Juillet 7, 2021
Par Lundi matin
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Aux autres,

A ses ami.e.s,

Le 10 Mai 2021.

Pour une autre mémoire

Je ne veux pas perdre la mĂ©moire. Nous ne voulons pas perdre la mĂ©moire. J’écris cela pour nous, pour les autres, parce que je sais qu’il y aura plus tard des historiennes, des historiens pour le lire. Je regrette de ne pas avoir tenu un carnet des Ă©vĂšnements. Je dois Ă©crire – je dois, car je m’en fais un devoir – Ă©crire mon tĂ©moignage, 150 ans aprĂšs la Commune, 3 ans aprĂšs notre commune, la commune de Tolbiac. Car il m’est impensable : que nous nous laissions oublier.

J’ai participĂ© Ă  cette expĂ©rience Ă©tudiante et militante de FĂ©vrier Ă  Avril 2018. AprĂšs un blocage de plusieurs jours du centre universitaire Pierre MendĂšs France de l’universitĂ© Paris I, alias Tolbiac, des Ă©tudiant.e.s ont investis le lieu et s’y sont installĂ©.e.s en opposition Ă  la loi Travail, au projet Parcours Sup et au gouvernement.

Alors Ă©tudiant en histoire et en science-politique, je ne me considĂ©rais pas comme l’un.e des occupant.e.s. Je participais Ă  ce mouvement social qui animait une partie de la jeunesse, et Ă  la vie nouvelle de cette collectivitĂ© basĂ©e Ă  Tolbiac. Je m’y rendais souvent et y dormais parfois. Je n’en sais pas tout et il faudrait – il faut – que d’autres se prononcent, offrent les archives qu’iels ont Ă  offrir. Ainsi, plus qu’une dĂ©position, je souhaiterais que cet Ă©crit soit d’abord un appel.

Nous Ă©tions mille

Nous Ă©tions mille. Souvent nous Ă©tions moins. L’amphithĂ©Ăątre N, le plus grand, Ă©tait souvent rempli, le monde assis, je dirais, entre quatre-cents et six-cents personnes, parfois moins, peut-ĂȘtre trois cents, chaque semaine – car il y avait une AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale par semaine, parfois deux, les Mardi, et les Jeudi. Ce jour-lĂ , nous Ă©tions mille.

Je n’oublierai jamais. C’était dĂ©ment. Effervescent. Toutes les places Ă©taient prises. Les gens restaient debout, partout. Le calme sensoriel n’existait plus. C’était impossible, Ă©lectrique, apaisĂ©. Le tumulte Ă©tait en nous, on Ă©tait lui. Encore, les gens arrivaient. On se demandait si l’immense amphi soudain si petit pourrait tout.e.s nous contenir. Il y avait une Ă©nergie… L’énergie de celles et ceux qui savent qu’elles se lĂšvent pour quelque chose. MultipliĂ© par mille. Une AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale est souvent chiante. LĂ , c’était diffĂ©rent. On ne faisait pas que parler, nos paroles se mouvaient en actes.

Cette AG Ă©tait particuliĂšre. Car ce jour-lĂ  – je veux dire vraiment plus que d’habitude – il y avait des gens qui Ă©tait clairement contre nous. Contre le blocus, contre l’occupation. C’était devenu l’enjeu du dĂ©bat : la poursuite ou non du blocage et de l’occupation. Nous la revotions chaque sĂ©ance depuis maintenant une (deux, trois ?) semaine(s). Par principe. Le principe selon lequel on ne peut imposer Ă  d’autres et Ă  soi une action lourde de consĂ©quences sans la rĂ©Ă©valuer Ă  nouveau. En somme, Ă  l’instar de « nos Â» dĂ©putĂ©.e.s qui ne le font plus, c’était une reddition de comptes.

Mais cette fois c’était diffĂ©rent. Pour les un.e.s, il s’agissait de tester, peut-ĂȘtre disperser la force d’un mouvement se rĂ©appropriant l’universitĂ© Ă  contre-courant de la doxa laminante. Pour les autres, c’est-Ă -dire nous, il s’agissait qu’on cesse enfin de traiter les occupant.e.s de despotes, et de tester, peut-ĂȘtre d’ancrer une fois pour toutes, leur lĂ©gitimitĂ©.

Les AssemblĂ©es GĂ©nĂ©rales ont toujours Ă©tĂ© ouvertes Ă  tou.te.s. Qui voulait venir venait. Pour ces raisons, cette AG avait amenĂ© plus de monde. Sans doute parce que la contre-offensive, la contre-rĂȘve Ă©tudiante s’était organisĂ©e. La FĂ©dĂ©ration Paris I avait appelĂ© massivement Ă  venir voter contre le blocus. Je ne sais pas ce qu’iels s’imaginaient. Le rapport des forces Ă©tait trompeur. Aujourd’hui je peux le dire, nous avions peur qu’iels rĂ©ussissent Ă  nous contrer. J’ignore ce que nous eĂ»mes fait, ce que les occupant.e.s eussent fait, si le veto de la FĂ©dĂ© Ă©tait tombĂ©. Car il faut reconnaĂźtre le point faible et le point fort de ces AG, ouvertes Ă  tou.te.s et tellement informelles. Elles permettent Ă  tou.te.s de s’exprimer en tout temps, sans aucune contrainte institutionnelle d’aucun ordre, ni Ă©lu.e.s, ni quorum. Mais leur mallĂ©abilitĂ© les rend Ă©vanescentes. Et Ă  l’instar d’une chambre des dĂ©putĂ©s vide qui vote des lois contre sa majoritĂ©, il arrive qu’une AG passe contre la majoritĂ© des absents l’avis des prĂ©sents. C’était pourquoi nous avions nous aussi rassemblĂ© nos troupes. Cela faisait du monde.

