Janvier 10, 2022
Par Marseille Infos Autonomes
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photo de Lise Lacombe

S’ils ne postulent pas tous la possibilité d’un effondrement, la plupart des ouvrages traitant d’écologie établissent un constat désespéré et se montrent timides, si ce n’est pessimistes, quant aux perspectives envisageables. Nous ne sommes pas seuls s’inscrit dans une approche clairement différente. Paru ce printemps aux éditions du Seuil1, il propose de réviser notre culture du vivant pour ouvrir nos pratiques politiques à d’autres alliés et ainsi nous extraire de nos impasses. On en parle avec Antoine Chopot, co-auteur de ce manifeste pour une insurrection adossée aux poils, aux plumes, aux écailles et aux feuilles.

Ton approche de l’écologie ne s’exempte pas de la question sociale. Comment concilies-tu les deux ?

« Les enseignements de l’éthologie, de l’écologie, de l’anthropologie contemporaines, ainsi que les combats autochtones, paysans, écoféministes et les mouvements pour une Terre habitable nous disent que l’humain n’a pas besoin d’être au centre et de dominer pour bien vivre. Il y a un monde vivant qu’il faut habiter en commun, avec d’autres êtres, d’autres besoins et points de vue que ceux des humains.

Le difficile enjeu est de trouver dans ce “tournant non-humain” une autre politique, qui n’efface pas les asymétries sociales entre humains. Il faut veiller à ce que la mise en avant de nos interdépendances avec la planète ne devienne pas une mode au service du renouvellement de l’économie et de son imaginaire. Cette célébration des liens avec les animaux, arbres, oiseaux, etc., doit pouvoir requalifier la politique elle-même, dans tout ce qu’elle a de créatif et de conflictuel, et nous aider à placer des obstacles réels sur la voie du ravage écologique.   

Il y a donc quelque chose qui me gêne profondément dans certaines critiques formulées par certains courants de la gauche anticapitaliste. Dès lors que l’on s’intéresserait aux plantes, aux arbres, aux oiseaux et à leur manière d’habiter, on se désintéresserait des rapports sociaux de domination entre humains. Avec Nous ne sommes pas seuls nous voulons montrer que l’on a tout à perdre en dressant les anticapitalistes contre ce qui peut permettre de renforcer les sensibilités à la Terre, et inversement. Car le capitalisme est justement une manière de mettre au travail les éléments, les énergies, et les socialités des autres vivants, pour le projet d’accumulation, de circulation et de domination mondiale du capital – et pas seulement les humains.

Dès le colonialisme européen et le mouvement des enclosures, il y a eu appropriation à visée hégémonique de pans entiers des écosystèmes, du fait de leurs propriétés et capacités spécifiques de croissance, de rendement, de clonabilité, etc. Des milieux ont été remplacés pour créer une seconde nature profitable. La canne à sucre, le charbon, le pétrole, les atomes d’uranium ont été extraits ; les blés modernes, les vaches holstein, les OGM ont été mis au point ; sans oublier tous les espaces dits naturels qu’il faut mettre au travail pour engendrer des ordinateurs, des voitures, des immeubles, des data centers, etc. Tous ces éléments se trouvent enrôlés dans la visée de croissance infinie. Et sans eux il n’y aurait tout simplement pas (eu) de domination capitaliste.

Aujourd’hui, l’exploitation des précaires et sans papiers dans les serres du maraîchage industriel ne peut avoir lieu sans l’enrôlement de vivants “non-humains” dans la production d’une nourriture à bas coût. Sortir de cette écologie de la mise au travail, c’est alors nécessairement s’intéresser à nouveau aux vivants et aux collaborations, et se demander sérieusement, avec toutes les formes de savoirs disponibles, comment mieux cohabiter dans une autre organisation de l’activité commune. C’est donc apprendre à prendre le point de vue des abeilles, des sols et des champignons, comme il faut le faire avec celui des travailleur·euses. Apprendre à connaître précisément ce qu’ils subissent, ce qui les tuent, et ce vers quoi ils tendent comme autre vie, avec ou sans nous. »

Au nom de cette convergence d’intérêts, tu préconises des « alliances interspécifiques », contre un ennemi commun. Qu’entends-tu par là ?

