Janvier 20, 2020
Par Le Monde Libertaire
24 visites


Le syndrome du déni : de la responsabilité des scientifiques

Le capitalisme met donc la production scientifique sous pression. Il faut alors examiner la position des scientifiques et des acteurs face Ă  ce que l’historien des sciences Jean-Jacques Salomon appelle « le syndrome du dĂ©ni » (Le scientifique et le guerrier, Belin, 2001). Rappelons pour commencer que l’objectif de la science expĂ©rimentale est dĂ©fini en 1662 par la Royal Society anglaise : « assurer le perfectionnement de la connaissance des choses naturelles et de tous les arts utiles sans se mĂȘler de thĂ©ologie, mĂ©taphysique, morale, politique ». L’universitĂ© conquiert ainsi son indĂ©pendance (autonomie et neutralitĂ©) vis-Ă -vis du pouvoir de l’Église et de l’Etat. Cependant, toute activitĂ© se professionnalise et la professionnalisation de la recherche scientifique a progressivement placĂ© les scientifiques au cƓur de l’histoire Ă©conomique et politique.

L’activitĂ© scientifique est aujourd’hui confrontĂ©e au marchĂ© : bon nombre de scientifiques travaillent dans des entreprises privĂ©es, les universitĂ©s sont de plus en plus financĂ©es par des entreprises privĂ©s ou leurs fondations, la grande majoritĂ© des chercheurs travaille sur des contrats avec le secteur privĂ© ce qui entraĂźne une transformation des contenus et des mĂ©thodes de la recherche.

En sociologie par exemple, les travaux produits dans le cadre des laboratoires remplissent une triple fonction : la production de connaissances thĂ©oriques, la rĂ©ponse fonctionnelle Ă  des questions sociĂ©tales (souvent en provenance de l’entreprise) et la notation des chercheurs (Ă©chelle de mĂ©rite par rapport au nombre de publications) qui impacte donc la progression de la carriĂšre professionnelle. La dĂ©ontologie de la recherche suppose de laisser aux chercheurs une totale libertĂ© d’investigation. Mais, dans la mesure oĂč, par dĂ©finition, les recherches aboutissent Ă  des rĂ©sultats au moins en partie imprĂ©visibles, une pression peut s’exercer sur leurs auteurs afin que les rĂ©sultats puissent ĂȘtre utilisĂ©s dans la cadre d’une communication d’entreprise rentable ou puissent ne pas infirmer celle-ci : l’association amĂ©ricaine Union of Concerned Scientists a ainsi relevĂ© environ un tiers de cas de censure sur 1600 enquĂȘtes concernant les termes de « rĂ©chauffement global » et de « changement climatique » entre 2001 et 2006. Il arrive mĂȘme que la dĂ©marche scientifique s’accommode, sans qu’il soit besoin de la manipuler, de la subordination des multinationales ou des États.

Toujours est-il que cette fuite en avant pour promouvoir la science et les techniques ne se fait pas sans risques : la connaissance scientifique et son usage sont mis en question Ă  la suite de drames/scandales comme (et pour ne citer que quelques cas français) celui du sang contaminĂ© en 1984, de l’amiante Ă  Jussieu en 2007, du mĂ©dicament MĂ©diator de 1975 Ă  2007 ou bien encore de la trentaine de suicides entre 2008 et 2009 Ă  France TĂ©lĂ©com du fait du management.
De plus, le problĂšme ne se limite pas Ă  l’usage des travaux mais Ă  leur production mĂȘme : en Ă©conomie par exemple, Christian Chavagneux, dans le mensuel Alternatives Économiques de mai 2011, cite l’économiste amĂ©ricain Paul Krugman qui accuse la science Ă©conomique de n’ĂȘtre bien souvent qu’un outil thĂ©orique utilisĂ© par ses confrĂšres pour ĂȘtre mise au service des intĂ©rĂȘts politiques qu’ils dĂ©fendent, suite Ă  l’affirmation de la thĂ©orie Ă©conomique dominante que toute crise Ă©conomique et financiĂšre Ă©tait devenue impossible… Deux autres chiffres enfin : 55% des Ă©conomistes pensent que la crise financiĂšre de 2008 signe l’échec de la macroĂ©conomie moderne et que la thĂ©orie des marchĂ©s efficients est Ă  mettre au placard, or ce sont les deux piliers des maquettes d’enseignement de la plupart des dĂ©partements de science Ă©conomique, dĂ©partements de science Ă©conomique qui, en France, ne sont que 20% Ă  proposer Ă  leurs Ă©tudiants un enseignement d’histoire de la pensĂ©e Ă©conomique…

