Juin 28, 2021
Par Contretemps
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Dans son livre intitulĂ© Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme (Lux, 2020), l’ethnographe Kristen Ghodsee raconte une blague populaire dans de nombreuses langues d’Europe de l’Est :

Au milieu de la nuit, une femme crie et saute hors du lit, les yeux remplis de terreur. Son mari, surpris, la voit courir vers la salle de bains et ouvrir l’armoire Ă  pharmacie. Elle court ensuite Ă  la cuisine et inspecte l’intĂ©rieur du rĂ©frigĂ©rateur. Elle ouvre finalement une fenĂȘtre et regarde dans la rue. Il prend une profonde inspiration et retourne au lit. « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Â» dit son mari. « Que s’est-il passĂ© ? Â» « J’ai fait un terrible cauchemar Â», dit-elle. « J’ai rĂȘvĂ© que nous avions les mĂ©dicaments dont nous avions besoin, que notre rĂ©frigĂ©rateur Ă©tait plein de nourriture et que les rues Ă  l’extĂ©rieur Ă©taient sĂ»res et propres. Â» « Comment ça peut ĂȘtre un cauchemar ? Â» La femme secoue la tĂȘte et frissonne. « Je croyais que les communistes Ă©taient revenus au pouvoir. Â»

Des centaines de millions d’EuropĂ©en·nes de l’Est, y compris celleux qui Ă©taient nombreux·ses Ă  dĂ©tester la rĂ©alitĂ© politique derriĂšre le rideau de fer, affirment que leur niveau de vie de base Ă©tait plus Ă©levĂ© sous le socialisme autoritaire que sous le capitalisme de marchĂ© contemporain. Suivant leur exemple, le livre de Kristen Ghodsee part du principe que certains aspects de la vie Ă©taient meilleurs sous le socialisme d’État du XXe siĂšcle qu’ils ne le sont aujourd’hui, mĂȘme si d’autres, bien sĂ»r, Ă©taient pires. Reconnaitre les mauvais cĂŽtĂ©s n’implique pas d’ignorer les bons, affirme Kristen Ghodsee. On peut Ă  la fois reconnaĂźtre les horreurs de la police secrĂšte et le confort d’un solide filet de sĂ©curitĂ© sociale.

L’une des caractĂ©ristiques les plus positives du socialisme d’État, soutient Kristen Ghodsee, est qu’il a donnĂ© aux femmes une indĂ©pendance Ă©conomique par rapport aux hommes. Les femmes des anciens pays soviĂ©tiques n’ont peut-ĂȘtre pas pu participer Ă  des Ă©lections libres ou se procurer divers biens de consommation mais elles se sont vu garantir une Ă©ducation publique, des emplois, un logement, des soins de santĂ©, un congĂ© de maternitĂ©, des allocations familiales, une crĂšche ou une garderie, etc. Cette situation a non seulement libĂ©rĂ© les femmes et les hommes des angoisses et des pressions du capitalisme du « sauve-qui-peut Â», mais a Ă©galement signifiĂ© que les femmes Ă©taient beaucoup moins susceptibles de dĂ©pendre de leurs partenaires masculins pour la satisfaction de leurs besoins fondamentaux.

Les relations amoureuses des femmes hĂ©tĂ©rosexuelles avec les hommes Ă©taient par consĂ©quent moins limitĂ©es par des considĂ©rations Ă©conomiques et souvent plus Ă©galitaires. Comme l’écrit Kristen Ghodsee dans son livre :

Lorsque les femmes disposent de leurs propres sources de revenus et que l’État garantit la sĂ©curitĂ© sociale pour la vieillesse, la maladie et l’invaliditĂ©, les femmes n’ont aucune raison Ă©conomique de rester dans des relations abusives, insatisfaisantes ou malsaines. Dans des pays comme la Pologne, la Hongrie, la TchĂ©coslovaquie, la Bulgarie, la Yougoslavie et l’Allemagne de l’Est, l’indĂ©pendance Ă©conomique des femmes a donnĂ© naissance Ă  une culture dans laquelle les relations personnelles pouvaient ĂȘtre libĂ©rĂ©es des influences du marchĂ©. Les femmes n’étaient pas obligĂ©es de se marier pour l’argent.

***

Meagan Day : Dans les anciens pays socialistes, les femmes sont aujourd’hui beaucoup plus susceptibles de travailler dans les domaines de la science, de la technologie et de l’ingĂ©nierie que leurs homologues occidentales. Pourquoi ?