Les Ă©tudiant.e.s indĂ©cis.es et les curieu.x.ses Ă©taient Ă©galement venu.e.s participer, peut-ĂȘtre uniquement pour le spectacle, peut-ĂȘtre uniquement parce qu’iels savaient que cette fois, iels en auraient pour leur temps  : la confrontation promettait de la houle. Encore plus de monde.

Pour autant nous avions peur. Nous avions peur, a minima j’avais peur, qu’une trop nette minoritĂ© soutienne notre mouvement, qu’on nous renfloue, que nous nous soyons trompĂ©.e.s.

Aussi, chose que je n’avais pour l’instant pas faite, je prononçais un discours. De toute la durĂ©e de l’occupation, je ne me suis inscrit que deux fois aux tours de parole. Non que j’eusse crains de m’exprimer. J’aimais ça. Seulement je voulais ne pas parler pour rien dire, ne pas parler pour rien faire. Pour moi la situation de l’occupation Ă©tait cette fois pĂ©rilleuse. Je dĂ©cidais de parler.

Certain.e.s dirent de moi : « Ă©loquent comme la foudre Â». J’aurai dit plutĂŽt : « sophiste comme Gorgias Â». Toujours est-il que ça avait fonctionnĂ©. Les mots dĂ©chaĂźnĂšrent la salle de haut en bas. Ovation digne d’un meeting. En rĂ©sumĂ©, j’avais dĂ©fendu la Commune, le blocus et l’occupation.

Je commençais ainsi : «  Salam Ă  toutes et tous, merci aux occupants, occupantes… Bonjour, poli et courtois, Ă  nos ami.e.s de la FĂ©dĂ© Paris I et associĂ©.e.s. La FĂ©dĂ© Paris I et associĂ©.e.s qui, s’iels sont Ă  gauche [de l’amphi] sont pourtant bien de droite  ! Â». Premiers applaudissements. AprĂšs cette attaque ouverte Ă  la « FĂ©dĂ© Paris I et associĂ©s  Â» – attribut qui fut d’ailleurs repris par nos adversaires en une vaine tentative – j’expliquais (pardon, j’illusionnais un peu) que le blocage et l’occupation Ă©taient les moyens de se rĂ©approprier la facultĂ©, de prĂŽner une nouvelle Ă©ducation, d’apprendre Ă  ĂȘtre autonomes, « auto-entrepreneurs Â» (le terme dit avec ironie), en somme, Ă  ĂȘtre libres  : « En bloquant et en occupant, camarades, nous crĂ©ons un espace de dialogue, de rencontre. En bloquant et en occupant, camarades, nous nous rendons aptes Ă  organiser, Ă  nous politiser, et Ă  politiser, nous nous donnons le pouvoir de changer les choses  ! Â» L’assentiment gĂ©nĂ©ral engloutissait. MalgrĂ© ses rĂ©percussions synchrones dans les haut-parleurs, ma voix dans le micro ne s’entendait plus. J’insistais. On Ă©coutait. « â€Š Et c’est pourquoi… Et c’est pourquoi, il faut continuer Ă  bloquer et Ă  occuper ! Et nous rĂ©ussirons… et nous rĂ©ussirons, camarades… Â» Je m’apprĂȘtais Ă  lever les bras en croix dans la posture fantasque, ridicule et criante du candidat prĂ©sidentiel, prophĂšte nouveau : « Et nous rĂ©ussirons, camarades, parce que c’est Notre PROJET !!! Â». La rĂ©appropriation rĂ©ussie de la parole ennemie comme final ajouta au comble de la salle en Ă©moi. Les cris fusĂšrent. Au balcon de l’amphi, le tam-tam des occupant.e.s tou.te.s de noir vĂȘtu.e.s tambourinait l’atmosphĂšre d’une incandescence guerriĂšre. Un instant je crus que j’’étais le tribun et qu’iels Ă©taient mon peuple. Fausse route de l’orateur ; je compris en un instant, ce qu’était la dĂ©magogie.

Nous Ă©tions plus de mille. On estimait les anti-blocus et les membres de la FĂ©dĂ© Paris I Ă  quatre-cents, au moins trois-cents. Le vote sanctionna la prolongation du blocage, puis de l’occupation Ă  prĂšs de sept-cents mains levĂ©es contre trois-cents. Si j’étais plus partial, surtout si la mĂ©moire me faisait moins dĂ©faut, j’aurai dit huit-cents contre trois-cents. Mais c’est assez flou. Cependant nous gagnĂąmes avec certitude d’une trĂšs large majoritĂ©. Indiscutable. Dans la foulĂ©e, on proposa et on vota dans les mĂȘmes proportions pour la prolongation ad vitam aeternam de l’occupation, pour l’occupation « illimitĂ©e Â». Je crois que l’euphorie de la victoire nous donnait des ailes, qu’on surfa sans mĂȘme s’en rendre compte sur notre frĂ©nĂ©sie mimĂ©tique pour tout faire passer. Le blocage n’était plus d’actualitĂ©. Pas plus que sa reconduite. L’occupation Ă©tait actĂ©e.

Ainsi allait la vie…

De tant de joie accumulĂ©e par cette victoire, la fĂȘte s’invita en nos murs. Les amphis qui n’étaient pas utilisĂ©s pour dormir se reconvertirent ponctuellement en piste de danse. Les tubes pourris des annĂ©es 2000 et 2010 s’enchaĂźnaient (des soirĂ©es du samedi soir de Sexion d’Assaut Ă  numa numa yey d’Ozone) ; sublimaient paradoxalement la liesse de notre bonheur. Nous dansions sur les chaires, les gradins, grimpions sur les tables. C’était de la rĂ©cupĂ©ration Ă©tudiante. On rĂ©cupĂ©rait notre fac. On en faisait ce qu’on voulait. A ce stade, je ne crois pas pour autant que l’on puisse dire que l’on l’abimait. On la respectait. C’était un lieu de mobilisation, un lieu de vie et un lieu d’éducation pour tou.te.s, en devenir.

