Novembre 16, 2020
Par Jeunes Libertaires Toulouse
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Le fait que chacun puisse, quelles que soit sa langue maternelle et ses facultĂ©s, comprendre et se faire comprendre de tous seraient un progrĂšs indĂ©niable. Pourtant, s’il est facile d’admettre la nĂ©cessitĂ© d’une langue commune Ă  l’humanitĂ©, on ne voit la situation Ă©voluer de façon satisfaisante — quoiqu’en disent les dĂ©fenseurs de l’anglais.

L’ANGLAIS, LE MYTHE

L’anglais est l’objet d’un vĂ©ritable culte. C’est bien de culte qu’il faut parler quand on voit des gens soutenir mordicus qu’il est la langue internationale
 alors qu’ils sont souvent incapables d’aligner une phrase. DerriĂšre le dogme, quelle est la rĂ©alitĂ© ?
La majoritĂ© d’entre nous n’a presque rien conservĂ© des annĂ©es passĂ©es Ă  ingurgiter l’anglais au collĂšge et au lycĂ©e. D’autres, une petite partie, peuvent le lire ou le comprendre avec plus ou moins de facilitĂ©, mais rencontrent d’importantes difficultĂ©s quand il s’agit de s’exprimer. Ceux qui peuvent se vanter de le parler correctement sont une infime minoritĂ© (seul environ 1 % de bacheliers sont capables de tenir une conversation de niveau moyen).
Le plus dur Ă  avaler est sans doute qu’on nous a fait gaspiller une somme de temps et d’énergie considĂ©rable pour arriver Ă  un rĂ©sultat aussi minable. Enfin, une grande partie de ce qu’on a appris finit par se perdre, car la connaissance d’une langue Ă©trangĂšre fond vite si elle n’est pas entretenue par une pratique rĂ©guliĂšre.
PrĂ©sentĂ© depuis des dĂ©cennies par les milieux intello -politico-mĂ©diatique comme Ă©tant la solution Ă  la communication internationale, l’anglais n’est qu’une arnaque. La vraie solution existe : elle s’appelle l’espĂ©ranto.


BRÈVE HISTOIRE DE L’ESPERANTO

Le philosophe Descartes fut le premier Ă  concevoir l’idĂ©e de « langue universelle fort aisĂ©e Ă  apprendre », mais il faudra attendre 1879 pour connaĂźtre la premiĂšre tentative sĂ©rieuse de concrĂ©tiser cette idĂ©e : c’est le VolapĂŒk, Ɠuvre d’un allemand, Johann Martin Schleyer. La langue connaĂźt un succĂšs aussi vif que bref. En effet, beaucoup de volapĂŒkistes trouvent la langue encore perfectible et rĂ©clament une rĂ©forme ; mais Schleyer ne l’entend pas de cette oreille et s’y oppose, revendiquant sa paternitĂ©. Ce sera la cause principale de la chute. DĂ©sertĂ©, le VolapĂŒk tombe en dĂ©suĂ©tude.
C’est alors qu’en 1887, un oculiste polonais du nom de Ludovik L. Zamenhof fait publier, sous le pseudonyme « Dr. Esperanto », une brochure jetant les bases d’une nouvelle langue internationale. La langue du docteur Esperanto (« celui qui espĂšre ») va vite devenir l’espĂ©ranto et se propager. Le mouvement espĂ©rantiste se dĂ©veloppe en partie sur les ruines du mouvement volapĂŒkiste, et on peut noter la forte participation libertaire dĂšs les dĂ©buts.
En 1905, une Ă©tape est marquĂ©e : le premier congrĂšs universel espĂ©ranto est organisĂ© Ă  Boulogne-sur-Mer. C’est Ă  cette occasion qu’est crĂ©Ă© le drapeau du mouvement : il est vert, avec une Ă©toile verte dans un rectangle blanc au coin supĂ©rieur gauche. Les congrĂšs universels, lieux de rencontres, de dĂ©bats et d’échanges culturels se succĂ©deront chaque annĂ©e jusqu’à nos jours (exceptĂ© les hiatus pendant les deux guerres mondiales). Le prochain a lieu Ă  Zagreb en juin.
Le bilan culturel de l’espĂ©ranto est trĂšs positif : une littĂ©rature originale abondante avec ses romans, ses poĂšmes, son thĂ©Ăątre, etc. Depuis une vingtaine d’annĂ©es aussi, le dĂ©veloppement de la musique comme l’illustre le Festival Culturel et Artistique d’EspĂ©ranto qui a eu lieu l’étĂ© dernier Ă  Toulouse.
Quant Ă  la langue elle-mĂȘme, Zamenhof a eu l’intelligence d’abandonner ses droits et d’en faire don Ă  la communautĂ© espĂ©rantophone. Elle s’est animĂ©e de sa propre vie, s’enrichissant considĂ©rablement (environ 15 000 nouveaux radicaux), Ă©voluant avec l’usage tout en gardant intactes ses structures fondamentales.

