Novembre 28, 2020
Par ACTA
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Mercredi 25 novembre mourait Diego Maradona, légende du football mondial à laquelle des millions de personnes se sont identifiées tout au long de sa vie, des faubourgs de Buenos Aires aux quartiers populaires de l’Italie méridionale. Nous avions rendu hommage à celui qui, animé par une impérissable loyauté de classe, n’a cessé de prendre position pour la justice sociale et la défense des peuples opprimés par l’impérialisme.

Certains débats ont émergé ces derniers jours visant à confronter aux célébrations endeuillées du footballeur la réalité de son machisme, ainsi que les accusations de violences conjugales émises à son encontre.

Nous versons à la discussion un texte publié à l’occasion de son soixantième anniversaire par des féministes et amatrices de football argentines. Celles-ci, témoignant de leur amour pour le footballeur et de leur profond engagement féministe, viennent mettre en lumière la nécessité de « regarder en face » les contradictions qui imprègnent ce même engagement. Elles rappellent aussi qu’on ne peut séparer l’homme, non pas du footballeur – comme on pourrait l’entendre – mais des structures historiques et sociales de domination au sein desquelles il s’enracine. Dominations contre lesquelles Maradona s’est bel et bien levé.

Car comme le résume la féministe italienne Cinzia Arruzza, Maradona était « un homme à la fois génial et terrible, à la fois divin et bien trop humain, devenu symbole, non seulement anti-impérialiste, mais de dignité pour les opprimés et les colonisés ».

Aujourd’hui, Diego Armando Maradona a 60 ans et, dans cet humble hommage, nous le saluons depuis notre féminisme populaire et maradonien.

Ce sera la première – et la dernière – note dans laquelle nous expliquerons nos sentiments et nos choix. Pour nous, le féminisme est bien plus qu’une cause ou un combat pour des droits spécifiques. Pour nous, le féminisme est une façon de regarder, d’aimer, de jouir et d’habiter nos vies. Et nos vies ne sont rien d’autre que des contradictions permanentes. C’est pourquoi, dans les lignes qui suivent, nous consacrons quelques réflexions à ces sentiments, choix et contradictions afin de renforcer ce que nous sommes : féministes, populaires et « maradoniennes ».

Nous avons une mémoire et nous n’oublions pas la violence qu’il a exercée contre plusieurs femmes. Nous en sommes conscientes, nous savons que cette violence fait partie de la société et nous nous battons pour un avenir dans lequel être un homme ne signifie pas avoir des privilèges ou exercer une quelconque violence contre le corps des femmes, dans lequel être un homme n’est pas une question de pouvoir ou de force physique.

Mais au milieu de tout ce bruit qui étouffe la voix des pauvres, nous n’oublions pas non plus que c’est vers le Sud que Diego et son football se sont tournés. Dès sa naissance, il a été marqué par cette étoile et a toujours su d’où il venait et ce qu’il visait. Sorti de la boue, il n’a jamais oublié ses origines, forgeant sa conscience de classe dans tous ces lieux où, avec les oublié.e.s, il a perfectionné son art du ballon rond, transformant le football en scène pour rendre visible l’invisible.

Quand nous parlons de Diego, nous parlons du peuple, celui qui l’a toujours accompagné, non seulement en raison de son jeu, mais aussi parce que les quartiers défavorisés se sentaient représentés par ses choix et sa rébellion. Il a également été capable de tourner le dos à ce football de « maquiladora », comme lorsqu’il a quitté Barcelone pour apporter la gloire à une équipe du sud de l’Italie, à l’immense Naples, et retirer leur hégémonie aux riches clubs du nord, comme la puissante Juventus de Platini, ou le Milan de Berlusconi. Diego a tenu tête aux dominants et a porté une voix collective.

Il s’est mobilisé contre les manigances internationales de la FIFA et de la Conmebol parce qu’il refusait de rentrer dans le jeu des puissants, préférant mettre sa position politique en avant. Le prix à payer a été élevé, puisque ce sont ces mêmes puissants qui lui coupèrent les jambes lors de la Coupe du monde 1994, ce dont nous avons d’ailleurs tous et toutes souffert.