KRG : C’est le rĂ©sultat de l’éducation et de la formation des femmes dans ces domaines sous le socialisme d’État.

À l’heure actuelle, la Bulgarie et la Roumanie ont le pourcentage le plus Ă©levĂ© de femmes travaillant dans le secteur des technologies dans l’UE. La raison en est que des politiques ont permis aux femmes d’entrer dans des domaines qui, en Occident, sont restĂ©s dominĂ©s par les hommes. Les gouvernements socialistes ont dĂ©ployĂ© des efforts constants, dĂšs les annĂ©es 1930 en Union soviĂ©tique et les annĂ©es 1950 en Europe de l’Est, pour intĂ©grer les femmes dans des secteurs de l’économie auparavant dominĂ©s par les hommes : le droit, la mĂ©decine, l’universitĂ© et la banque. Les femmes ont mĂȘme Ă©tĂ© formĂ©es dans l’armĂ©e, comme pilotes, tireurs d’élite et parachutistes.

Dans le socialisme du 20e siÚcle, une nouvelle division du travail entre les sexes est cependant apparue. Les économies socialistes valorisaient le travail dur et physique par rapport à ce que nous considérons comme un travail de col blanc. Les hommes étaient plus susceptibles de faire le premier et les femmes le second.

Le travail des hommes avait tendance Ă  ĂȘtre mieux rĂ©munĂ©rĂ©. Mais une fois encore les salaires n’ont pas tellement d’importance lorsque l’État fournit un large Ă©ventail de services sociaux. L’État garantit l’emploi, le logement, la santĂ©, l’éducation ainsi que la garde des enfants et les congĂ©s de maternitĂ© payĂ©s. Les femmes n’étaient pas aussi bien payĂ©es que les hommes, mais elles jouissaient d’une plus grande indĂ©pendance Ă©conomique vis-Ă -vis des hommes qu’aujourd’hui.

Les fĂ©ministes des pays socialistes d’État, et je devrais mettre le terme « fĂ©ministe Â» entre guillemets, car elles Ă©taient en fait des militantes de la cause des femmes, ont compris que les femmes avaient des besoins diffĂ©rents de ceux des hommes et elles ont essayĂ© de mettre en Ɠuvre des politiques pour rĂ©pondre Ă  ces besoins. Nous ne parlons pas de l’égalitĂ© des sexes ou de l’égalitĂ© sexuelle exactement de la maniĂšre dont les fĂ©ministes occidentales de la deuxiĂšme vague l’ont formulĂ©e. L’idĂ©e est plutĂŽt que les hommes et les femmes apportent une contribution prĂ©cieuse Ă  la sociĂ©tĂ© mais qu’ils le font de maniĂšre diffĂ©rente. Le rĂŽle des femmes en tant que mĂšres Ă©tait souvent considĂ©rĂ© comme acquis. De nombreuses mesures politiques  ont Ă©tĂ© mises en place dans ce but  par l’État pour rĂ©soudre les problĂšmes d’équilibre entre le travail et la famille qui se posent encore aujourd’hui aux femmes en Occident.

MD : Les gouvernements socialistes d’État ont tentĂ© de socialiser non seulement la santĂ©, le logement et l’éducation, mais aussi le travail domestique et la garde des enfants. En quoi consistait cet effort ?

KRG : L’idĂ©e de socialiser le travail domestique pour le valoriser remonte Ă  l’utopiste socialiste Flora Tristan, en France, dans les annĂ©es 1840. Des dĂ©cennies plus tard, la socialiste allemande Lily Braun a proposĂ© l’idĂ©e de ce qu’elle a appelĂ© l’assurance maternitĂ© et la socialiste allemande Clara Zetkin a dĂ©veloppĂ© plus complĂštement l’idĂ©e de socialiser les soins aux enfants et les travaux mĂ©nagers.

Cette thĂ©orie est devenue une rĂ©alitĂ© aprĂšs 1917 en Union soviĂ©tique, avec le soutien de LĂ©nine et surtout d’Alexandra KollontaĂŻ, qui dirigeait le Commissariat du Peuple Ă  l’Assistance Publique. En crĂ©ant des « maisons d’enfants Â», KollontaĂŻ a tentĂ© de mettre en place la socialisation de la garde des enfants. Elle voulait crĂ©er des cantines publiques oĂč les gens pourraient manger, des blanchisseries publiques et Ă©galement crĂ©er des coopĂ©ratives de raccommodage parce qu’à l’époque le raccommodage Ă©tait une corvĂ©e importante que les femmes devaient faire Ă  la maison ; elle pensait que ce serait plus efficace ce travail Ă©tait fait collectivement tout en rĂ©duisant ainsi la charge individuelle.

