Mai 31, 2020
Par Rouen Dans La Rue
288 visites


« Y a des fois oĂč je me sens seule
Y a des fois oĂč j’ai peur de ma gueule
Ma gueule d’étranger
Ma gueule qui sait pas oĂč aller Â»
Camélia Jordana, Ma gueule, 2014.

#MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice

Une vive Ă©motion a accompagnĂ© les courageuses dĂ©clarations de la chanteuse CamĂ©lia Jordana et la pathĂ©tique rĂ©action de Castaner. ConformĂ©ment Ă  son rĂŽle, ce dernier volait au secours de la police et se rangeait derriĂšre ses syndicats d’extrĂȘme droite comme il l’a dĂ©jĂ  fait mille fois. RĂ©sultat : Plus de 50 000 tweets pour le hastag #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice oĂč chacun rappelle son expĂ©rience traumatisante, les multiples ratonnades, les brutalitĂ©s odieuses, les mutilations Ă  rĂ©pĂ©tition quand ça n’est pas tout simplement la mort et le crime toujours impuni.

Cette affaire rĂ©vĂšle une fois encore la fracture qui oppose la police et une partie de la population : celle issue de la colonisation et qui fait l’objet d’une violence d’Etat particuliĂšre dans les quartiers populaires, mais aussi les zadistes qui inventent une vie en luttant contre l’avancĂ©e du dĂ©sert et les manifestants qui constituent une menace un peu trop vivante pour le pouvoir, les gilets jaunes en sont la plus rĂ©cente illustration. Ils sont, nous sommes, de plus en plus nombreux Ă  avoir peur de la police, et en consĂ©quence Ă  la dĂ©tester, elle et ce pouvoir qui ne tient plus que par elle.


La police fonctionne naturellement Ă  la peur. Elle est en son principe mĂȘme terroriste


Une telle dĂ©claration pourtant relĂšve de l’évidence et s’accorde avec l’expĂ©rience la plus immĂ©diate de centaines de milliers de personnes. La vieille « peur du gendarme » est constitutive du gendarme lui-mĂȘme. La violence en acte est toujours aussi violence en puissance. La force qui s’exerce produit dans le mĂȘme temps la peur de cette force. C’est d’ailleurs l’un de ses objectifs. Il n’y a pas d’autoritĂ© sans marquage effectif des corps et pĂ©nĂ©tration affective des esprits : la claque, la matraque ou le LBD produisent inĂ©vitablement un sentiment de peur. Et tout gouvernement sait que ce sont les Ăąmes qu’il faut d’abord gouverner.

La fonction politique rĂ©elle de la police est de maintenir l’ordre (inĂ©galitaire par essence) et de rĂ©primer ce qui vient le contester. Elle fonctionne naturellement Ă  la peur. Elle est en son principe mĂȘme terroriste. « En mutiler un, pour en terroriser cent ; ou cent pour en terroriser dix-mille Â», telle est la logique par exemple des mutilations Ă  rĂ©pĂ©tition. RĂ©primer et terroriser dans le mĂȘme geste. La peur est en derniĂšre instance l’une des façons de gouverner.


C’est la peur de la police qui a tuĂ© Zied et Bouna


C’est ce qui explique pourquoi ils sont si nombreux Ă  fuir Ă  la vue de la police. Non pas qu’ils aient quelque chose Ă  se reprocher. A part de le fait d’ĂȘtre un peu trop basanĂ© et d’avoir Ă©tĂ© l’objet de multiples humiliations. C’est la peur de la police qui a fait courir Zied et Bouna et les a menĂ©s Ă  se rĂ©fugier dans un transformateur EDF. C’est elle aussi qui a tuĂ© Salom et Matisse, mortellement percutĂ©s par un train : « C’est allĂ© hyper vite, entre trois et cinq minutes. On Ă©tait assis dans la citĂ©, ils sont entrĂ©s Ă  six en uniformes avec leurs matraques. Ils ont couru vers nous, ils voulaient nous attraper. On a eu peur et on est partis en courant ». Pourquoi ont-ils eu peur ? « C’est ceux qui nous frappent tout le temps, pour rien, explique AurĂ©lien, blessĂ© au bassin et au visage et obligĂ© de se dĂ©placer en fauteuil roulant. On ne voulait pas se faire Ă©clater encore une fois ».