Cependant, Diego ne retint pas la leçon et réaffirma sa désobéissance en s’opposant au blocus contre Cuba, en soutenant la révolution bolivarienne au Venezuela, en jouant au football avec Evo et en défendant la paix en Colombie, là où rares étaient ceux qui osaient lever la voix. De plus, depuis quelques années, les joueurs multimillionnaires ne voient souvent plus la participation au sein de leur équipe nationale comme une priorité. Il y a trop d’intérêts en jeu pour abandonner les matchs de leurs clubs. C’est là que Diego revient avec une image du Mondial 1990 en Italie : pleurant devant les caméras la défaite d’une Coupe du monde qu’il a disputée tout en étant amoindri physiquement.

Mais nous, les autrices de cet article, ne sommes pas les seules à être « sorties du placard » en exprimant notre amour pour Maradona. C’est pourquoi nous ajoutons d’autres voix à la nôtre, qui nous aident à regarder en face, à mettre les contradictions sur la table, à ne pas effacer notre passé, notre éducation et nos passions, qui tiennent en quelques mots.

« Il m’est inconcevable de penser au monde sans Maradona comme il m’est inconcevable de penser au monde sans féminisme »

Monica Santino est une ancienne joueuse de football, membre de La Nuestra, de la Villa 31 :

« Je ne sais pas pourquoi il faut expliquer en permanence pourquoi on aime quelqu’un. On aime quelqu’un pour ce qu’il fait, pour ce qu’il représente. Et tout ce qu’il (Maradona) représente va au-delà du terrain de football et du jeu, car il était capable de transmettre une intensité d’émotion rarement vue auparavant. C’est cela que fait le football, c’est cela qu’il génère, il vous fait embrasser quelqu’un que vous ne connaissez pas quand votre équipe marque un but. Le football vous fait profondément pleurer, il vous fait parfois éprouver une joie inconcevable ou excessive. Et Maradona, c’est le football et Maradona, c’est tout cela.

Maradona est quelqu’un qui n’a jamais oublié d’où il vient, quelles sont ses origines, ce dont il est fier. C’est un point de proximité avec un mouvement social comme le féminisme, qui cherche à transformer le monde. Et, bien que parfois machiste, Maradona essaie lui aussi, à sa manière, de transformer le monde. Nous avons donc plus de points communs que de points de discorde, et puis, bien sûr, il y a des contradictions, mais elles font partie de la vie et du jeu lui-même.

Pour moi, il est inconcevable de penser un monde sans Maradona comme il est inconcevable de penser un monde sans féminisme. Ainsi, mettre en contradiction une chose avec l’autre, comme si l’on ne pouvait pas être féministe et aimer Maradona, ce n’est pas le féminisme que j’aime ou auquel je veux participer. Ce n’est pas le féminisme que j’utilise comme outil pour transformer ma propre vie et celle de ceux et celles qui m’entourent. C’est-à-dire, la quête d’un monde plus juste où il n’y aurait plus d’opprimé.e.s. Et Maradona a beaucoup à voir avec cela.

Je suis maradonienne, je suis féministe, je suis lesbienne, je suis de Buenos Aires et j’aime ce pays tout entier. Je suis péroniste et j’ai haï les dix années de ménémisme. Comme la plupart d’entre nous, je suis tout cela à la fois : une mer de contradictions qui nous rend vivant.e.s, non pas pour manger, dormir et regarder la télévision, mais pour brûler de tout changer, comme Diego l’a fait pendant ses années de joueur, et comme il le fait aujourd’hui alors qu’il fête son 60ème anniversaire. »

« Être féministe, est-ce devoir effacer nos histoires, nos parcours, ce qui nous faisait autrefois vibrer d’émotion ? »

Ro Ferrer est communicante, illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées :

« Que serais-je sans le poing levé de Diego, le chagrin d’amour, la construction d’une mystique de l’équipe et du peuple… Sans le coeur battant la chamade sitôt que son pied touchait le ballon, quand les muscles de ses jambes se tendaient et qu’elles commençaient à danser…

Je suis féministe et je vis avec de nombreuses contradictions, reconnaissant aussi les erreurs, les miennes et celles des autres.

