Novembre 20, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Vous avez dit David Graeber ?

« Il fut un temps oĂč la sphĂšre acadĂ©mique Ă©tait le refuge offert par la sociĂ©tĂ© aux esprits excentriques, brillants et manquant de sens pratique. C’est terminĂ©. Aujourd’hui, elle est devenue le champ clos des professionnels de l’autopromotion. Quant aux esprits excentriques, brillants et manquant de sens pratique, il semble que la sociĂ©tĂ© n’ait maintenant aucune place pour eux Â».

Cette citation de l’anthropologue amĂ©ricain David Graeber est Ă  l’image de cet intellectuel et activiste majeur des 3 derniĂšres dĂ©cennies. DĂ©cĂ©dĂ© le 2 septembre 2020 Ă  Venise Ă  l’ñge de 59 ans, bien trop tĂŽt, il se dĂ©crivait lui-mĂȘme comme un anthropologue anarchiste[1]. Or il y a peu d’anarchistes dans les universitĂ©s, soulignait-il. Et de fait, son parcours, entre monde acadĂ©mique et engagement militant, est des plus singuliers. « D’une certaine maniĂšre, je mĂšne deux carriĂšres de front : auteur militant et anthropologue. Elles se chevauchent par moments, mais restent autonomes Â», disait-il pour tenter de clarifier sa posture.

NĂ© en 1961 Ă  New York, de parents ouvriers actifs dans les mouvements syndicaux et rĂ©volutionnaires, David Graeber a Ă©tĂ© marquĂ© dans sa jeunesse par des groupements militants et politiques forts, ancrĂ©s dans des logiques d’auto-organisation. Si ce dĂ©but de vie l’orientait vers l’action, il a pourtant dĂ©butĂ© sa carriĂšre « de maniĂšre assez conventionnelle par un travail de terrain Ă  Madagascar Â», oĂč il a « Ă©tudiĂ© l’hĂ©ritage de l’esclavage sur une petite communautĂ© rurale Â»[2].

Il rĂ©alise un doctorat Ă  l’UniversitĂ© de Chicago avec pour mentor Marshall Sahlins[3], un casseur de clichĂ©s, un dynamiteur d’évidences. Dans son maĂźtre livre Age de pierre, Ăąge d’abondance, Sahlins dĂ©montait l’imaginaire qui nous habite encore selon lequel les peuples de « chasseurs-cueilleurs Â» mouraient de faim et passaient leur temps en quĂȘte de nourriture[4]. AprĂšs un travail de terrain mĂ©ticuleux, il dĂ©montra avec brio que ces sociĂ©tĂ©s consacraient, au contraire, la majoritĂ© de leur temps Ă  des loisirs bien plus qu’au travail[5]. Graeber s’inscrit sans conteste dans cette veine de dĂ©montage des idĂ©es toute faites.

AprĂšs sa thĂšse, il est recrutĂ© Ă  l’UniversitĂ© de Yale, oĂč il enseigne l’anthropologie. Mais en 2005, alors qu’il doit ĂȘtre titularisĂ©, l’universitĂ© lui refuse cette nomination, pour des motifs brumeux. Finalement, aprĂšs une campagne de soutien coordonnĂ©e par des Ă©tudiants et des professeurs, l’universitĂ© lui propose une annĂ©e sabbatique. C’est aprĂšs cet incident qu’il quitte les États-Unis pour s’établir Ă  Londres. LĂ , il devient professeur au Goldsmiths College, puis finalement Ă  la London School of Economics.

Personnage dĂ©rangeant pour le systĂšme, il dĂ©fend de multiples causes. Il compte ainsi parmi les figures inspiratrices du mouvement Occupy Wall Street de 2011 qui dĂ©nonce le pouvoir de la finance suite Ă  la crise financiĂšre de 2008. Durant toute sa vie intellectuelle, il n’a jamais manquĂ© une occasion de prĂŽner la destruction du capitalisme, mais aussi de penser des alternatives. En dĂ©cembre 2014, par exemple, il se rend avec des collĂšgues en Syrie afin de se documenter sur l’expĂ©rience en cours d’auto-gouvernement chez les kurdes de Rojava. Ce voyage donne lieu Ă  des observations d’écoles, de conseils communaux, d’assemblĂ©es de femmes, de coopĂ©ratives, et une analyse des autres modes de « faire collectif Â»[6].