Ces soirĂ©es n’étaient pas systĂ©matiques, mais rĂ©guliĂšres. C’était une bouffĂ©e d’air frais. L’occasion, en plus, d’amener des gens qui n’étaient pas tou.te.s politisĂ©.e.s Ă  se cĂŽtoyer. Bref, ça crĂ©ait du liant. Ça crĂ©ait du lien. C’est lĂ  que j’ai rencontrĂ© personnellement les occupant.e.s. C’est lĂ  que j’ai appris Ă  connaĂźtre et plus seulement croiser les complices de ma promotion. (Nous jouĂąmes par exemple Ă  un Loup-Garou rebaptisĂ© « Loi Travail Â» dans lequel les loups Ă©taient les membres du gouvernement, les villageois de pauvres manifestants, et leurs piĂštres adjuvants les membres de l’opposition.) Quelque chose se produisait, des fils invisibles, lentement, solidifiaient.

Les jours plus doux du Printemps s’annonçaient. Il arriva que les soirĂ©es se fissent dehors, dans la fosse, Ă  la vue de tou.te.s, Ă  la vue de la rue. EntrĂ©e libre, partie gratuite. On aimait et on animait le quartier. Surtout, on ranimait la fosse de Tolbiac. Ses amas de pierres gris et laids, nous les rendĂźmes vifs et gais.

On s’amusait beaucoup, un peu trop peut-ĂȘtre. Les occupant.e.s n’étaient pas sĂ©rieu.x.ses avec leur sommeil et iels se reposaient mal. Au dĂ©but ce devait ĂȘtre drĂŽle, puis ce fut dur. Nos corps ne suivaient plus le dĂ©sir de nos Ăąmes. Je crois que certain.e.s et moi-mĂȘme, comme d’autres avant nous, voulions tout  ; tout en sachant, tout en se cachant que c’était impossible.

La festivitĂ©, les libations de l’occupation fut ce que l’on nous reprocha le plus car ce fut le plus voyant. De la musique, des jeunes qui gueulent forts et l’échauffourĂ©e nourrissent les bouges Ă  faits-divers. NĂ©anmoins, l’intĂ©rĂȘt principal de la commune fut de procurer un endroit de rassemblement Ă©vident, un endroit clĂŽt et protĂ©gĂ© oĂč confectionner ses banderoles, aiguiser ses stratĂ©gies de lutte et ses slogans. Il y eut sur le sujet des conflits de savoir quel Ă©tait le vrai sens de la commune : un espace de vie (Ă©tudiante) et de rĂ©appropriation Ă©ducative de l’universitĂ©, ou une base-arriĂšre dans la lutte inter-syndicale de gauche contre le gouvernement. Les occupant.e.s et leurs sympathisant.e.s penchaient plutĂŽt pour la premiĂšre, les syndicalistes et consort plutĂŽt pour la seconde. Une entente ne fut jamais trouvĂ©e. Par manque de temps (?). Le compromis Ă  toute heure tendu se fit pratique. Des fois, comme nous le verrons, les antagonismes larvĂ©s implosaient un instant, essaim de stupiditĂ© aux urticantes piqĂ»res.

Mais la vie de l’occupation Ă©tait aussi l’opportunitĂ© de crĂ©er des petites choses en attendant de construire. Des groupes de discussion entre personnes racisĂ©.e.s, en non-mixitĂ©, des groupes ouverts Ă  toutes et tous favorisaient l’échange et l’apprentissage par l’échange. Divers ateliers rĂ©glant les nĂ©cessitĂ©s de la commune se mirent en place. Le plus prometteur dans ses intentions, je crois, fut l’atelier de l’auto-mĂ©dia. Nous mĂ©fiant des canaux d’information standards, il avait Ă©tĂ© votĂ© en AG la mise en place d’un mĂ©dia autogĂ©rĂ© dont la mission serait la rĂ©colte et la production d’information concernant la commune Ă  destination du public et des autres mĂ©dias (si ceux-ci avaient daignĂ©s reprendre nos images). Par manque de moyens, d’investissement humain – c’était surtout un certain X qui portait tout sur ses Ă©paules – le projet en resta Ă  l’état amateur. Ses quelques fruits furent malgrĂ© tout savoureux. Et permirent de former sur le tas plusieurs Ă©tudiant.e.s aux balbutiement du travail mĂ©diatique, la dĂ©ontologie en sus. Je me rappelle qu’un individu extĂ©rieur Ă  l’occupation venait Ă  ce titre nous soutenir et nous aider dans notre tentative journalistique. La commune et ses Ă©tudiant.e.s intĂ©ressaient et attiraient aussi positivement le monde extĂ©rieur.

NommĂ©ment, les professeur.e.s. Peu, trĂšs peu. Il ne m’appartient pas ici d’en juger ni d’expliquer pourquoi. Cependant le but de l’occupation n’était pas et ne fut pas d’arrĂȘter les cours. Dans les faits, ce fut le cas. Sur le long-terme le but Ă©tait de mettre en place un systĂšme d’enseignement fondĂ© sur des bases participatives et volontaires, oĂč chacun, chacune pourrait s’initier Ă , aux disciplines qui lui convenaient. Utopie  : pensĂ©e sur laquelle le monde marche.