Cette tentative eut lieu au dĂ©but des annĂ©es 1920. Le problĂšme est que l’État soviĂ©tique n’était pas assez riche et s’est effondrĂ©. Toutes ces lois ont Ă©tĂ© annulĂ©es en 1936 parce que Staline a essentiellement dit : « Nous devons prendre nos ressources et les canaliser vers l’économie industrielle et il est beaucoup plus abordable pour nous que ces femmes fassent ce travail Ă  la maison gratuitement. Â» Mais le plus important est que cette orientation politique que KollontaĂŻ a tentĂ© de mettre en pratique dans les annĂ©es 1920 a refait surface en Europe de l’Est aprĂšs 1945.

 

MD : Quel effet ces changements structurels ont-ils eus sur les relations entre les hommes et les femmes dans les pays socialistes ? Je pense Ă  un exemple tirĂ© de ton livre dans lequel les hommes ont observĂ© que les femmes en Allemagne de l’Est Ă©taient plus difficiles Ă  sĂ©duire avec un bon salaire. « Il fallait ĂȘtre intĂ©ressant Â», se rappelle un homme.

KRG : Nous constatons que lorsque les femmes jouissent d’une indĂ©pendance Ă©conomique vis-Ă -vis des hommes dans la mesure oĂč elles peuvent subvenir aux besoins des enfants hors du mariage, qu’elles ont un emploi, qu’elles bĂ©nĂ©ficient d’une pension, qu’elles ont accĂšs Ă  un logement et que leurs besoins fondamentaux, comme les services publics et la nourriture, sont subventionnĂ©s, elles ne restent pas dans des relations insatisfaisantes. Si elles ont la possibilitĂ© de partir, elles ne restent pas avec des hommes qui ne les traitent pas bien.

Si un homme hĂ©tĂ©ro souhaite avoir une relation avec une femme, il n’est pas si facile d’obtenir une femme en lui offrant une sĂ©curitĂ© financiĂšre qu’elle n’a pas ou en lui achetant quelque chose dont elle a besoin. Il doit ĂȘtre gentil, attentif et sĂ©duisant. Il s’avĂšre que lorsque les hommes doivent ĂȘtre « intĂ©ressants Â» pour attirer les femmes, ils le sont. Ils finissent par devenir de meilleurs hommes. Ce n’est pas un concept si difficile Ă  comprendre. Je ne sais pas pourquoi les gens trouvent cette idĂ©e gĂ©niale.

Encore une fois, je tiens Ă  ne pas idĂ©aliser la vie derriĂšre le Rideau de Fer. Il y avait Ă©videmment des aspects trĂšs nĂ©gatifs. Mais, d’autre part, l’émancipation Ă©conomique des femmes a eu des effets sociaux clairement positifs. Ces mĂȘmes effets sociaux, nous pouvons les observer aujourd’hui dans des pays plus sociaux-dĂ©mocrates comme la SuĂšde, la NorvĂšge ou le Danemark.

MD : Les fĂ©ministes occidentales sont trĂšs attachĂ©es au projet de rĂ©former ou de civiliser les hommes de maniĂšre individuelle. Ce n’est pas nĂ©cessairement un mauvais objectif dans la mesure oĂč le comportement des hommes pose souvent de rĂ©els problĂšmes aux femmes. Que ce comportement soit le problĂšme numĂ©ro un des femmes est une autre question. Mais mĂȘme si vous pensez que c’est le cas et si la lutte contre le comportement des hommes est votre principal projet politique, alors ce que cette histoire nous montre, c’est que les changements Ă©conomiques structurels peuvent en fait ĂȘtre le meilleur moyen d’y parvenir.

KRG : Je suppose que pour beaucoup de gens la mission civilisatrice individuelle semble plus rĂ©alisable que le changement structurel et ils/elles se sentent donc obligĂ©-es de concentrer leur Ă©nergie dans cette direction. Je pense  nĂ©anmoins que dans une culture oĂč les femmes ont plus d’opportunitĂ©s Ă©conomiques, les hommes s’auto-civilisent d’une certaine maniĂšre parce qu’ils rĂ©alisent que s’ils veulent avoir des relations avec des femmes ils ne peuvent pas ĂȘtre abusifs, ils ne peuvent pas prendre les femmes pour acquises.