Il est l’auteur de plusieurs essais majeurs sur le marchĂ© et la valeur[7], la dette[8], la bureaucratie[9], la dĂ©mocratie[10], les fins du capitalisme et les rĂ©voltes face aux Ă©lites[11], ou encore le sens du travail avec son cĂ©lĂšbre concept de bullshit jobs[12]. DĂšs ces premiers travaux, on est frappĂ© par l’influence importante d’auteurs francophones[13] Ă  cĂŽtĂ© des classiques anglo-saxons. Il est particuliĂšrement marquĂ© par les thĂ©ories du don et de l’échange autour des travaux de Marcel Mauss. C’est donc aussi un passeur de mondes.

Dans toutes ces analyses, Ă  l’image de son mentor Sahlins, Graeber s’évertue Ă  dĂ©construire des idĂ©es prĂ©conçues. Dans Dette, 5000 ans d’histoire, par exemple, il montre que les sociĂ©tĂ©s traditionnelles n’ont jamais pratiquĂ© le troc et Ă©taient rĂ©gies, dĂ©jĂ , par les relations de crĂ©dit. Mais sous forme de promesse qui repose sur la confiance. Et pour lui, une promesse n’est pas la nĂ©gation de la libertĂ©, mais l’essence de la libertĂ©. Être libre, c’est justement avoir l’aptitude de faire des promesses. En 2015, il publie Bureaucratie. L’utopie des rĂšgles, oĂč il soutient que les entreprises privĂ©es sont tout aussi bureaucratiques que le service public, voire le sont davantage, et que la bureaucratie est un flĂ©au du capitalisme moderne. Trois ans plus tard, il rend public l’essai Bullshit Jobs, consacrĂ© aux salariĂ©s de la finance, du marketing ou du secteur de l’information, persuadĂ©s d’occuper des emplois inutiles, aberrants, voire nocifs pour la sociĂ©tĂ©. Il y dĂ©nonce assez directement le dĂ©veloppement d’une forme de « fĂ©odalitĂ© managĂ©riale Â». Il y critique aussi le travail comme valeur en soi rejoignant Ă  nouveau les intuitions de Salhins.

Un monde sans Graeber ?

Graeber s’est Ă©teint alors qu’il finissait un ouvrage sur ce qu’il dĂ©signait comme les « caring classes Â» : toutes ces personnes qui prennent soin des autres, soignants, enseignants ou travailleurs sociaux. Des professions essentielles, difficiles, applaudies en avril 2020 au dĂ©but de la crise covid, et pourtant sous-financĂ©es, dĂ©valorisĂ©es ou pressurisĂ©es par les logiques de rendement. Des professions qui sans mĂ©nagement ont dĂ» s’adapter au Covid, mais aussi au manque de moyens chroniques, Ă  la pression Ă  continuer vaille que vaille pour que le systĂšme puisse se perpĂ©tuer (soigner, former ou soutenir) Ă  tout prix.

Au moment oĂč David Graeber quitte ce monde, la crise covid dĂ©vaste les sociĂ©tĂ©s humaines depuis dĂ©jĂ  plus de 6 mois. Et partout la gestion de cette crise est aux antipodes des valeurs, des combats et des travaux de Graeber. Cette pĂ©riode Ă©trange valide globalement une large part de ses intuitions sur le nĂ©o-libĂ©ralisme autoritaire, sur l’État, et sur la dĂ©mocratie.

On aurait aimĂ© entendre ce que Graeber aurait Ă  nous dire sur les stratĂ©gies Ă©tatiques face Ă  la pandĂ©mie, les mises entre parenthĂšses plus ou moins fortes des institutions et des droits fondamentaux au nom de la lutte sanitaire, la marginalisation du rĂŽle des parlements, le maintien du travail, dit productif, Ă  tout prix, le dĂ©veloppement d’une bureaucratie Ă©tatique du test, du contrĂŽle, et des vaccins ; la stigmatisation renforcĂ©e de certaines catĂ©gories (les contaminĂ©s, les contaminants, puis les non-vaccinĂ©s), la non-prise en compte des points de vue critiques, le poids des imaginaires culpabilisateurs et le rĂŽle des mĂ©dias dans cette gestion de crise, ou encore la montĂ©e des inĂ©galitĂ©s, des dualitĂ©s, et la rupture croissante avec les Ă©lites[14]. Graeber percevrait, sans doute, derriĂšre cette crise, un systĂšme capitaliste nĂ©olibĂ©ral sous tension, une dĂ©mocratie fragilisĂ©e plus encore, avec un oubli momentanĂ© des enjeux sociĂ©taux cruciaux pour l’avenir de l’humain (changements climatiques, crise de la biodiversitĂ©, pollution, rarĂ©faction des ressources, vieillissement de l’humanitĂ©).