Durant l’occupation, nous eĂ»mes plusieurs cours dispensĂ©s bĂ©nĂ©volement par quelques professeur.e.s. Au fort de notre temps, il y en avait au moins trois ou quatre par semaine, ce qui paraĂźt peu. Compte tenu des bĂątons constant que l’Institution mettait dans nos roues, des pressions qu’elle pouvait exercer, du climat prĂ©caire de notre installation, ce n’était pas si mal.

Entre autres, j’assistais Ă  un cours d’histoire mĂ©diĂ©vale sur la place des femmes dans la sociĂ©tĂ© occidentale, dans lequel on discuta de la position prĂ©caire mais non condamnĂ©e des femmes de la noblesse en ces temps reculĂ©s. Je participais Ă  un cours sur la temporalitĂ© des premiers mois de la RĂ©volution Française : comment les dĂ©putĂ©s du Tiers Ă©taient-ils parvenus Ă  ralentir, allonger le temps du dĂ©bat face aux nobles et aux clercs pour gagner du temps, avant d’accĂ©lĂ©rer, s’agiter, saisir l’occasion du renversement quand il en Ă©tait temps ? Je questionnais un professeur qui partageait avec nous la pertinence de la pratique de l’exploration urbaine en histoire contemporaine dans la collecte de sources enfouies, cachĂ©es, non rĂ©pertoriĂ©es parmi tant et tant d’autres usines, fabriques dĂ©saffectĂ©es d’ancienne Allemagne de l’Est. Je chantais l’hymne des femmes Ă  la fin d’une confĂ©rence-dĂ©bat avec les intervenant.e.s sur les enjeux du fĂ©minisme en Histoire. Je profitais des lumiĂšres anticapitalistes d’un sociologue et de son homologue Ă©conomiste lors d’une prĂ©sentation binĂŽme rassemblant plusieurs centaines de personnes.

Le nombre de participant.e.s Ă  ces enseignements variait en fonction de l’heure et des alĂ©as militants. Parfois nous Ă©tions vingt, parfois quarante. Ce qui comptait c’était la justesse de l’intervention, les questions posĂ©es au cours de celle-ci, l’intĂ©rĂȘt du colloque qui l’accompagnait. Bien que leurs spectres refissent souvent leur apparition – par habitude – ce n’étaient pas des cours magistraux. Nous touchions maladroitement Ă  quelque chose de mieux.


à bord de l’occupation

N’en dĂ©plaise, ce qui transportait le plus et avant tout autre, demeurait pour moi la vie, l’existence, la vitalitĂ©, la vivacitĂ© journaliĂšre de l’occupation. Il y aurait des tas de choses Ă  dire de cette partie immergĂ©e de l’iceberg. Une fac habitĂ©e par ses Ă©tudiant.e.s, ça change les choses.

Aux lavabos des toilettes, il y avait des brosses Ă  dents. Elles Ă©taient dans deux ou trois verres pleins Ă  ras bord, vertes, bleues, roses, jaunasses pĂ©taradantes de gaietĂ©. Pas trĂšs hygiĂ©nique, ça changeait de la tristesse inhĂ©rente aux sanitaires. Je crois qu’on se lavait peu. Car on n’avait pas de salle de bains, seulement des Ă©viers.

Des Ă©viers qui ne servaient d’ailleurs pas Ă  faire la vaisselle. Trop petits, trop utilisĂ©s pour le toilettage pour se mĂ©langer Ă  la saletĂ© de cuisine. Des grands bacs remplis d’eau attendaient, conservaient le temps qu’on se dĂ©termine Ă  les laver les assiettes, les couteaux, les fourchettes. Vaisselier composĂ© de rĂ©cup’ et de dons.

Tout comme la nourriture : rĂ©cupĂ©ration de supermarchĂ©s – ardue et peu rentable Ă  Paris intra-muros – achats des occupant.e.s, dons des sympathisants, une pincĂ©e de chourre. La cuisine Ă©tait dans la salle de repos, les trappes des distributeurs de bouffe rĂ©affectĂ©es Ă  la fonction de frigo. Il y avait beaucoup de provisions de toutes sortes. Si l’alimentation de la journĂ©e Ă©tait plus autonome, les repas du soir Ă©taient faits collectivement par des volontaires. De grandes marmites de lĂ©gumes et de pĂątes chauffĂ©es sur des plaques de cuisson dĂ©fectueuses – mais dĂ©licieuses parce que gratuites – sans parler des coupures de courants, rĂ©guliĂšres.

A la cuisine on cĂŽtoyait tout le monde. Des cons et des connes qui n’avaient besoin de rien, ne donnaient rien et tapaient dans la ripaille, dans les chocolats et les gĂąteaux spĂ©cialement, parce qu’iels n’avaient pas vraiment faim, comme par hasard. Des dĂ©cidĂ©.e.s qui prĂ©paraient. Des gĂ©nĂ©reux qui approvisionnaient. Des curieu.x.ses qui venaient voir. Des occupant.e.s qui venaient juste manger. La cuisine de la commune Ă©tait cet endroit de coudoiements qui se faisaient rencontres.

Pour le mĂ©nage c’était comme pour la vaisselle. SitĂŽt qu’il s’agit de s’autonomiser et de faire avec indĂ©pendance et esprit d’équipe, le mĂ©nage et la vaisselle reviennent aux mĂȘmes : celles et ceux qui se donnent. Toujours les mĂȘmes, et Ă  la fin iels n’en peuvent plus.