STRUCTURES DE L’ESPERANTO

Pour prétendre à une utilisation internationale, une langue doit répondre à trois critÚres principaux :
– facilitĂ© : qu’elle soit accessible Ă  tous et avec le moindre effort ;
– souplesse : qu’elle s’adapte au mode de pensĂ©e de toutes les cultures ;
– prĂ©cision : qu’elle permette une expression fine et nuancĂ©e.
La grammaire que Zamenhof a choisie est dĂ©barrassĂ©e de toute rĂšgle arbitraire — et a fortiori de toute exception. Pas d’orthographe (un alphabet phonĂ©tique), une prononciation trĂšs rĂ©guliĂšre, pas de genre fĂ©minin ou masculin, pas de conjugaison, etc.
La terminaison d’un mot indique sa nature. Prenons l’exemple de parolo (parole) : le — o final l’identifie comme Ă©tant un substantif. En le remplaçant par un — a, on obtient l’adjectif parola (oral) ; avec un — i, ce sera le verbe paroli (parler) ; un -e (Ăš), et on aura l’adverbe parole (oralement). Ce systĂšme prĂ©sente deux avantages :
– il Ă©conomise la mĂ©moire ;
– il permet de plier le langage Ă  la pensĂ©e, Ă  l’inverse de ce qui se passe souvent avec les langues naturelles : combien de fois nous est-il arrivĂ© d’ĂȘtre confrontĂ©s Ă  la difficultĂ© d’exprimer nos idĂ©es ou nos sentiments avec justesse ?

Ce systĂšme de dĂ©rivation est aussi exploitĂ© au moyen de la quarantaine de prĂ©fixes et suffixes qui modifient ou nuancent le sens du mot qu’ils accompagnent. Par exemple, libera signifie « libre ». En y ajoutant le suffixe — Ă©co, qui exprime l’idĂ©e de qualitĂ©, on obtient libereco (libertĂ©). Avec le prĂ©fixe mal- qui inverse le sens de la racine, on obtient mallibereco (qu’on peut traduire approximativement par « servitude »). Ou alors, si on y ajoute — ano, on obtient liberecano (littĂ©ralement : « partisan de la libertĂ© ») autrement dit « libertaire ».
Ce trĂšs bref aperçu de la grammaire montre que l’espĂ©ranto rĂ©pond bien mieux aux critĂšres mentionnĂ©s que n’importe quelle autre langue.
En ce qui concerne le vocabulaire, les exemples donnĂ©s ont montrĂ© qu’il est essentiellement d’origine latine et romane (environ 75 %). Mais il est aussi empruntĂ© aux langues germaniques (15 %), slaves (5 %), et d’autres origines (grec, arabe, hĂ©breux, etc. ). À ce sujet, on a souvent reprochĂ© Ă  l’espĂ©ranto son eurocentrisme, vu comme la marque d’une Ă©poque colonialiste. Ceux qui avancent cet argument oublient en gĂ©nĂ©ral de faire la mĂȘme remarque Ă  propos de l’anglais qui est pourtant beaucoup plus fermĂ©, et est de toute Ă©vidence le corollaire d’un impĂ©rialisme Ă©conomique. Toutefois, la critique est pertinente et mĂ©rite qu’on y rĂ©ponde.
Multiplier les sources du vocabulaire et l’ouvrir Ă  des groupes de langues non europĂ©ennes est un choix qui se dĂ©fend, en thĂ©orie. Sa concrĂ©tisation est une tout autre chose, et le Lojban en est un parfait exemple. Mis au point dans les annĂ©es 50, le Lojban emprunte son vocabulaire aux six langues les plus parlĂ©es dans le monde : chinois, arabe, sanskrit, espagnol, anglais et russe. Le rĂ©sultat n’est absolument pas convaincant, car un texte Ă©crit en Lojban est presque totalement opaque, qu’on soit anglais, chinois, etc. La majoritĂ© de la population sur Terre parle une langue qui est issue du latin ou en a Ă©tĂ© influencĂ©e : il est donc justifiĂ© d’en faire la source principale de la langue internationale.
Remarquons en passant que le mouvement espérantiste japonais est un des plus importants au monde.

UN ÉCHEC ?

