Novembre 19, 2021
Par Manif Est
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En arrivant Ă  Nancy, j’étais pleine d’espoirs, la tĂȘte pleine de mes diffĂ©rentes expĂ©riences de militance et d’autogestion. Je me disais que j’étais dans un endroit chouette et beau, peut ĂȘtre un peu pluvieux mais que cela allait le faire.

Mon histoire Ă©tait composĂ©e de manifs et de rĂ©unions oĂč on refaisait le monde et je ne voyais pas pourquoi cela allait s’arrĂȘter.

Ben, le problĂšme c’est qu’à Nancy, mes amis, mes alliĂ©s objectifs dans les manifs, je les compte sur les doigts de la main
 Pourquoi et comment, on en est arrivĂ© lĂ  ? Pourquoi je ne viendrais plus dans vos manifs ?

Je suis trĂšs attachĂ©e Ă  la cause fĂ©ministe mais cela n’a pas vraiment l’air d’ĂȘtre le cas Ă  Nancy
 Ben, oui, la parole est accaparĂ©e par des hommes blancs cis et bourgeois qui veulent absolument imposer leur pensĂ©e et leur vĂ©ritĂ© universelle qui n’intĂ©ressent qu’eux. Ils font la leçon Ă  tout Nancy et gare si on amĂšne un point de vue diffĂ©rent ou qu’on veut mettre un peu d’intersectionnalitĂ© ou de pensĂ©es post-modernes au milieu de tout cela. Ils dĂ©tiennent LA vĂ©ritĂ© comme des potentats du vieux monde, comme si l’histoire de la pensĂ©e s’était arrĂȘtĂ©e il y a 30 ans et comme s’ils devaient se rassurer eux-mĂȘmes en Ă©tant sĂ»r qu’ils ne se sont pas trompĂ©s. Une opposition, un point de vue diffĂ©rent est c’est tout de suite des dizaines de pages qui s’abattent sur le ou la coupable sans rĂ©flĂ©chir au ressenti des personnes en face qui n’ont peut-ĂȘtre pas le temps ou l’énergie de rĂ©pondre. A Nancy, je n’ai mĂȘme pas essayĂ© de parler de pensĂ©e straight, de thĂ©orie queer ou de fĂ©minisme cyborg. C’est un jeu de dupes oĂč les gagnants sont toujours les mĂȘmes alors que le consensus implique qu’il n’y a pas de gagnant.

En plus, Ă  Nancy, ces hommes cis blancs et bourgeois sont de tous les collectifs, de toutes les manifs, de toutes les chorales, de toutes les AG, de tous les mails, de tous les sites web alternatifs, de toutes les pages facebook et de tous les mouvements. Ils sont au centre et prennent toute la place car ils ont le temps et l’énergie pour le faire et le capital social, matĂ©riel et culturel pour prendre toute cette place. Ils sont omniprĂ©sents, il n’y a pas d’espace qu’ils n’occupent pas.

On lutte Ă  Nancy comme si on Ă©tait des potes de lycĂ©e ; comme si on parlait tou-te-s depuis le mĂȘme endroit, depuis le mĂȘme vĂ©cu et depuis la mĂȘme situation de mec cis blanc et bourgeois ; comme si chacun-e avait un boulot suffisamment confortable pour pouvoir consacrer tout le temps et l’énergie qu’iel veut Ă  dĂ©battre et Ă  dĂ©fendre son point de vue. Ce prĂ©supposĂ© implicite biaise les rĂšgles de la discussion elle-mĂȘme et renforce juste la domination structurelle de la bourgeoisie cismasculine blanche, qui elle seule a le temps, l’énergie, le confort matĂ©riel et l’assurance nĂ©cessaires pour pouvoir imposer son point de vue. Or, construire des idĂ©es, des pensĂ©es, cela prend du temps, passe par de la contradiction et ne peut se faire dans un monde oĂč l’unique canal est une sorte de canal officiel de l’hĂ©tĂ©ropatriarcat blanc et bourgeois qu’on doit suivre, comme si on avait dĂ©lĂ©guĂ© la pensĂ©e Ă  quelques-uns, ceux qui veulent bien sĂ»r, ceux qui ont le temps, mais ceux aussi qui s’enferrent dans des formes de pensĂ©es rĂ©actionnaires et qui ne reprĂ©sentent qu’eux-mĂȘmes.

Donc, je me suis trop fait taper sur les doigts de penser diffĂ©remment comme si j’étais une enfant ou une copine de lycĂ©e un peu perdue qui n’avait rien compris. Je n’irais plus dans vos manifs : vous m’en avez exclus en rendant le dĂ©bat stĂ©rile, « en voulant faire les chefs Â». Bravo, vous avez gagnĂ© ? J’espĂšre que la victoire est amĂšre car elle n’est qu’exclusion et mise Ă  l’écart de gens qui pensent diffĂ©remment. Construire du collectif ce n’est pas cela, c’est penser et rĂ©flĂ©chir ensemble.

Le point de vue d’une non-nancĂ©enne.




Source: Manif-est.info