Ce fut l’un des problĂšmes de l’occupation. Non pas que les quarante Ă  quatre-vingt occupant.e.s fussent sales ou irresponsables. Je dirais : au contraire. Mais en comptant les soirĂ©es, plusieurs centaines de personnes devaient passer par jour. Ça en fait de la poussiĂšre, des dĂ©tritus, des traces de miasmes rĂ©pandus. Surtout que beaucoup de gens ne respectaient pas Tolbiac. Des gens extĂ©rieurs Ă  l’occupation j’entends. Iels venaient, voyaient, se vidaient ; se vidaient de leurs soucis, de leurs tracas – une bonne chose – de tout respect aussi. Un lieu autonome Ă©tait un lieu sans hiĂ©rarchie, c’était donc pour elleux un lieu sans foi ni loi. L’anarchie n’est pas l’absence d’ordre… Mais passons. Ces gens-lĂ  ne nous respectaient pas parce qu’iels ne se respectaient pas.

Lorsque je passais, si je n’accordais pas vingt minutes Ă  la vaisselle, j’accordais systĂ©matiquement ce temps au ramassage de leurs conneries. Coup de balai, collecte des dĂ©chets, poubelle et compagnie. Un matin, un type groggy semblait interloquĂ©. Il n’était pas occupant. Avachi sur son gradin, il me demanda : « Mais c’est toi qui a fait ça ? Â» « Non, pas moi Â» « Et tu nettoies alors que ce n’est pas toi ? Â» Il avait l’air scandalisĂ©, avec ses yeux Ă©carquillĂ©s d’enfant qui apprenait la vie. « Oui je nettoie parce qu’il faut le faire et parce que personne ne le fait. Prends un balai si tu veux, et viens m’aider… Â» Je ricanais. Il ne rĂ©pondit pas, il partit. « Idiot Â» pensais-je « il n’est pas mĂ©chant, mais quel idiot… Â».

Autre sujet de conflit rĂ©manent autour du mĂ©nage : les tags et les graffitis. Graffer et taguer les murs froids et moches de Tolbiac pour l’embellir ne gĂȘnait personne. Sauf l’Institution. Il est vrai toutefois que certains – car il s’agissait d’hommes, et en particulier d’un seul – taguaient vĂ©ritablement tout, partout et n’importe quoi. Sur les murs extĂ©rieurs de la fosse, passait encore. Dans les lieux d’occupation et de vie de commune, c’était un souci. Des occupant.e.s gaspillaient leur Ă©nergie Ă  effacer ces marques. D’autres cherchĂšrent Ă  dialoguer avec l’individu spĂ©cifique qui Ă  lui seul avait bien dĂ» recouvrir la moitiĂ© de la fac, graffant son blaze de tagueur absolument, absolument partout. TrĂšs laconique, j’eus l’honneur d’ĂȘtre lĂ  le soir oĂč il nous lĂącha quelque chose dans ce genre : « Je continuerais Ă  taguer partout sans respect comme vous dites, tant que vous et ceux parmi vous qui n’acceptent pas mes potes de citĂ© et nous discriminent n’arrĂȘterons pas sans respect de nous discriminer… Â». Tolbiac Ă©tait ouverte Ă  tou.te.s, en thĂ©orie. Peut-ĂȘtre moins dans les faits, comme ailleurs. Je ne sais pas de qui il parlait exactement. Je sais que certains individus au respect matĂ©riel et aux tendances machistes oppressives inacceptables traĂźnaient parfois dans nos soirĂ©es et causaient des accrocs. Un soir, il semblerait que ce soient ces individus et en ce tagueur qui aient dĂ©truit le matĂ©riel de vidĂ©o-projection Ă  plusieurs milliers d’euros d’un amphithĂ©Ăątre, forfait dont on nous blĂąma. Mais je ne ferais pas d’accusation car rien n’est sĂ»r. Les tags lĂ©gions et dĂ©gradants nous dĂ©rangĂšrent. Le comble pour des anarchistes de devoir faire la police, siffleront certain.e.s. En tout cas nous n’en fĂźmes rien. Il semble que le tagueur fusse l’ami de certain.e.s occupant.e.s. Et il Ă©tait difficile pour moi-mĂȘme ou les autres d’organiser une lutte contre lui, juste pour des tags. Nous avions d’autres prĂ©occupations. Nonobstant cette anecdote expose un de nos points exquis : notre aria Ă  filtrer celles et ceux qui entraient, nos difficultĂ©s devant le paradoxe pratique de l’ordre et de la libertĂ©.

Certain.e.s mauvaise-langues bavĂšrent que les occupant.e.s auraient pu se charger de la gestion et de la propretĂ© tou.te.s seul.e.s. La plupart le faisaient. Et ce n’était pas l’enjeu qu’iels se transformassent en gardien.ne.s bĂ©nĂ©voles. Les gens n’ont pas compris qu’il s’agissait de vivre ensemble. Et donc de participer aux tĂąches quotidiennes ensemble. C’est ce qui a dĂ» miner le mouvement. Car selon moi, des seul.e.s camarades de promo que je connaissais sympathisant.e.s de la commune, si seulement la moitiĂ© avaient fourni les vingt minutes de mĂ©nage que je fournissais Ă  chaque passage, la fac eut Ă©tĂ© propre. Aussi ne blĂąmons pas les occupant.e.s. Les occupant.e.s Ă©taient fatiguĂ©.e.s.

Dormir sur des matelas d’appoint ou de rĂ©cup dans de grands amphis prĂ©vus pour que cela soit dĂ©sagrĂ©able, tout en prenant part Ă  la lutte Ă©puise. Subir en sus la pression d’ĂȘtre expulsĂ©.e, les soirĂ©es Ă  rĂ©pĂ©tition, l’intimitĂ© nĂ©ant et le tapage harassent. Au bout de quatre semaines, certain.e.s occupant.e.s Ă©taient abattues. Ça se voyait Ă  leurs visages, Ă  leurs yeux tirĂ©s qui se rendaient, cernĂ©s, les pĂ©tages de plomb ponctuels ou les crises de larmes. C’était dur de vivre Ă  l’occup, de faire vivre l’occup. Une gageure. D’autant que chemin s’occupant, survinrent les « jaunes Â» que l’on ne pressentait pas.