zied

La peur d’un contrĂŽle. La peur de la Bac. La peur de se manger des coups et des insultes, et un outrage si on la ramĂšne un peu trop. Certains n’hĂ©sitent pas Ă  sauter Ă  l’eau comme cet adolescent Ă  Quimper. VoilĂ  qui en dit long sur la peur que la police inspire.


Croire qu’on ne risque rien face à la police est proprement dangereux


C’est que souvent, la peur de la police peut sauver. Une grande partie de ceux qui se sont fait blesser ou tabasser n’ont pas Ă©tĂ© assez mĂ©fiants. Beaucoup de gilets jaunes mutilĂ©s en tĂ©moignent. Ils Ă©taient pris dans des affrontements et essayaient d’en sortir en s’approchant des forces de l’ordre de la maniĂšre la plus pacifique qui soit. Croire naĂŻvement qu’on n’a rien Ă  craindre en face des forces de l’ordre est on ne peut plus dangereux. Et que dire de ceux qui ont perdu une main ou un Ɠil pour ĂȘtre allĂ© manifester. Comment s’imaginer un instant que la police utilise de telles armes ? Ou qu’elle est capable d’une telle violence. Ne pas avoir peur de la police, c’est en fait trop mal la connaĂźtre.

ee

Qui dira aussi la peur des parents ? Et comment ne pas prĂ©venir ses enfants de la maniĂšre la plus claire qui soit de la menace absolue que constitue la police, quitte Ă  se faire un vecteur inconscient de cette peur. Il n’y a aucune raison de se croire en sĂ©curitĂ© en leur prĂ©sence. Tout au contraire ordonne la plus extrĂȘme des prudences. On sait, qu’il suffit de pousser une poubelle devant un lycĂ©e pour se faire Ă©borgner au flashball. On peut aussi se faire littĂ©ralement fracasser la tĂȘte, comme Maria, cette jeune marseillaise de 19 ans (photo d’illustration) ; ou partir en garde Ă  vue et ne jamais en sortir vivant comme Wissam El-Yamni ou encore Adama pour ne citer qu’eux.


Il arrive parfois que la peur de la police n’opĂšre plus. Ce sont des corps rĂ©sistants qui se dressent alors


Pourtant si la terreur est permanente, elle ne suffit pas Ă  faire taire les corps pour de bon. Le rĂȘve de toute police serait de nous terroriser au point de nous soumettre dĂ©finitivement. Il faudrait se laisser insulter, frapper, rĂ©primer sans broncher. Mais comment rester passif face Ă  la violence subie ? Il arrive parfois que la peur de la police n’opĂšre plus. Ce sont des corps rĂ©sistants qui se dressent alors. RĂ©ponses, coups rendus, bataille rangĂ©e, Ă©meute, soulĂ©vement.  Les situations ne manquent pas oĂč l’obstacle que constitue la police est dĂ©fiĂ©, voir surmontĂ©. Si l’ordre rĂšgne trop souvent, il Ă©choue Ă  rĂ©gner toujours. Alors la peur change de camp.

ddd

***

Photo d’illustration : Maria, 19 ans, rouĂ©e de coups de pied et de matraque par des policiers en marge d’’une manifestation de « gilets jaunes Â» . Son cerveau, notamment, a Ă©tĂ© endommagĂ©. Elle a dĂ©posĂ© plainte pour tentative d’’homicide, violences volontaires aggravĂ©es et non-assistance Ă  personne en danger (MĂ©diapart).




Source: Rouendanslarue.net