Juillet 11, 2021
Par Archives Autonomie
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Qu’est-ce que le parlement ? Une institution qui a toujours servi Ă  la bourgeoisie pour sa domination : originellement, en France, il a Ă©tĂ©, sous la forme de la Constituante ou de l’AssemblĂ©e lĂ©gislative, un organe de lutte, et mĂȘme un organe rĂ©volutionnaire dans le sens bourgeois de ce terme. Il sert Ă  renverser dans un premier temps la domination de l’aristocratie et de la monarchie de droit divin, Ă  proclamer les droits des citoyens, leur Ă©galitĂ© devant la loi. Il ne s’agit lĂ  naturellement que d’une fiction : le cĂŽtĂ© rĂ©volutionnaire des premiĂšres formes parlementaires, de la Convention mĂȘme, rĂ©side uniquement dans le renversement de l’Ancien RĂ©gime [1]. Il ne consiste pas du tout dans l’introduction d’une Ă©galitĂ© rĂ©elle des citoyens, puisque celle-ci est annulĂ©e par l’inĂ©galitĂ© Ă©conomique. Il sanctionne et tend Ă  perpĂ©tuer cette inĂ©galitĂ©, il veut Ă©terniser un Ă©tat de fait dans lequel la prĂ©tendue libertĂ© des citoyens se rĂ©duit Ă  la libertĂ© de la classe bourgeoise d’exploiter et de dominer. Une fois liquidĂ©e la lutte contre l’Ancien RĂ©gime, contre les formes fĂ©odales, le constitutionnalisme parlementaire devient une forme de simple domination du capitalisme en voie de dĂ©veloppement, une forme rĂ©actionnaire. DĂ©jĂ  en 1848 et 1849, la Constituante en France sert d’arme aux bourgeois pour rĂ©primer le mouvement prolĂ©tarien naissant et pour prĂ©parer l’avĂšnement de NapolĂ©on III. En 1871, l’AssemblĂ©e rurale est la rĂ©action, le parlement de Thiers est l’arme la plus efficace pour Ă©trangler le mouvement communard. ClĂ©ricaux, dĂ©mocrates et socialistes, ont collaborĂ© moralement et matĂ©riellement au massacre effroyable avec lequel s’est terminĂ©e la rĂ©volution de 1871. À sa naissance en Allemagne, Ă  Berlin et Ă  Francfort, l’assemblĂ©e a manifestĂ© dĂ©jĂ  ses tendances rĂ©actionnaires.

La domination capitaliste se consolidant dĂ©finitivement, le parlement devient, dans les nations dĂ©mocratiques ou soi-disant telles, l’expression la plus authentique de la prĂ©pondĂ©rance capitaliste. À l’époque oĂč le mouvement prolĂ©tarien, comme l’avait fait le chartisme en Angleterre, a formulĂ© des revendications dĂ©mocratiques, telle que celle du suffrage universel, il n’a pas vu que sa participation au parlement par l’intermĂ©diaire de ses reprĂ©sentants ne faisait que prĂ©parer un renforcement du rĂ©gime parlementaire. Certes, le sentiment qui guidait les prolĂ©taires avait Ă  l’époque une valeur rĂ©volutionnaire, mais l’enthousiasme ouvrier mal dirigĂ© devait forcĂ©ment, avec le dĂ©veloppement qui a suivi de l’aristocratie ouvriĂšre, faire naufrage sur les Ă©cueils de la collaboration. Les problĂšmes n’étaient pas encore apparus en pleine clartĂ© et il semblait alors que le suffrage universel devait entraĂźner une grande activitĂ© politique des masses et provoquer en elles un dĂ©veloppement de la conscience. Il ne faut pas nier que le dĂ©but de ce mouvement comporte un cĂŽtĂ© positif dans la mesure oĂč il suscite au sein du prolĂ©tariat de nouvelles initiatives et oĂč il oriente son attention sur des problĂšmes un peu plus vastes. Il permet au prolĂ©tariat parisien de passer sur le terrain d’une action consciente : en effet, il ne faut pas oublier que les conceptions dont la Commune s’est inspirĂ©e trouvaient une large base dans le respect du suffrage universel et d’une certaine idĂ©ologie dĂ©mocratique et nationale, laquelle n’a Ă©tĂ© dĂ©passĂ©e que trop tard dans la lutte. C’est pour les mĂȘmes raisons qu’il ne faut pas dissimuler le cĂŽtĂ© nĂ©gatif que le mouvement pour le suffrage universel et la participation parlementaire ont eu en soi : mais cela reprĂ©sente un trĂšs vaste champ d’expĂ©rience dans la mesure oĂč aujourd’hui, peu Ă  peu, il conduit les masses Ă  estimer les effets de la politique parlementaire des chefs et des dĂ©magogues. Le cĂŽtĂ© nĂ©gatif a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©ment la corruption inĂ©vitable des couches prolĂ©tariennes qui, dans les cuisines Ă©lectorales, ont perdu de vue les problĂšmes fondamentaux de la rĂ©volution. Éviter ce processus de corruption n’était certes pas un facteur de volontĂ©, car l’on ne pouvait pas orienter les masses vers une direction diffĂ©rente Ă  une Ă©poque historique dans laquelle cette expĂ©rience s’imposait.