Divisions

Les Ă©tudiant.e.s militant.e.s syndiquĂ©.e.s et partisanes n’ont pas Ă  ĂȘtre jugĂ©.e.s ici. Iels se sont battu.e.s pour la cause et nous ont rĂ©guliĂšrement soutenu.e.s. Les reprĂ©sentant.e.s, les militant.e.s du NPA et du PCF (mĂȘme de l’Unef !) venaient souvent Ă  l’occupation. Iels participaient comme tout le monde aux AG, comme n’importe qui – bien qu’iels ne prissent plus souvent et plus longtemps la parole… loi d’airain de l’oligarchie. La lutte inter-syndicale Ă©tait leur prioritĂ© quand celle des occupant.e.s Ă©tait l’occupation. On voyait peu les militant.e.s syndiquĂ©.e.s faire le mĂ©nage oĂč s’occuper de la vie banale de la commune. Et ce n’est pas une pique. C’était logique : leurs stratĂ©gies, leurs objectifs diffĂ©raient. Je veux seulement rappeler un fait particulier qui m’a profondĂ©ment choquĂ©. Aujourd’hui encore je me demande dans quelle mesure, Ă  quel point les Ă©tudiant.e.s Ă  l’origine de ce moment terrible iels ont-iels honte de ce qu’iels ont fait.

La question des mĂ©dias dans l’occupation Ă©tait un nƓud gordien. NƓud tendu entre les occupant.e.s et leurs sympathisant.e.s d’un cĂŽtĂ©, les syndicalistes et consort de l’autre. Les premiers, les premiĂšres ne voulaient pas parler aux mĂ©dias, se revendiquaient a-partisans et a-syndicaux. Les seconds, les secondes cherchaient dans leur grille de lecture usitĂ©e Ă  communiquer avec les mĂ©dias, Ă  utiliser la commune Ă  des fins de mobilisation avant tout et non comme nouvel espace de vie et d’enseignement. A force, un compromis amas de tensions latentes ressurgissant localement dĂ©finit nos relations. C’est Ă  l’une de ces implosions fratri-soeuricides que j’ai assistĂ©. Ce fut pour moi l’un des Ă©vĂšnements les plus horribles, pour ne pas dire des plus infĂąmants, des plus compromettants de l’occupation.

AprĂšs-midi de Mars ou d’Avril, la nouvelle tombe, subitement s’empare des couloirs, des respirations : la chaĂźne de tĂ©lĂ©vision LCI propose Ă  la commune une place pour un.e reprĂ©sentant.e ce soir en direct dans un dĂ©bat avec d’autres figures de l’opposition. A l’avers, une opportunitĂ© en or : s’exprimer nous-mĂȘmes sur un mĂ©dia de grande diffusion. Au revers, l’occasion de s’égratigner contre les maĂźtres de la parole et de l’image, qui nous dominent. Une AssemblĂ©e d’organisation est convoquĂ©e. Dans l’amphi nous sommes une cinquantaine, ce qui est commun pour une AG d’orga. Mais – je ne le remarquais pas tout de suite – les occupant.e.s n’étaient pas lĂ . J’ignore pourquoi, peut-ĂȘtre Ă©taient-iels absentes de Tolbiac Ă  ce moment-lĂ  ? Peut-ĂȘtre ne les avait-on pas prĂ©venu.e.s ? Toujours est-il que les Ă©tudiant.e.s syndiquĂ©.e.s et partisanes, elles et eux, Ă©taient lĂ .

Les occupant.e.s absent.e.s, le principe de participer au dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© fut adoptĂ© Ă  la quasi-unanimitĂ©. Le problĂšme se posait de ses modalitĂ©s. Comment choisir un.e reprĂ©sentant.e de la commune ? Devait-on pour cela voter, ou bien tirer au sort ? Son mandat se rĂ©duirait-il Ă  la lecture d’une feuille avec des indications prĂ©cises ou mĂȘme Ă  un simple texte qu’iel ne pourrait que lire, et rien d’autre ? Son mandat devrait-il ĂȘtre plus large, moins impĂ©ratif ?

L’atmosphĂšre vrillait. Des Ă©tudiant.e.s voulaient qu’on fisse une Ă©lection parmi elles et eux, et par le vote. Les quelques sympathisant.e.s des occupant.e.s et moi-mĂȘme dĂ©glutissions. Je proposais un compromis idoine qui ne serait pas le pensais-je une compromission : l’élection d’un.e reprĂ©sentant.e parmi les volontaires par tirage au sort. De la sorte, choisi.e parmi des volontaires on pouvait gager de son « aptitude Â» – le terme fut employĂ© – puisqu’iel serait dĂ©cidĂ©.e. En mĂȘme temps, ce moyen permettrait de tempĂ©rer tant bien que mal les effets nĂ©fastes d’une Ă©lection, en ramenant l’élu.e Ă  la prĂ©caritĂ© d’une position Ă©chue du hasard. La proposition fut rejetĂ©e. Il fallait pour elles et eux faire une Ă©lection.

Je les revois encore dans leur zone de saillance soudaine au bas des marches. Celles et ceux-lĂ  qui avaient quittĂ© le fort anonymat des hauts gradins pour gagner la lumiĂšre basse des futur.e.s Ă©lu.e.s. Je ne doute pas qu’iels fussent (peut-ĂȘtre) plein.e.s de bonnes intentions. Mais on distinguait trop bien sur leurs visages cette impression singuliĂšre de celles et ceux qui se voient dĂ©jĂ  au-devant de la scĂšne, en photographie, le Printemps Ă  l’antenne, l’Hiver au parti.