On parle souvent de l’espĂ©ranto comme une relique du passĂ©, une curiositĂ© sans avenir. On ne peut parler d’échec pour tous ceux, de plus en plus nombreux, qui l’apprennent, le pratiquent et dĂ©montrent son efficacitĂ©. Pourtant, elle reste mĂ©connue et marginale. Si on ne peut accuser la langue elle-mĂȘme, si ses qualitĂ©s et sa valeur pratique sont indiscutables, comment peut-on expliquer cet Ă©tat de fait ?
Les premiers responsables sont ceux qui depuis plus d’un siĂšcle feignent de l’ignorer, ou pire, dĂ©sinforment et calomnient en entretenant les prĂ©jugĂ©s, en employant les arguments les plus spĂ©cieux. On suggĂšre qu’il aspire Ă  devenir langue unique. On le qualifie pĂ©jorativement d’artificiel. On le prĂ©sente comme un simpliste mĂ©lange de langues. On proclame que l’anglais est universel. Tel est le discours tenu dans les mĂ©dias, chez les « intellectuels », les politiciens, le cadre Ă©conomiques. SĂ»r que nos Ă©lites n’ont pas envie de voir disparaĂźtre leur anglais, langue internationale des privilĂ©giĂ©s !
On rĂ©pondra que certains d’entre eux se montrent favorables Ă  l’espĂ©ranto : l’exemple le plus rĂ©cent est celui de Jack Lang. Devenue ministre de l’Éducation nationale, la question de l’introduction de l’espĂ©ranto aux programmes scolaires (ne serait-ce que sous forme d’option) est passĂ©e Ă  la trappe. En effet, afficher de la sympathie pour l’espĂ©ranto ne coĂ»te rien et permet de soigner une image humaniste (et Ă©ventuellement de gagner quelques voix). Au-delĂ  de quelques dĂ©clarations bienveillantes, la classe dominante n’a jamais voulu de l’espĂ©ranto et a tout fait pour le discrĂ©diter et retarder son dĂ©veloppement. Deux explications de son refus me paraissent importantes.
Il y a d’abord la volontĂ© de contrer l’internationalisme. C’est connu : il faut diviser pour affaiblir. En affirmant l’idĂ©e de nation, c’est-Ă -dire l’idĂ©e de communautĂ© regroupant sans distinctions bourgeois et travailleurs, dont les intĂ©rĂȘts dits « supĂ©rieurs » s’opposent Ă  ceux des autres nations, on en vient de fil en aiguille Ă  nier l’idĂ©e de classes sociales. Sous un aspect plus concret, l’enfermement des frontiĂšres nationales et linguistiques est un grave obstacle Ă  la propagation des idĂ©es progressistes (et Ă  plus forte raison des idĂ©es libertaires). Le pouvoir se sent plus Ă  l’aise face Ă  une population peu Ă©duquĂ©e, or l’espĂ©ranto reprĂ©sente un facteur d’élĂ©vation culturelle certain : on peut donc comprendre son hostilitĂ© Ă  une langue internationale.
La deuxiĂšme explication rĂ©side dans la volontĂ© de garder un maximum de contrĂŽle sur l’information. En effet, celle-ci circule d’abord entre les mains des grands mĂ©dias, professionnels et marchands de l’info. C’est leur rĂŽle de choisir, parmi ce qui se passe dans le monde, ce qui mĂ©rite d’ĂȘtre dit (et donc ce qui peut ĂȘtre tu) et comment cela doit ĂȘtre dit. Ils filtrent l’information dans leurs intĂ©rĂȘts
 les mĂȘmes que ceux de la classe dominante. Il leur serait gĂȘnant de voir une langue favorisant l’information libre et directe, une langue qui permettrait de les court-circuiter.

BREF


Parce qu’il est un outil d’émancipation, qu’il diffuse les idĂ©es d’internationalisme et d’humanisme, nous avons tout intĂ©rĂȘt Ă  soutenir l’espĂ©ranto en le faisant connaĂźtre, en l’apprenant et en le pratiquant. Plus nombreux nous serons Ă  nous en servir, plus vite le bilinguisme universel parviendra Ă  s’imposer. N’attendons pas que les « officiels » le fasse Ă  notre place, car nous risquons d’attendre longtemps !

APPRENDRE L’ESPERANTO

On a le choix entre la bonne vieille mĂ©thode et la mĂ©thode « jeunes ». La premiĂšre consiste Ă  entrer en contact avec une organisation ou un club espĂ©rantiste pour s’acheter un manuel, suivre des cours locaux ou par correspondance. La seconde est de consulter les cours gratuits diffusĂ©s sur Internet. Voici donc une liste d’adresses Ă  contacter :
§ Unuigho franca por Esperanto (Union française pour l’EspĂ©ranto) : se prĂ©sente comme apolitique. 4 bis, rue de la Cerisaie, 75004 Paris.
§ SAT-Amikaro (amicale de SAT, l’Association mondiale et anationale): rassemble diverses tendances de gauche, dont une fraction libertaire qui Ă©dite un bulletin (Liberecana Ligilo, trait d’union libertaire). Plus active et moins Ă©litiste que la prĂ©cĂ©dente. 67, avenue Gambetta, 75020 Paris.
§ Esperanto Kultur-centro (Centre culturel d’EspĂ©ranto) : association toulousaine dont le local rassemble une bibliothĂšque de livres en langue internationale et de nombreux revues et journaux. Permanence : le mardi de 17 h Ă  19 h, 1 rue Jean Aillet. Envoyez la correspondance chez canal sud, 40 rue Alfred DumĂ©ril, 31000 Toulouse.
§ Liberecana Esperanto-Grupo : groupe anarcho-espérantiste de Toulouse (c/o Canal Sud, 40 rue Alfred Duméril, 31000 Toulouse).
Sur Internet : absolument incontournable est le site d’information multilingue www.esperanto.net.

Paru dans le numéro 23 du journal des JL « Il était une fois la révolution, con ! »




Source: Jeuneslibertaires.noblogs.org