Dans ce contexte d’un monde en crise globale, on comprend mieux combien David Graeber va nous manquer, lui qui voyait l’anarchisme comme un discours Ă©thique sur une pratique rĂ©volutionnaire[15]. Dans ses travaux, Graeber avait dĂ©jĂ  anticipĂ© largement les dĂ©rives et crises de nos sociĂ©tĂ©s. Dans ses textes, il opĂšre une critique sans concession des Ă©volutions des dĂ©mocraties. Il reprend Ă  cet Ă©gard cette intuition d’une dĂ©mocratie contre l’État qu’il emprunte Ă  Clastres, ou pour le dire autrement, d’une dĂ©mocratie fonciĂšrement incompatible avec la fonction Ă©tatique et aux logiques autoritaires et verticales qu’elle gĂ©nĂšre inĂ©vitablement[16]. Il anticipait dĂ©jĂ  la dĂ©rive arbitraire et autoritaire des États et du nĂ©o-libĂ©ralisme.

Mais Graeber ne s’est jamais limitĂ© Ă  dĂ©construire, il interroge aussi beaucoup afin d’ouvrir des marges pour penser autrement et reconstruire. Les questions du sens et du non-sens des pratiques sociales ou le rĂŽle des imaginaires occupent aussi une large place dans ses prĂ©occupations. Il voit ces deux dimensions comme capables de faire basculer un systĂšme et donc d’inspirer des alternatives.

Mais il ne se place jamais Ă  l’échelle macro du systĂšme. Il ne pense jamais comme un État[17]. Au contraire, il rĂ©flĂ©chit sur les imaginaires Ă©mergents des marges et des petits groupes.

Graeber nous invite ainsi Ă  penser les possibles Ă  partir de micro-utopies. « Nous [les anthropologues] avons Ă©tudiĂ© comment d’autres sociĂ©tĂ©s fonctionnaient ; nous sommes les gardiens d’un trĂ©sor de possibilitĂ©s qu’il nous faut partager pour rappeler Ă  nos contemporains que notre modĂšle de sociĂ©tĂ© n’est pas le seul. Il est possible de vivre autrement. Â» Pour Graeber, nous avons, en effet, perdu la capacitĂ© Ă  imaginer que quelque chose d’autre puisse exister. Cette citation dĂ©crit Ă  elle seule toute la dĂ©marche qui caractĂ©rise cet anthropologue-activiste : une logique privilĂ©giant le local, une analyse des systĂšmes auto-organisĂ©s, des expĂ©riences d’alternatives communautaires, et finalement un esprit dĂ©mocratique vivifiĂ©.

Il s’intĂ©resse ainsi pĂȘle-mĂȘle Ă  la rĂ©publique libre des pirates de Libertalia Ă  Madagascar, aux ZADs (Zone Ă  dĂ©fendre), aux zapatistes du Chiapas, bref, Ă  ces dĂ©mocraties radicales des marges. Il perçoit dans ces expĂ©riences locales ou rĂ©gionales l’imagination collective alternative en jaillissement. La question des communs est en filigrane de tout son travail[18].

DĂ©centrer radicalement le regard, prendre systĂ©matiquement de la hauteur, aller voir ailleurs sans jugement, et parfois avec sympathie, valoriser l’impertinence, l’excentricitĂ© et la contestation systĂ©mique, voilĂ  quelques clĂ©s graeberiennes face aux dĂ©fis qui nous attendent. Des clĂ©s que nous avons trop souvent tendance Ă  oublier au moment oĂč nous allons devoir repenser radicalement nos mondes, noyĂ©s que nous sommes dans nos aveuglements, nos processus, nos dispositifs, nos Ă©chĂ©ances ou nos flux digitaux.

Olivier Servais, Professeur d’anthropologie, UCLouvain




Source: Demainlegrandsoir.org