DĂ©cembre 2, 2019
Par Le Monde Libertaire
26 visites


La destruction des termes de l’échange par le capitalisme commercial

Cette rupture de la cohĂ©rence des Ă©changes entre individus par le capitalisme provoque inĂ©vitablement la destruction des termes de l’échange non capitaliste : l’échange rĂ©ciproque.
Historiquement, la premiĂšre forme d’échange rĂ©ciproque est le don et le contre-don. Dans son « Essai sur le don Â» publiĂ© en 1925, l’anthropologue Marcel Mauss a montrĂ© que le don est au fondement de la vie sociale car l’obligation de donner, de recevoir et de rendre est la condition de l’échange entre groupes sociaux diffĂ©rents. Si les raisons fondamentales de l’échange sont multiples, deux sont vitales : l’une parce qu’elle permet Ă  un groupe de se reproduire par l’échange de femmes, condition de la prohibition de l’inceste qui touche toutes les sociĂ©tĂ©s (LĂ©vi-Strauss 1968) et l’autre parce qu’elle Ă©vite la guerre : on n’entre pas en conflit avec quelqu’un qui nous est redevable ou auquel on est redevable. Ce dĂ» n’est basĂ© ni sur un rapport de force ni sur la raison Ă©conomique ce qui fait que c’est son existence mĂȘme qui est centrale (et non pas sa simple mesure) car elle conditionne la possibilitĂ© de la vie sociale. Comme le don implique le contre-don, ce n’est donc pas une action gĂ©nĂ©reuse et il ne s’inscrit pas non plus dans une logique d’intĂ©rĂȘt. La relation avec autrui qui passe par l’obligation de donner, de recevoir et de rendre, s’inscrit toujours dans les deux logiques. L’intĂ©gration sociale s’effectue ainsi par le biais de la participation Ă  l’échange et comme le don appelle le contre-don, il instaure Ă©galement le principe de reconnaissance politique mutuelle.
Mais le capitalisme nie les termes de l’échange rĂ©ciproque car il s’affranchit des rĂšgles sociales les plus fondamentales. Nous l’avons dit plus haut, sa premiĂšre forme est le capitalisme marchand au XVIe siĂšcle. Sa doctrine en est le mercantilisme, qui fonde la richesse des États sur l’accumulation des rĂ©serves d’or et d’argent : la puissance du prince repose sur l’or et sa collecte par l’impĂŽt, elle s’appuie sur les marchands et favorise le dĂ©veloppement du commerce au long-cours, les excĂ©dents commerciaux devant permettre de financer l’industrialisation du pays. C’est ce qui va justifier la colonisation et le pillage de l’AmĂ©rique Latine dĂšs la fin du XVe siĂšcle : toutes les ressources naturelles et humaines ont Ă©tĂ© transformĂ©es en capital europĂ©en d’abord, puis nord-amĂ©ricain ensuite. Cette masse gigantesque de capitaux arrachĂ©s Ă  l’AmĂ©rique latine va favoriser l’investissement en Europe, financer directement la crĂ©ation de manufactures et ainsi impulser l’industrialisation, empĂȘchant le dĂ©veloppement des pays pillĂ©s. Selon les donnĂ©es officielles citĂ©es par Eduardo Galeano dans son ouvrage Les veines ouvertes de l’AmĂ©rique Latine  (Plon 1971), 90% de la population indienne du Mexique disparaĂźt au cours du XVIe siĂšcle (de 25,5 millions Ă  1,5 millions), 95% de celle du PĂ©rou, principalement dans les mines, d’oĂč le recours Ă  la dĂ©portation et Ă  la mise en esclavage de millions d’Africaines et d’Africains dĂšs la fin du XVIe siĂšcle. Toujours selon la mĂȘme source, entre 1521 et 1660, ce sont 18 000 tonnes d’argent et 200 tonnes d’or qui sont transfĂ©rĂ©es en Espagne. Au XVIIIe siĂšcle, la Grande-Bretagne devient la premiĂšre puissance mondiale grĂące Ă  l’or du Minas Geirais et au commerce des esclaves. La nĂ©gation du statut d’Homme des non-EuropĂ©ens par les pays d’Europe occidentale lĂ©gitime l’exploitation sans limite des richesses et des habitants ce qui dĂ©bouchera sur des gĂ©nocides. Le capitalisme procĂšde donc par un Ă©change particulier : celui qui, pour maximiser son profit, va jusqu’à dĂ©truire le partenaire de l’échange. En effet, son moteur est d’abord un processus d’extorsion de richesses puis l’exploitation des classes ainsi spoliĂ©es par un usage capitalistique de ces richesses. Il s’appuie donc dĂšs sa naissance sur la force : les nĂ©gociants sont toujours accompagnĂ©s d’une armĂ©e fournie par l’État. Ils entrent en relation, offrent des prĂ©sents et en reçoivent puis ils nĂ©gocient et trahissent leur parole, menacent et tuent pour possĂ©der des richesses dĂ©jĂ  constituĂ©es. La vertu pacifiante de l’échange rĂ©ciproque, du fait des forces morales qui l’encadrent, disparaĂźt, les fraudeurs sont quant Ă  eux lĂ©gitimĂ©s par le capitalisme car celui-ci admet la possibilitĂ© de soumettre totalement autrui, jusqu’à l’acheter et le rĂ©duire en force de production (en temps de paix), ou bien le tuer (en temps de guerre).