Il y avait de brillantes fĂ©ministes socialistes dans les annĂ©es 1970, des personnes comme Silvia Federici et d’autres, qui soutenaient que des changements structurels majeurs rĂ©organiseraient les relations entre les hommes et les femmes. Ce qui s’est passĂ©, c’est que, comme l’a Ă©crit Nancy Fraser, le fĂ©minisme a Ă©tĂ© largement cooptĂ© par le capitalisme nĂ©olibĂ©ral. Nous nous sommes donc retrouvĂ©(e)s avec une sorte de fĂ©minisme « lean-in Â» Ă  la Sheryl Sandberg, qui se concentre sur la rĂ©ussite individuelle et la crĂ©ation de conditions permettant Ă  une poignĂ©e de femmes d’ĂȘtre aussi riches qu’une poignĂ©e d’hommes.

L’idĂ©e d’un fĂ©minisme socialiste s’est Ă©vaporĂ©e avec le retour de bĂąton gĂ©nĂ©ral contre le marxisme et la montĂ©e du nĂ©olibĂ©ralisme. Voici la rĂ©alitĂ© Ă  laquelle nous sommes confrontĂ©-es aujourd’hui.

MD : Vous avez Ă©crit que l’effondrement du socialisme d’État en Europe de l’Est « a crĂ©Ă© un laboratoire parfait pour Ă©tudier les effets du capitalisme sur la vie des femmes Â». Dans ce passage, vous documentez certains des effets les plus durs : Â« Aujourd’hui, les Ă©pouses russes achetĂ©es par correspondance, les travailleuses du sexe ukrainiennes, les nounous moldaves et les bonnes polonaises inondent l’Europe occidentale. Des hommes sans scrupules collectent les cheveux blonds de pauvres adolescentes biĂ©lorusses pour les perruquiers de New York. À Saint-PĂ©tersbourg, les femmes frĂ©quentent des acadĂ©mies pour devenir des chasseuses de bon parti. Prague est l’épicentre de l’industrie pornographique europĂ©enne. Les trafiquants d’ĂȘtres humains rĂŽdent dans les rues de Sofia, Bucarest et Chișinău Ă  la recherche d’infortunĂ©es jeunes filles qui rĂȘvent d’une vie plus prospĂšre en Occident Â».

Les occidentaux et les occidentales sont souvent conscient-es de l’appauvrissement des femmes dans les anciens États soviĂ©tiques et de l’intensification de l’oppression sexiste qui en rĂ©sulte. Mais lorsque la question se pose de savoir pourquoi, je pense que l’explication par dĂ©faut est que c’est la faute du communisme. Votre livre soutient que c’est en fait la faute du capitalisme. Alors pourquoi le capitalisme, et non le socialisme, est-il Ă  blĂąmer pour cette situation ?

KRG : Le dĂ©mantĂšlement du socialisme d’État s’est traduit par la privatisation et la liquidation des entreprises publiques et par l’érosion de l’État-providence. De nombreux avantages pour les femmes ont disparu : congĂ©s de maternitĂ© payĂ©s, centres pour enfants, crĂšches et jardins d’enfants, allocations familiales, etc. Les femmes ont Ă©tĂ© laissĂ©es Ă  la merci du marchĂ© capitaliste et, dans le mĂȘme temps, renvoyĂ©es Ă  la maison en Ă©tant contraintes d’assumer le travail domestique de maniĂšre non rĂ©munĂ©rĂ©e.

Dans le cadre de nos enquĂȘtes et de nos recherches, de nombreuses femmes d’Europe de l’Est racontent qu’elles avaient plus d’opportunitĂ©s sous le socialisme d’État. En dĂ©pit du manque de biens de consommation, des restrictions de voyage, de la censure et de la police secrĂšte, elles disent avoir eu plus d’opportunitĂ©s dans la vie.

MD : D’accord, le capitalisme n’a pas bien traitĂ© les femmes des pays pauvres. Mais qu’en est-il des femmes vivant sous le capitalisme dans les pays occidentaux plus riches ? Est-ce que cela fonctionne pour nous ?

KRG : La structure historique particuliĂšre du capitalisme fait que les employeurs n’embauchent une femme que si elle est moins chĂšre qu’un homme. Cela s’explique, entre autres, par le fait que les femmes sont susceptibles de s’absenter de leur travail pour effectuer des tĂąches Ă  leur domicile, en particulier lorsqu’elles ont des enfants. Pourquoi employer une personne peu fiable si vous ne pouvez pas lui verser un salaire infĂ©rieur ?