Il fallait choisir parmi elleux qui serait le, la plus « apte Â» Ă  nous reprĂ©senter. Parmi ces gens que je ne connaissais pas il me fallait choisir, discriminer. Je vomissais. Iels se mirent Ă  se prĂ©senter Ă  nous comme des candidat.e.s devant d’hypothĂ©tiques employeurs, employeuses : « Bonjour moi c’est X je suis Ă©tudiante au NPA depuis trois ans donc je m’y connais en mĂ©dias et en reprĂ©sentation des autres. Aussi je crois que je suis mieux placĂ©e pour vous reprĂ©senter et… Â», « Salut, je m’appelle X, Ă©tudiant en journalisme et en communication, donc je sais de quoi je parle, forcĂ©ment. C’est pourquoi je… Â» …

Je grinçais des dents. C’était scandaleux. Se rendaient-iels seulement compte de ce qu’iels faisaient ? Premier problĂšme parmi les candidat.e.s : une majoritĂ© d’hommes blancs. DeuxiĂšme problĂšme : une majoritĂ© d’étudiant.e.s syndiquĂ©.e.s, voire reprĂ©sentant.e.s d’organisation. Les nuĂ©es du pouvoir reprĂ©sentatif revenaient nous tourmenter de leurs arcanes figĂ©s. Qu’est-ce que c’était que cette mascarade ?

Heureusement, de nulle part, de partout, les occupant.e.s surgirent du bas de l’amphi et dĂ©sĂ©chouĂšrent les candidat.e.s dans leur coin. Deus ex machina, iels Ă©taient accouru.e.s sans que je sache ni d’oĂč iels venaient, ni qui les avait prĂ©venu.e.s. D’emblĂ©e, les invectives vives, virulentes fusĂšrent. Les occupant.e.s ne supportaient pas qu’on ne les aient pas attendu.e.s. La commune de Tolbiac c’était d’abord la leur, Ă  elleux qui occupaient, ensuite – mais sur une mĂȘme marche symbolique – celle des Ă©tudiant.e.s et participant.e.s aux AG : ce n’était pas l’occupation des syndiquĂ©.e.s, des syndicats et des partis. La peur de la rĂ©cupĂ©ration et le sentiment d’avoir Ă©tĂ© trahi.e.s les rendaient Ăąpres, hargneu.x.ses, peut-ĂȘtre injustes. Les femmes et les hommes des deux camps, redevenu.e.s mĂąles et femelles se jappaient Ă  la face comme des chiens et des chiennes. Combat sauvage sur l’enjeu de l’image. Nos ennemi.e.s aurait ri aux Ă©clats de nous avoir vu ainsi.

Le temps pressait. La voiture de LCI arrivait et les occupant.e.s ne lĂąchaient rien : ce serait un.e reprĂ©sentant.e par tirage au sort, avec un texte prĂ©Ă©tabli collectivement, et un.e reprĂ©sentant.e masquĂ©.e, c’est-Ă -dire anonymisĂ©.e, sinon rien. Pour les autres, c’était impensable. Les cris et la peur, la colĂšre et l’erreur empĂȘchĂšrent de s’accorder. L’aubaine accidentĂ©e du champ mĂ©diatique filait sous notre nez.

On me raconta que dans la cohue une Ă©tudiant.e du NPA parvĂźnt cependant Ă  se glisser dehors. L’air dĂ©terminĂ© dans sa dĂ©marche et la conviction dans son regard interrogea. Un occupant l’arrĂȘta. Elle allait effectivement se rendre aux studios de LCI. Il lui cracha au visage. Pour lui, c’était une jaune. Violence d’un individu. Elle ne put se rendre aux studios.

De toute façon, il Ă©tait trop tard. L’émission avait commencĂ©. Ironie attendue des journalistes : un reprĂ©sentant masculin blanc ni jeune ni Ă©tudiant s’appropria en notre nom et en notre temps notre parole. Tout ça pour ça ! Violence d’un systĂšme.

Violence(s) ? 

On a reprochĂ© beaucoup de choses Ă  la commune. N’importe quoi. Des mĂ©dias au prĂ©sident de l’universitĂ©, on nous qualifia de dĂ©viants, de dĂ©linquants, de tyrans, de dictateurs. Les honnĂȘtes gens ne sont pas contents qu’on bouscule leur quotidien. C’est de bonne guerre. C’est prĂ©visible car c’est dans l’ordre des choses  : « Chaque chose Ă  sa place et une place pour chaque chose Â». Je ne dĂ©fendrais pas notre point de vue ici. Ce serait inutile. Ce serait malvenu.

Comme les premiers qualificatifs ne suffisaient pas, on n’inventa pour nous comme pour les communar.d.e.s avant nous les pires histoires de « sauvages Â» : chez nous il y avait des gangs, de la drogue en trĂšs grande quantitĂ©, des armes, de la prostitution, et mĂȘme, pour faire folklorique, des combats de chiens. Vous m’en direz tant. Si cela avait Ă©tĂ© vrai, pourquoi l’aurions nous fait ici, Ă  la vue de tou.te.s ? Peu importe. Ne discutons pas l’indiscutable. Si des gens qui voient deux chiens au dĂ©tour d’un couloir crient au loup, que voulez-vous… Les braves gens s’émeuvent de tout. A la fin la cerise mĂ©disante sur le couscous, inattendue, fut ce Ă  quoi l’on s’attendait le moins : on nous affubla « d’antisĂ©mites Â».