Selon Jean-Jacques Salomon, cette relation Ă©troite entre chercheurs, politiciens et capitalistes n’est pas nouvelle. Selon lui, les guerres du XXe siĂšcle ont jouĂ© un rĂŽle majeur dans l’évolution des pratiques scientifiques : le chimiste allemand Fritz Haber a reçu le prix Nobel de chimie en 1918 pour ses travaux sur la synthĂšse de l’ammoniac, servant de base Ă  la fabrication de gaz asphyxiants utilisĂ©s pendant la PremiĂšre Guerre mondiale. Werner Von Braun, grand physicien et officier supĂ©rieur SS, passa allĂšgrement des V1 et des V2 fabriquĂ©s Ă  Dora Ă  la fusĂ©e Saturne du programme Apollo aprĂšs avoir Ă©tĂ© exfiltrĂ© par les amĂ©ricains en 1945. Il dĂ©clarait : « tout ce que je veux rĂ©ellement, c’est un oncle riche » : commentaire de Salomon : « en somme, aprĂšs l’oncle Himmler, l’oncle Sam ». Sous le nazisme, la rĂ©flexion biologique se tourne vers l’extermination des malades mentaux et des « non-conformes », les expĂ©rimentations menĂ©es dans les camps de concentration et le recours industriel aux chambres Ă  gaz pour la « solution finale ». Il est impossible selon Salomon de minimiser le rĂŽle qu’y ont jouĂ© les biologistes, chimistes, mĂ©decins, anthropologues, psychologues et bien d’autres. Rappelons aussi que lors de la confĂ©rence de Wannsee qui se tient Ă  Berlin le 20 janvier 1942 pour mettre au point l’organisation administrative, technique et Ă©conomique de la Shoah, sur les quinze hauts responsables nazis prĂ©sents, dix sont titulaires d’un doctorat… L’objectif principal du travail de Salomon est de comprendre comment des scientifiques acceptent de se subordonner Ă  des finalitĂ©s aussi opposables (le mot est faible) Ă  la dĂ©ontologie scientifique ? Comment rendre supportable cette forme de double lien ? Il parle alors de « syndrome du dĂ©ni » et cite l’exemple de Freeman Dyson (nĂ© en 1923), physicien amĂ©ricain et conseiller du Pentagone pour la conception de nouveaux systĂšmes d’armes. Celui-ci se dit « Ă  la fois du cĂŽtĂ© des guerriers et des victimes ». Selon lui, le monde est divisĂ© en deux : les guerriers (son action de conseil aux militaires) et les victimes : « c’est le monde que je vois quand j’écoute les contes de fĂ©e de ma femme du temps de son enfance pendant la guerre en Allemagne, quand nous emmenons nos enfants visiter le musĂ©e du camp de concentration de Dachau, quand nous allons voir au thĂ©Ăątre « MĂšre courage » de Brecht, quand nous sommes assis avec une foule d’étrangers dans une Ă©glise et l’entendons prier pour la paix » (extrait d’entretien de 1985).