On aboutit Ă  ce cercle vicieux oĂč le travail domestique est nĂ©cessaire mais non rĂ©munĂ©rĂ©, si bien que quelqu’un doit se retirer de la vie active pour le faire et cette personne est toujours celle qui gagne le salaire le plus bas, ce qui renforce l’idĂ©e qu’elle peut et doit ĂȘtre payĂ©e moins. Dans le capitalisme, il existe donc un Ă©quilibre dans lequel les femmes sont dĂ©savantagĂ©es de maniĂšre permanente sur le marchĂ© du travail.

Les fĂ©ministes socialistes ont toujours affirmĂ© que la seule façon de rĂ©soudre structurellement ce problĂšme dans un marchĂ© du travail capitaliste est que l’État intervienne et fournisse un soutien social au travail domestique.

Pour un certain nombre de raisons, le travail de prise en charge des personnes ĂągĂ©es ou malades, et certainement des enfants, incombe souvent aux femmes. Puisque ce travail doit ĂȘtre fait, les sociĂ©tĂ©s ont deux options : soit elles rĂ©duisent la charge du travail de soin sur les femmes en le transfĂ©rant de l’individu Ă  la sociĂ©tĂ© soit elles le dĂ©valorisent complĂštement et le repoussent dans la sphĂšre privĂ©e oĂč les femmes le font gratuitement.

Si vous voulez rĂ©duire les impĂŽts des super riches, si c’est votre prioritĂ©, vous allez pousser tout ce travail dans la sphĂšre privĂ©e. Une autre possibilitĂ© est de le dĂ©placer dans la sphĂšre publique. Soins de santĂ© universels, garde d’enfants, Ă©ducation publique. Les super riches de ce pays utilisent l’État pour promouvoir leurs intĂ©rĂȘts, pourquoi les gens ordinaires ne feraient-ils pas de mĂȘme ? Il existe dans le monde entier des pays dotĂ©s de solides filets de sĂ©curitĂ© et ils ne glissent pas pour autant vers le goulag.

MD : Il me semble que l’un des objectifs de ton livre est de remettre en question les idĂ©es occidentales, non seulement sur le genre et le socialisme, mais aussi sur la vie sous le socialisme d’État en gĂ©nĂ©ral. Comment les Occidentaux imaginent-ils la vie sous le socialisme d’État et dans quelle mesure le stĂ©rĂ©otype manque-t-il la cible ?

KRG : Nous ne devons pas ignorer les purges, les goulags et la violence d’État mais il faut bien comprendre que ce n’était pas toujours comme ça. Il y a des centaines de millions de personnes en vie aujourd’hui qui ont grandi sous le socialisme et qui en ont une impression trĂšs diffĂ©rente. J’ai effectuĂ© des travaux de terrain en Europe de l’Est pendant vingt ans en tant qu’ethnographe et je connais beaucoup de personnes qui vous diront que la vie Ă©tait beaucoup plus nuancĂ©e et complexe et pas aussi majoritairement nĂ©gative que les Occidentaux l’imaginent. Il est Ă©vident que tout le monde ne dĂ©filait pas en costume Mao avec le crĂąne rasĂ©, ne mourait pas de faim dans les rues ou ne mendiait pas pour une paire de jeans.

Les jeunes d’aujourd’hui qui viennent aux idĂ©es socialistes sont bombardĂ©-es de vieux rĂ©cits sur les crimes socialistes du 20Ăšme siĂšcle en Europe de l’Est. Si vous parlez de santĂ© publique, les gens se mettent Ă  crier aux purges et aux goulags. Nous devons ĂȘtre capables d’avoir une conversation nuancĂ©e, rĂ©flĂ©chie et enrichissante sur le passĂ©. La rĂ©action anticommuniste viscĂ©rale en cours aux États-Unis et un peu partout dans le monde rend cette conversation difficile. J’espĂšre que mon livre facilitera les choses de ce point de vue.

*

Kristen R. Ghodsee est professeur d’études russes et d’Europe de l’Est et membre du groupe d’anthropologie de l’UniversitĂ© de Pennsylvanie. Elle a publiĂ© six ouvrages sur le genre, le socialisme et le postsocialisme en Europe de l’Est, dont Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Elle mĂšne ici un entretien avec Meagan Day, rĂ©dactrice de Jacobin.

Cet entretien a d’abord Ă©tĂ© publiĂ© par Jacobin puis traduit de l’anglais (États-Unis) par Christian Dubucq.

Photo: Agnieszka Holland

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Source: Contretemps.eu