Comment ce systĂšme, destructeur des populations et de la nature depuis plus de cinq cents ans, peut-il perdurer malgrĂ© les multiples rĂ©sistances qu’il rencontre ? Examinons donc cette premiĂšre hypothĂšse de l’ensecrĂštement.
Le sociologue allemand Werner Sombart, qui, par ailleurs, n’était pas rĂ©volutionnaire pour un sou, Ă©crivait dans son ouvrage Le capitalisme moderne paru en 1902 : « Le capitalisme domine le monde et fait danser nos hommes d’État comme des marionnettes sur un fil Â». L’ensecrĂštement est une technique permettant de relier une marionnette Ă  son contrĂŽle (la croix d’attelle) par des fils en Ă©quilibrant le fantoche afin qu’il se dĂ©place harmonieusement. Il donne donc vie Ă  la marionnette. Il s’agit de l’élĂ©ment constitutif de l’exploitation capitaliste, c’est-Ă -dire de l’activitĂ© de justification de cette exploitation. Comme les valeurs du capitalisme sont contradictoires avec les aspirations sociales fondamentales, cette lĂ©gitimation ne peut ĂȘtre rĂ©alisĂ©e sans la construction d’un artefact (au sens de crĂ©ation artificielle) dont le cƓur est l’idĂ©ologie libĂ©rale, et qui masque les vĂ©ritables ressorts de l’économie capitaliste. Son fondement le plus puissant est une conception instrumentale de la science et de la technique au service de la communication, communication qui intĂšgre Ă  la fois la soumission du pouvoir politique, l’utilisation des organes de presse, la publicitĂ© et un usage spĂ©cifique de la science. Le principal enjeu de l’ensecrĂštement est de dissocier l’acte de production de celui de la consommation afin que leur acteur commun ne puisse pas les relier comme nous l’avons vu au dĂ©but de cet article. Il s’agit bien de masquer l’exploitation de l’humain (le travail), de la nature (la terre) et des Ă©changes (la monnaie) en vue de soustraire ce systĂšme de production et ces rĂšgles Ă  la vue et au contrĂŽle de la collectivitĂ© Ă  laquelle elles s’imposent, quitte Ă  manipuler « l’opinion Â». La rĂ©gulation de l’économie capitaliste est assurĂ©e par un nombre limitĂ© d’acteurs au pouvoir non lĂ©gitime, non dĂ©mocratique, par cooptation (le FMI et l’OMC en sont les meilleurs exemples). Il faut donc faire croire Ă  la possibilitĂ© de pratiques sociales objectivĂ©es, indĂ©pendantes de tout choix politique, gĂ©nĂ©ralement en leur donnant une apparence scientifique, d’oĂč le dĂ©tournement des mathĂ©matiques, de la physique, de la chimie pour ce qui concerne les sciences expĂ©rimentales. Mais les sciences humaines ne sont pas Ă©pargnĂ©es non plus : la science Ă©conomique dĂ©voyĂ©e par une dizaine d’économistes nĂ©o-classiques Ă  la fin du XIXe siĂšcle, l’utilisation de la sociologie Ă  des fins de marketing, de management… On assiste donc Ă  une mise sous tutelle par une rĂ©duction simplificatrice ou instrumentale appliquĂ©e aux sciences qui se retrouvent ainsi rĂ©duites Ă  l’état de techniques. L’exemple des normes est assez Ă©clairant : il y a une redĂ©finition des normes en termes de nĂ©cessitĂ©s techniques en lieu et place de la dĂ©finition historique du droit, droit qui est une science normative, qui se construit dans le temps long, Ă  travers les conflits sociaux et politiques (comme par exemple le droit du travail). Comme les procĂ©dures sont souvent trĂšs complexes, si des acteurs veulent contester, il leur faut des moyens financiers et politiques considĂ©rables, inaccessibles Ă  un grand nombre d’entre eux, publics ou privĂ©s, y compris parfois Ă  des États. Le summum de l’ensecrĂštement est de faire accepter l’idĂ©e que des dĂ©cisions politiques se rĂ©sument en des ajustements techniques s’appuyant sur des rĂ©sultats scientifiques et ayant par consĂ©quent valeur universelle : on prolonge par exemple l’utilisation du glyphosate (ajustement technique s’appuyant sur nombre d’études bidonnĂ©es) sinon le revenu des agriculteurs diminuerait de 30%… L’utilisation de la science par le capitalisme justifie ainsi des rĂ©ponses de nature technique Ă  des questions d’ordre politique ce qui engendre un dĂ©ficit sur le champ de la dĂ©cision dĂ©mocratique au profit du pouvoir des experts.




Source: Monde-libertaire.fr