Il m’a fait aimer le football. Il n’est pas Dieu, c’est un homme qui, outre la gloire, a connu et connaît encore des misères ; qui est né dans cette culture de merde qui vous élève et vous écrase avec la même force, qui enseigne aux hommes que nous sommes leur propriété privée, qu’ils ont tous les privilèges et pas de responsabilités en dehors de celles énoncées depuis les sphères du pouvoir.

Je suis féministe et maradonienne, car quand je le vois, mon enfance vient m’embrasser. »

« D’or et de boue »

Ayelén Pujol est journaliste sportive et joue au football :

« Évidemment, je suis attirée par son jeu, mais aussi par le fait qu’il se tient toujours du côté des opprimé.e.s. Quand je le voyais jouer et parler, je rêvais d’être comme lui : tout casser sur le terrain, espérant jouer de cette façon avec mon pied gauche, et puis sortir du terrain et dire les choses qu’il disait. C’est un créateur, il nous a invité à réfléchir à des mondes nouveaux et plus justes grâce au football. Bien sûr, il est d’or mais aussi de boue. »

Et en cours de route, nous avons trouvé un écrit qui nous a interpellées et nous a donné envie de continuer à réfléchir. Ainsi, nous ajoutons la note de Maia Moreira, du département de genre du Club Lanús (dont elle est supportrice), « Maradonienne et féministe : l’ordre des facteurs ne modifie pas le produit », sur le blog La pelota siempre al 10, où elle nous dit, entre autres choses :

« Il y a autant de féminismes que de féministes, c’est pourquoi j’aime définir le féminisme que je porte à partir de quelques questions que je considère comme fondamentales. L’une d’entre elles consiste à démolir cet axiome qui marque absurdement l’antinomie entre le fait d’être à la fois féministe et maradonienne.

Comme tant d’autres, je construis ma vie autour de mes goûts. Je me réjouis en pensant que – comme je l’ai appris avec Diego et avec le féminisme – cette existence croise les sentiments de milliers de compagnon.ne.s qui souhaitent également voir advenir une réalité plus désirable, plus juste, un monde plus égalitaire. Pour moi, le militantisme féministe a beaucoup à voir avec cet esprit d’équipe que je trouve toujours latent chez Diego, malgré le passage du temps. Je pense que Maradona est toujours présent dans ce mélange qui mêle le populaire et le savant et que ce n’est pas un hasard s’il a offert à beaucoup d’entre nous l’excuse parfaite : le football. Une excuse dont nous nous servons également comme d’un outil pour faire de ce monde d’égalité, une réalité.

En tant que féministe, je ne veux pas que nous oubliions d’où nous venons, je veux que nous sachions et que nous acceptions que nous sommes différentes, que nous sommes blessées par l’injustice, et que nous jouons en équipe. Et je sens profondément que Diego représente aussi cela, malgré ses failles – tout comme moi, malgré les miennes.

Pelusa [“la peluche”, surnom donné à Maradona à cause de sa touffe de cheveux] parle depuis ses origines boueuses, il a accepté son nouveau monde sans jamais cesser de le remettre en question quand il l’estimait injuste. Et il forme encore – éternellement, espérons-le – une équipe, il nous donne de la joie. Diego est la rencontre, il est le néant et la gloire que nous chante Patricio Rey, il est le peuple. »


Nous nous retirons ici, souhaitant encore un bon anniversaire à celui pour qui nous avons prié, allumant des bougies ou accomplissant nos rituels, quand sa vie partait en fumée alors que, partout, des milliers de personnes attendaient et pleuraient. Nous nous retirons et continuons à réfléchir et à nous interroger : nous faisons des erreurs, parfois nous les payons, parfois non. Un peu comme Diego Maradona, qui assume lui-même la responsabilité de ses erreurs.

Nous partageons ces idées parce que notre féminisme est construit sur la boue et la contradiction, sur la collectivité et la célébration, sur les larmes et la douleur quotidienne de l’injustice. Tous les jours, nous voulons la transformer, et en attendant nous crions au but et nous nous embrassons les un.e.s les autres.

Nadia Fink, Lisbeth Montaña et Camila Parodi

Article initialement publié en espagnol sur le site marcha.org

Pouvons-nous être féministes et aimer Maradona ?



Source: Acta.zone