne ».

Pour la première fois, le taux d’inflation annuel de la zone euro (mesuré par l’indice des prix à la consommation) a atteint deux chiffres : il a dépassé 10 % en septembre 2022, contre 9,1 % en août. Les prix de l’énergie et des denrées alimentaires ont bien sûr été le moteur de cette accélération de l’inflation, en augmentant respectivement de 41 % et de 13 %, mais ils n’ont pas été les seuls éléments à connaître une hausse du taux d’inflation. Même si l’on ne tient pas compte de l’énergie et des denrées alimentaires, le taux d’inflation de tous les autres produits de base pris ensemble est passé de 5,5 % en août à 6,1 % en septembre. Les deux tiers de l’augmentation du taux d’inflation entre août et septembre sont donc imputables aux produits de base autres que l’énergie et les denrées alimentaires. Le récit selon lequel l’accélération de l’inflation est entièrement due à la pénurie d’énergie et de nourriture causée par la guerre en Ukraine n’est donc pas correct.

Il est également faux pour deux autres raisons. Premièrement, cette accélération est antérieure à la guerre en Ukraine. Le taux d’inflation annuel, par rapport à l’année précédente, était de 1,3 % en 2017, de 1,5 % en 2018, de 1,3 % en 2019 et de -0,3 % en 2020. Il est passé à 5 % en 2021, bien avant le début de la guerre en Ukraine. Deuxièmement, l’accélération qui s’est produite avant même la guerre en Ukraine n’était pas tant due à une réelle pénurie de biens qu’à une augmentation des marges de profit, et donc des prix, en prévision d’éventuelles pénuries qui devaient survenir lorsque le monde capitaliste commencerait à se remettre de la stagnation induite par la pandémie. Même l’accélération de l’inflation qui se produit actuellement n’est pas le reflet de l’augmentation des « prix d’équilibre du marché », en raison des pénuries causées par la guerre et des sanctions imposées dans son sillage à la Russie ; elle est plutôt due à l’augmentation des marges de profit, et donc des prix, en prévision des pénuries.

Un exemple illustre bien ce propos. La Slovaquie, dont le premier ministre a averti que son économie était au bord de l’effondrement en raison de la hausse des coûts de l’électricité, a menacé de nationaliser l’approvisionnement en électricité du pays, selon le Financial Times du 28 septembre ; la raison de cette menace est que son principal fournisseur d’énergie avait décidé de vendre son excédent d’électricité à des négociants en énergie au début de l’année, mais que ces négociants proposent maintenant de revendre les contrats à la Slovaquie à un prix cinq fois supérieur à celui qu’ils avaient payé. Bien entendu, ce n’est pas comme si le « prix d’équilibre du marché » avait été multiplié par cinq dans l’intervalle ; c’est parce que les négociants en énergie profitent de la situation pour augmenter démesurément leurs marges de profit.

Cette accélération de l’inflation va se poursuivre à l’approche de l’hiver. Certains prédisent même que l’Union européenne verra les taux d’inflation grimper jusqu’à 20 % dans les mois à venir, d’autant plus que l’euro, comme la plupart des monnaies du tiers monde, se déprécie par rapport au dollar : comme les prix internationaux de l’énergie sont fixés en dollars, cela contribue à la hausse des prix de l’énergie en Europe. Le sabotage de Nord Stream 1, le gazoduc reliant la Russie à l’Europe de l’Ouest, dont beaucoup pensent qu’il est l’œuvre des États-Unis, et que les États-Unis considèrent comme l’ouverture d’une « formidable opportunité », risque de retarder toute reprise des approvisionnements de gaz en provenance de Russie, même si un accord mutuel sur la reprise de ces approvisionnements est conclu rapidement. C’est dans ce contexte que l’on s’attend à ce que la Banque centrale européenne augmente encore ses taux d’intérêt, afin de lutter contre l’inflation, lors de sa prochaine réunion du 27 octobre.

Mais, il convient de se demander en quoi une hausse des taux d’intérêt contribue à la lutte contre l’inflation. Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, a déclaré qu’une telle hausse était nécessaire pour neutraliser les anticipations inflationnistes. C’est certainement vrai, mais cela soulève la question suivante : puisqu’une hausse du taux d’intérêt ne peut annuler les anticipations inflationnistes que si elle s’oppose à l’inflation d’une manière fondamentale, comment cette opposition se produit-elle ? La réponse à cette question est simple : par la création de chômage.