« Humains et non-humains sont placés dans un continuum de conditions, celui de la mise au travail pour le capital. De là on peut penser et agir dans un seul et même cadre, celui des luttes multispécifiques, mêlant résistances et alliances politiques, associant différentes espèces, contre cet ennemi qui nous est commun – ”nous” qui partageons cette condition d’être vivant sur une Terre mouvementée et violentée. Une alliance terrestre, cela consiste à amplifier les actions de résistances d’autres vivants pour composer avec eux un monde plus habitable, et à opposer des obstacles aux adversaires de cette habitabilité. »

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Peux-tu nous donner des exemples d’une telle alliance ?

« Prenons en deux. Certaines plantes sauvages deviennent massivement résistantes aux herbicides et sabotent le rendement dans les champs d’OGM aux USA et en Amérique du Sud, entraînant des pertes de millions de dollars. En même temps des paysan·nes luttent pour sauver leurs pratiques et leurs champs contre les monocultures. Des activistes ont alors cherché à amplifier le pouvoir de nuisance des plantes résistantes, en collectant leurs graines et en confectionnant des ” bombes à graines” pour disséminer la résistance ; ils remettent aussi en culture certaines de ces plantes dites invasives lorsqu’elles sont nutritivement intéressantes (comme l’amarante de Palmer).

Ailleurs, certains animaux sauvages reviennent occuper des anciennes mines, carrières ou friches et redémarrent des nouveaux écosystèmes. Des collectifs de quartiers défendent ces nouveaux lieux sauvages, contre la construction d’immeubles dans le moindre espace vacant. Ils disent que ces lieux sont aussi des habitats, pour d’autres vivants venus là spontanément, mais aussi qu’il y a par ailleurs un grand nombre de logements vides inoccupés, où des humains pourraient être installés sans avoir besoin d’artificialiser des milieux vivants (c’est ce qui se passe à Bruxelles au Marais Wiels ou à Rome avec le lac Ex SNIA). Tous ces collectifs en lutte nous aident à saisir que la crise écologique est en réalité une crise généralisée du logement – une crise des habitats humains et non-humains, mis à mal par des logiques hors-sol (les biotechnologies, la métropolisation, la bétonnisation…). »



Qu’est-ce qui t’a poussé à t’intéresser à ces alliances ?

« C’est la rencontre entre d’un côté un trajet personnel, une sensibilité aux êtres vivants, forgée à la ferme, qui s’est transformée en défense de la décroissance, en découverte du potager, de la forêt, etc., et de l’autre un trajet de politisation assez fort et radical, à travers les luttes étudiantes à Rennes 2 et la rencontre du mouvement “autonome”. J’ai commencé à comprendre comment coupler ces deux trajets dès lors que j’y ai perçu un même enjeu existentiel : celui de la communauté. Dans ma rencontre avec l’autonomie il y avait ce désir de communisme, de puissance collective qui décuple ton pouvoir d’agir et de penser. Et dans ma rencontre avec l’écologie il y avait cette reconnaissance d’une communauté qui nous déborde, nous les humains. J’étais affecté par une impression forte mais peu consciente encore d’appartenance à autre chose que le seul monde social, langagier, etc., de mes congénères humains. Il m’a donc fallu comprendre, avec d’autres, comment on pouvait non pas sortir de la politique pour rejoindre la communauté plus grande de la Terre, mais comment on pouvait élargir la communauté politique pour y introduire la Terre. Une lutte contre un projet d’artificialisation d’une belle zone de jardins potagers urbains, il y a une dizaine d’années à Rennes, a notamment été déterminante pour moi dans la conciliation de ces deux dispositions. »

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Source: Mars-infos.org