Avec de l’enthousiasme pour les mobilisations actions autour des changements climatiques, qui nous semblent porter un immense potentiel mais déjà buter sur certaines limites, il nous a paru intéressant de revenir à ce texte et de le traduire. Il propose un discours radical, une critique plus profonde pour faire face aux différentes récupérations politiciennes et étatiques, et réfléchir plus loin que l’écho médiatique souvent superficiel.

1) Les Etats et autres autorités qualifient le changement climatique de crise « écologique ». C’est une fausse représentation de la réalité.

Le changement climatique est avant tout le résultat de rapports sociaux funestes et un symptôme de plus de la domination et de l’exploitation omniprésentes.

1a) Nous listons ici des aspects importants de ces rapports sociaux et de ces structures de pouvoir qui permettent le changement climatique :

  • L’omniprésence d’un système économique basé sur le profit à court terme et donc pas enclin à préserver les ressources fondamentales
  • Du travail aliénant et forcé : l’obligation de gagner de l’argent pour survivre. Le plus souvent ce travail doit être fourni dans des secteurs où ne sommes plus conscient.es ni ne pouvons utiliser directement les résultats de notre travail
  • Un manque d’autodétermination : les personnes sont découragées et même directement empêchées de s’organiser par elles-mêmes et de prendre leur vie en main. Le pouvoir décisionnel sur notre propre vie est plutôt délégué à d’autres (les expert.es, les politicien.nes, les leaders, etc.). Cet état de fait est une contrainte ; quand cela s’avère nécessaire, les dirigeant.es le maintiennent par la violence. Les personnes ainsi dépossédées des moyens de décider de leur propre vie vont donc plutôt formuler des revendications envers les autorités que de s’opposer avec toutes leurs forces contre les crises produites continuellement par le système dominant et de se battre directement pour la vie qu’elles souhaitent.
  • Une dépendance croissante : de plus en plus de secteurs auparavant autogérés (p. ex. l’alimentation) sont transférés à de grosses entreprises qui visent à maximiser leurs profits –nous perdons ainsi non seulement le rapport avec notre environnement vital, mais aussi notre indépendance.
  • La perte de connaissances, compétences et de capacités sociales autonomes (en anglais « deskilling ») : le savoir nécessaire pour mener une vie indépendante tombe dans l’oubli. Les individu.es sont ainsi toujours plus dépendant.es et donc faciles à contrôler et à exploiter.
  • L’aliénation sociale : l’industrie du divertissement et les médias modernes nous isolent toujours davantage de notre entourage direct, le rapport aux autres exploité.es, à nos voisin.nes, etc. se perd.
  • Un affaiblissement de la conscience écologique : à cause de la dégradation croissante des écosystèmes naturels, nous n’avons plus conscience des cycles écologiques et de leur valeur.

En tant qu’anarchistes qui voulons combattre le changement climatique, nous devons analyser, viser et attaquer les méthodes et les institutions qui produisent cette aliénation. Nous devons également avoir des propositions antiautoritaires alternatives concrètes.

1b) La plupart des personnes, en tout cas dans les régions encore moins touchées par le changement climatique, influencées par la rhétorique des dirigeant.es, n’ont qu’une conception écologique du changement climatique ; elles ne prennent pas en compte les rapports sociaux qui l’ont pourtant provoqué.

Les médias dominants occupent un rôle important dans la propagation de cette idée, comme souvent les ONG, qui participent à la tendance de déléguer la responsabilité à des expert.es et donc à rendre les résistances inoffensives.

Lorsque ces personnes/ces organisations revendiquent des mesures contre le changement climatique, il s’agit la plupart du temps de solutions technocratiques ou d’interventions autoritaires. En principe, elles ne remettent pas en question les conditions sociales à l’origine du changement climatique. Les pratiques d’exploitation et de domination pourraient perdurer, pour autant qu’elles deviennent « vertes ».

Même si ces personnes/ces groupes s’inquiètent des problèmes écologiques, nous ne pouvons pas les considérer comme nos allié.es, mais plutôt comme nos adversaires.

2)S’ils ne sont pas directement attaqués, l’Etat et les autres autorités sortent renforcés des crises. Plutôt que de prendre consciences que les dirigeant.es et leurs valeurs sont à l’origine du problème, iel.les sont considéré.es comme des sauveur.euses, comme une partie de la solution.

2a) Les solutions autoritaires impliquent presque toujours des promesses de recourir à la technologie (des techniques parfois inexistantes ou fantaisistes : géo-ingénierie, technologie verte). Elles sont donc intégrables au système d’exploitation capitaliste en place et lui permettent de s’adapter à la raréfaction des ressources et à des rapports sociaux modifiés.