Il reste un fait indiscutable, Ă  savoir que, si des Ă©lĂ©ments anarchistes ont vu pour la classe ouvriĂšre cette voie diffĂ©rente, cela a du mĂ©rite ; il faut cependant remarquer que les tendances antiparlementaires sont devenues une tradition un peu fade dans le camp anarchiste, tandis qu’elles ont trouvĂ© une expression nouvelle et vivante dans les courants ouvriers communistes qui, durant la guerre et aprĂšs elle, se sont dĂ©veloppĂ©s dans tous les pays.

L’antiparlementarisme lĂ©niniste ne peut assurĂ©ment pas ĂȘtre comptĂ© dans ce mouvement, Ă©tant donnĂ© qu’il reprĂ©sente un mĂ©lange curieux, une contamination de tendances bourgeoises et prolĂ©tariennes. Chez lui, le parlement est condamnĂ© en principe, mais, c’est Ă©trange, il est valorisĂ© tactiquement et cela sur la base de l’expĂ©rience russe. Le lĂ©ninisme ou le bolchevisme a cru pendant un moment de l’histoire Ă  sa nature prolĂ©tarienne et, en tant que tel, il a cru que son expĂ©rience devait se reproduire dans les pays occidentaux. Aujourd’hui, il ne croit plus en sa nature prolĂ©tarienne, mais il a tout intĂ©rĂȘt Ă  le laisser croire aux ouvriers. À l’épreuve des faits, aujourd’hui, il apparaĂźt nettement que la rĂ©volution russe a conduit avec le temps Ă  l’élimination de toute activitĂ© des conseils ouvriers et Ă  la dictature de parti, qui, bien que n’ayant pas la forme parlementaire, reproduit clairement tous les systĂšmes de la politique bourgeoise.

L’antiparlementarisme lĂ©niniste, Ă©quivoque et incomprĂ©hensible pour une vĂ©ritable Ă©lite rĂ©volutionnaire, se dĂ©masque aujourd’hui totalement puisque, au lieu de dĂ©molir le prĂ©jugĂ© du suffrage Ă©lectoral, il le renforce en proclamant comme Ă©tant des victoires communistes les succĂšs Ă©lectoraux allemands en particulier. De cette façon-lĂ , le suffrage universel est en passe d’acquĂ©rir pour le bolchevisme une valeur nettement rĂ©volutionnaire ! C’est tout autre chose que de la propagande antiparlementaire ! Le parlementarisme antiparlementaire des bolcheviks trouve dĂ©finitivement sa raison, et il ne se diffĂ©rencie en rien de l’électoralisme des socialistes italiens de 1919. Il sert Ă  conduire le prolĂ©tariat, dans ce cas-lĂ , lors des derniĂšres Ă©lections allemandes, sur un terrain purement ultranationaliste en les dĂ©tournant des problĂšmes fondamentaux de la rĂ©volution. Le masque bolchevik tombe ouvertement encore une fois comme en 1923, et l’alliance germano-russe se rĂ©vĂšle ĂȘtre encore une fois une rĂ©alitĂ© indĂ©niable. Les quatre millions et demi de voix que la Parti communiste allemand a remportĂ©s sont un cadeau que la bourgeoisie allemande a fait Ă  la nĂ©o-bourgeoisie russe. Et c‘est lĂ  le marĂ©cage dans lequel l’antiparlementarisme parlementaire des bolcheviks devait finir par s’échouer.