Le chômage accompagne et provoque une réduction de la demande d’énergie. Il accompagne une telle réduction, c’est-à-dire qu’il en constitue une conséquence nécessaire, si la hausse du taux d’intérêt réduit l’investissement dans l’économie et donc la demande d’énergie ; et le chômage provoque également une réduction de la demande d’énergie en réduisant le pouvoir d’achat de la classe ouvrière et donc sa demande pour toutes sortes de biens et de services, y compris l’énergie. La réduction de la demande d’énergie est donc le revers de la médaille de l’augmentation du chômage, qui, comme le reconnaît Christine Lagarde, contrecarre les anticipations inflationnistes, et donc, par voie de conséquence, empêche les entreprises d’augmenter leurs marges de profit en prévision de l’inflation.

Le chômage a un deuxième type d’effet sur la réduction de l’inflation. Si le premier effet consiste à réduire le pouvoir d’achat des travailleurs à un taux de salaire donné, le second consiste à réduire le pouvoir d’achat en réduisant le taux de salaire lui-même, en veillant à ce qu’à mesure que les prix augmentent, le pouvoir de négociation des travailleurs s’affaiblisse, de sorte qu’ils ne bénéficient pas d’une compensation suffisante par rapport la hausse des prix en termes d’augmentation de leur salaire monétaire.

Ces deux effets s’additionnent, et le résultat net est que les pressions inflationnistes sont contrées par une augmentation du chômage et donc une réduction du pouvoir d’achat. C’est la manière dont le capitalisme combat l’inflation ; elle se fait nécessairement au détriment de la classe ouvrière. Il n’y a rien de mystérieux ou d’inévitable dans cette façon de combattre l’inflation. On confère un caractère mystérieux à ce processus en prétendant que, d’une manière ou d’une autre, le taux d’intérêt a une incidence directe sur l’inflation sans passer par la facture salariale réelle ; et on confère un caractère inévitable à ce processus, presque comme une conséquence, en prétendant que toutes les économies doivent utiliser cette méthode particulière pour combattre l’inflation.

Mais une fois que le mystère est levé et que nous voyons que le modus operandi de la hausse des taux d’intérêt consiste en sa capacité à générer du chômage, il devient évident que dans une économie socialiste, ou même dans une économie dirigiste du tiers-monde soucieuse d’éviter une hausse du chômage, l’inflation peut être combattue par un contrôle des prix, combiné à un rationnement des marchandises.

L’Europe, qui est en proie à une grave inflation, cherche donc à contrôler cette inflation de la seule manière dont une économie capitaliste contrôle l’inflation, c’est-à-dire aux dépens des travailleurs, en comprimant la classe ouvrière. Étant donné que la récente accélération de l’inflation en Europe a été causée par les sanctions imposées à la Russie à la demande des États-Unis, à la suite de la guerre en Ukraine, on peut légitimement affirmer que les États-Unis mènent une guerre contre la Russie en taxant la classe ouvrière européenne.

En bref, les travailleurs européens paient le prix d’une guerre dont le seul objectif est de maintenir le super-impérialisme américain, même si, bien sûr, l’avidité de profits du complexe militaro-industriel américain et l’idéologie des « néo-cons » fournissent des motivations supplémentaires pour la guerre. Il est intéressant de noter que même un homme comme Henry Kissinger a déclaré qu’il n’était « pas sage » de la part des États-Unis de soulever la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.

Il n’est pas surprenant que la classe ouvrière s’insurge dans diverses parties de l’Europe, même si, bien entendu, la résistance ne se limite pas aux seuls travailleurs. Des milliers de personnes ont manifesté en Allemagne pour exiger que le pays ouvre le gazoduc Nord Stream 2, qu’il n’a pas autorisé à devenir opérationnel lorsque les troupes russes ont envahi l’Ukraine. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre l’OTAN à deux reprises au cours du seul mois de septembre dans la capitale de la République tchèque, Prague, pour demander que le pays reste « militairement neutre ».

Ces manifestations ont hélas eu peu d’effet sur les partis politiques établis dans les grands pays comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Ce ne sont pas seulement les partis conservateurs, mais aussi les sociaux-démocrates et, dans certains cas, même les descendants des anciens partis communistes qui défendent le soutien agressif de la politique américaine par les gouvernements de leurs pays.

En fait, lors de la conférence du parti travailliste britannique, le seul délégué qui s’est exprimé contre le soutien non critique au gouvernement ukrainien n’a pas seulement été bousculé par les autres délégués, mais a même été suspendu du parti. Il n’est pas surprenant que ce soit le néo-fascisme européen qui récolte les bénéfices de cette insouciance totale des partis politiques établis pour les classes populaires.

Cet article a initialement été publié en anglais sur People’s Democracy.




Source: Acta.zone