Bien que notre époque regorge d’exemples sur les conséquences délétères de l’idéologie du progrès, les dirigeant.es continuent de s’y référer. D’autres façons de vivre sont condamnées et combattues brutalement, sous prétexte qu’elles vont contre le progrès, c’est-à-dire contre l’économie.

2b) En collaboration et en concurrence avec les Etats, des multinationales se présentent comme les nouvelles sauveuses autoproclamées dans la crise écologique. Ce sont surtout des entreprises qui se sont spécialisées dans la collecte de données, les technologies « smart » et l’industrie 4.0 (cf. la Silicon Valley, respectivement Google). Selon ces entreprises, des algorithmes devraient bientôt s’occuper aussi des intérêts écologiques de notre planète en veillant à une utilisation plus efficace des ressources (tant humaines que matérielles) et une amélioration de la prévisibilité des comportements humains (c’est-à-dire un contrôle accru). Il est aujourd’hui difficile de s’imaginer quelles incidences ce système économique de domination, qui mise maintenant sur ces senseurs « smarts » toujours plus petits, performants et nombreux, aura sur ce que nous appelons liberté et autodétermination. Comme il est difficile d’imaginer le potentiel de domination des acteurs (individu.es, entreprises, Etats ou algorithmes) qui auront accès à toutes les informations collectées par ces senseurs.

2c) La protection de l’environnement et la raréfaction des ressources servent de prétexte pour promulguer de nouvelles lois qui renforcent le contrôle social (cf. le débat sur l’écofascisme).

2d) Au vu du changement climatique, de l’exploitation démesurée et de l’accumulation des ressources, on peut estimer que les conflits pour les ressources vont redoubler. Les armées se préparent déjà activement à intervenir dans ce type de scénarios.

Cela signifie donc que le changement climatique, la raréfaction des ressources et la destruction des milieux vitaux entraîneront des flux migratoires, qui justifieront des interventions militaires, voire des guerres en cas de conflit et pourraient servir de prétexte à une militarisation de la société.

2e) De plus, un discours qui prétend qu’il « nous » faut défendre « nos propres ressources » ou notre standard de vie habituel (impérialiste) renforce le sentiment d’unité nationale (ou d’unité citoyenne ou religieuse). « On doit se serrer la ceinture… » Les différences de classes reparaîtront au grand jour, servant de prétexte à la « crise », à la raréfaction des ressources et à la « simplicité nécessaire » qui en découle. Des raisons de masquer les inégalités et de pacifier les conflits potentiels.

2f) L’Etat et les autres autorités insistent en permanence sur le fait que, dans cette société globalisée, extrêmement complexe, dépendante et technologisée, les crises ne peuvent être résolues que par la force majeure des autorités. Il en découle une impression d’impuissance, de manque de solutions alternatives.

En tant qu’anarchistes il nous incombe donc de dénoncer ce sentiment d’impuissance et de proposer des alternatives antiautoritaires.

2g) La consommation « consciente » est un phénomène qui touche avant tout des personnes riches de l’élite intellectuelle. La possibilité de consommer « fair trade », « bio » ou « durable » représente une façon onéreuse d’alléger sa conscience et de se sentir moins coupable. Ces choix de consommation « conscients » semblent en même temps permettre de pacifier la société : ces personnes ne considèrent leur marge de manœuvre plus qu’à travers le prisme de la consommation et sont ainsi persuadées de participer à « rendre le monde meilleur », plutôt que de mettre en question l’exploitation et la domination, et de se battre activement pour une vie autodéterminée.

2h) La raréfaction des ressources et des zones géographiques avec des conditions de vie favorables (température, fécondité, peu de catastrophes naturelles) va entraîner une séparation de plus en plus critique entre personnes inclues et exclues. Les personnes privées des conditions nécessaires à la satisfaction de leurs besoins primaires par les problèmes écologiques sont particulièrement concernées par ce processus d’exclusion. Forcées à la migration, elles sont totalement dépendantes et donc plus faciles à discriminer, exploiter et dominer.

3. La séparation tant géographique que temporelle des victimes et des profiteurs du changement climatique, tout comme la différente intensité géographique et temporelle de ses conséquences, rendent plus difficile une solidarisation avec d’autres exclu.es et une intervention anarchiste.

D’un autre côté, de nouvelles modalités d’action peuvent émerger du caractère global du changement climatique.

Mais elles n’apparaîtront pas toutes seules, elles doivent êtres portées par des anarchistes. Il nous faut créer des liens et faire converger les luttes.

Traduit de l’allemand en mars 2019, texte original paru anonymement en août 2016, consultable sur la plateforme d’archive en ligne : https://anarchistischebibliothek.org/library/anonym-thesen-zur-diskussion-uber-klimawandel-und-herrschaft