Pour Salomon, ce qui explique le dĂ©ni, c’est le plaisir, le plaisir irrĂ©sistible de la recherche, et non pas le sens du devoir, de la patrie, des valeurs attachĂ©es Ă  une sociĂ©tĂ©, de la libertĂ©… En termes freudiens il prĂ©cise : « la culture de la mort dont peut se nourrir l’art militaire trouve dans la recherche vouĂ©e aux armes de destruction massive une vĂ©ritable source d’érotisation et de narcissisme. Et, de ce point de vue, l’éclairage du dĂ©ni n’est pas qu’ils soient allĂ©s trop loin, mais qu’à leurs yeux, ils ne vont jamais assez loin. Et ils dĂ©crivent ce dĂ©ni trĂšs prĂ©cisĂ©ment. Leur culpabilitĂ© ne vient pas de la contradiction elle-mĂȘme mais du fait qu’ils Ă©prouvent ce plaisir et qu’ils le savent moteur ».

Ses recherches portent sur les physiciens et les biologistes, mais les sciences humaines sont-elles Ă©pargnĂ©es par l’ensecrĂštement et l’extension du dĂ©ni ? La gestion et le management sont aussi des « thĂ©ories pratiques », fondĂ©es sur une morale au sens de Durkheim, c’est-Ă -dire un ensemble de rĂšgles et de maximes plus ou moins formalisĂ©es, aux caractĂ©ristiques trĂšs particuliĂšres qui les diffĂ©rencient des autres rĂšgles et normes. Jusqu’oĂč les professionnels des sciences humaines doivent-ils subordonner leurs pratiques Ă  une logique commerciale ou financiĂšre ? Le management soutient-il l’exploitation des salariĂ©s jusqu’à ce qu’ils se suicident, comme Ă  France TĂ©lĂ©com, chez Renault et dans bien d’autres entreprises ? La notion de dĂ©ni permet de comprendre des situations sociales qui se caractĂ©risent par des attitudes apparemment contradictoires : des scientifiques qui isolent leurs recherches de leurs consĂ©quences sociales, sanitaires, Ă©cologistes…

Finalement, l’appel Ă  la destruction de la propriĂ©tĂ© privĂ©e lancĂ© par Proudhon en 1846 garde toute son actualitĂ©. Le caractĂšre immoral du capitalisme tient dans le fait qu’il marchandise tout ce qu’il touche : les ressources naturelles, les Ă©changes, le travail. Mais sa croissance se fait aussi par la traque des espaces moraux : la question sociale, l’éthique, l’humain. On peut mĂȘme dire que cette chasse est en fait sa principale source d’extension aujourd’hui, la nouvelle frontiĂšre qui lui permet d’affirmer qu’il est au service du bien (« Les cons, ça ose tout, c’est mĂȘme Ă  ça qu’on les reconnaĂźt » comme le disait Michel Audiard). En rĂ©alitĂ©, il dĂ©truit la dimension sociale de ce qu’il aborde puisqu’il se fonde sur la rupture des termes de l’échange (marchand ou non-marchand) et l’absence de la reconnaissance d’autrui dans cet Ă©change. Il a consenti Ă  faire une (petite) place Ă  l’autre dans l’échange mais sous la pression : pression des travailleurs organisĂ©s en syndicats, du droit du travail, de l’État-providence, des luttes contre les grands projets inutiles…

Sa capacitĂ© Ă  absorber la critique et Ă  se rĂ©gĂ©nĂ©rer sous une forme encore plus oppressante pour les individus a Ă©tĂ© mise en Ă©vidence depuis longtemps (Boltanski/Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999). Le problĂšme est qu’aujourd’hui le temps nous est comptĂ© car la pression sur la planĂšte et les humains devient insupportable, s’accĂ©lĂšre et s’accĂ©lĂ©rera toujours car c’est le principe de l’accumulation, fondement de ce systĂšme. La double rĂ©volution (sociale et Ă©cologique) dont parle Jean-Pierre Tertrais ne pourra pas attendre le XXIIe siĂšcle.




Source: Monde-libertaire.fr