En Italie, il est apparu Ă  un moment donnĂ©, dans le Parti socialiste italien, un courant abstentionniste qui souhaitait, comme les groupes semblables de Hollande, comme le Parti communiste anglais, comme une partie de la Ligue Spartacus en Allemagne, le boycott du parlement. Il a Ă©tĂ© liquidĂ© par le mĂȘme Bordiga qui en avait parrainĂ© la formation. Ces abstentionnistes ont soutenu un peu faiblement dans Il Soviet de Naples le boycott du parlement. Mais, en 1924, c’est le mĂȘme Bordiga qui affirmait que la participation aux Ă©lections Ă©tait un acte de courage et par consĂ©quent nĂ©cessaire. Comme si le courage des rĂ©volutionnaires n’avait pas d’autres domaines oĂč se manifester ! Beaucoup peuvent dire aujourd’hui : regardez, le fascisme ne veut plus du suffrage universel, mais il veut que l’on vote pour sa liste : eh bien, aujourd’hui, aujourd’hui prĂ©cisĂ©ment, c’est de ne pas voter qui est un acte de courage. Le fait de ne pas voter est une condamnation du parlement fasciste et du parlement dĂ©mocratique. Mais il ne suffit pas de ne pas voter ; il faut organiser le boycott non seulement du parlement, mais aussi des Ă©lections, et ce dans tous les pays.

En Italie, le fait est clair : le parlement dĂ©mocratique a accouchĂ© du parlement fasciste. En lui, plus que dans tout autre pays, l’essence du parlement est dĂ©masquĂ©e. Les hĂ©ritiers de Matteotti, les pleurnicheurs couards de la Concentration, cherchent Ă  faire revivre dans la figure de la victime qui, vivante, aurait toujours Ă©tĂ© un ennemi de la classe ouvriĂšre, la tradition du bon parlement, du parlement dans lequel la dĂ©magogie du XIX° siĂšcle a trouvĂ© un [?] digne. Le parlement a Ă©tĂ© transformĂ© en bivouac [2] en 1922 sans que [mots illisibles], un parlement qui en 1924 a sauvĂ© le Duce parce qu’il fait davantage que l’immonde sycophante de Predappio [3]. Un parlement qui a sauvĂ© la bourgeoisie au cours de la farce de 1919 qui a parodiĂ© la rĂ©volution prolĂ©tarienne, et qui l’a couverte de honte. Et le ramassis de stercoraires puants de la Concentration voudrait encore nous redonner un parlement dans lequel le plus vil des rĂ©formistes, Filippo Turati, cette prostituĂ©e parlementaire dĂ©crĂ©pite, trĂŽnerait avec la troupe des profiteurs de l’émigration, de ses complices de la Ligue des droits de l’homme, des lĂšche-bottes et des flics de la bourgeoisie française. L’assemble rĂ©publicaine dans laquelle les Caporali et les Salvi devraient, avec les Baldini et consorts, trouver la rĂ©compense aux cĂŽtĂ©s d’un va-t-en-guerre qui a Ă©chouĂ©, d’un quelconque Schiavetti, la rĂ©compense de leurs saletĂ©s commises sur le sol français. Ce sera cela le nouveau parlement : et si le temps lui en est donnĂ©, auquel participeront en union licite les mercenaires de Staline auxquels nous, les prolĂ©taires, nous briserons l’échine et que nous balayerons comme les grandes salles du Vatican et les piĂšces du Quirinal. Avec de la mitraille !




Source: Archivesautonomies.org