Personnellement je n’ai assistĂ© qu’à une reprĂ©sentation de violence physique au sein de notre occupation. Et trois autres faits de violence, deux physiques, l’un matĂ©riel et symbolique, me furent rapportĂ©s.

Le premier se tĂźnt lors d’une AG. Tout allait bien. Quand, soudainement, des occupant.e.s se mirent Ă  s’agiter Ă  gauche de l’amphithĂ©Ăątre. J’entendis les mots : « Lui lĂ  ! C’est un de l’UNI, c’est un de l’UNI ! Â» « Faut qu’y dĂ©gage ! DĂ©gage ! Â» L’UNI Ă©tait et est un groupe politique Ă©tudiant trĂšs Ă  droite, pour ne pas dire d’extrĂȘme droite. Son faible poids Ă  Tolbiac ne le rendait pas mĂ©chant mais ces adhĂ©rents s’opposaient Ă  nous, nous dĂ©testaient, nous haĂŻssaient. L’aversion Ă©tait rĂ©ciproque. Venir pour eux en AG Ă  Tolbiac occupĂ©e par une majoritĂ© d’étudiant.e.s anarchistes Ă©tait Ă©videmment une provocation. D’autant qu’ils prenaient des photos. Des informateurs, des espions ? Je ne sais pas. Mais dĂ©cidĂ©ment ils – et j’insiste sur le « ils Â», car il n’y avait que des mecs – cherchaient la merde. Quelques personnes leur ont dit de s’en aller. Vertement mais sans menace. Comme ils ne bougeaient pas. Un Ă©tudiant grimpa sur les tables des gradins pour aller jusqu’à leurs places. Au moment oĂč il les atteignit, il fut projetĂ© par eux sur le rang d’en face. La bousculade violente du camarade entraĂźna l’esclandre. Les militants de l’UNI s’enfuirent. On les poursuivit Ă  peine, juste pour ĂȘtre sĂ»r.e.s qu’ils quittaient la fac. Les occupant.e.s n’étaient pas des brutes. Jamais je n’aurais laissĂ© qui que ce soit ĂȘtre passĂ© Ă  tabac. Je ne dirais pas que je fus, ni que nous fĂ»mes pacifistes. Juste que parfois : « c’est l’ennemi qui vous dĂ©signe Â».

L’autre fait de violence physique dont je me souvienne et qui me fut rapportĂ© concerne l’agression sexuelle et la tentative de viol d’une fille de l’occupation. Sujet tabou, je n’en su guĂšre plus. Des bruits de couloir – qui valent sans doute quelque chose, mais quoi ? – ce que je sais, c’est qu’un soir, lors de l’une des fĂȘtes qu’on organisait, arrosĂ©es comme toute autre fĂȘte il est vrai, quelqu’une qui Ă©tait (qui dormait ?) dans un amphi fut agressĂ©e par quelqu’un. Cet homme fut empĂȘchĂ© dans son crime. In extremis Ă  quel point, je ne saurais le dire. Qui Ă©tait cet agresseur, ce violeur probable, je ne sais pas non plus. Ce pouvait ĂȘtre un garçon de l’extĂ©rieur, car nos soirĂ©es Ă©taient ouvertes et ça aurait alors pu ĂȘtre n’importe qui. Ce pouvait ĂȘtre un occupant. Toutefois j’en doute. Car cet inexcusable aurait laissĂ© des traces. Quand bien mĂȘme ce fut le cas, j’ai beau m’horrifier de ce que j’écris, statistiquement, il faut bien que les violeurs puissent ĂȘtre partout pour qu’autant de femmes les subissent. Les anarchistes et les gens de gauches aussi sont concernĂ©.e.s par MeToo.

L’autre cas de violence dont les occupant.e.s furent accusĂ©.e.s fut l’attaque d’un gardien de l’universitĂ©. J’ai entendu dire qu’un jour, un membre du personnel de sĂ©curitĂ© reçut un sceau de liquide corrosif sur la tĂȘte en ouvrant une porte. Le sceau Ă©tait placĂ© de maniĂšre Ă  chuter. Je ne sais pas ce qu’il en fut rĂ©ellement. Ce que je peux en dire, c’est que mis Ă  part les membres du PC sĂ©curitĂ© incendie qui Ă©taient peu commodes, les membres de la sĂ©curitĂ© du site PMF demeurĂšrent cordiaux avec nous, et nous avec eux. Travailleurs prĂ©caires – je ne me souviens pas qu’il y ait eu de femmes – nous les respections. ReprĂ©sentants de l’Institution au plus prĂšs des occupant.e.s, ils nous respectaient. MalgrĂ© les directives scĂ©lĂ©rates de l’Institution, nous trouvions un terrain d’entente. Certain.e.s occupant.e.s voulaient qu’ils soient jetĂ©s hors de l’occupation. Car iels ne voulaient pas de garde-chiourme Ă  l’universitĂ©. Mais la perspective d’une confrontation physique avec eux n’enchantait pas. Surtout, l’Institution menaçait d’envoyer la police sitĂŽt que les gardiens seraient renvoyĂ©s. Pression tangible ou Ă©pouvantail ? L’enjeu ne fut pas tranchĂ©. Je ne sais pas ce qui s’est passĂ© avec ce gardien attaquĂ© Ă  l’acide – acide, substance caustique dont on ignora totalement les effets et la composition, il semblerait cependant que le vigil en question ne fusse pas griĂšvement blessĂ©. Peut-ĂȘtre une (ou des ?) brebis galeuses de l’occupation voulurent agir sournoisement par elles-mĂȘmes ? Personnellement, je prĂ©fĂšre me rappeler une autre image dont on a pas parlĂ© : celle d’un vigil jouasse pĂ©dalant tout content sur un VĂ©lib’ ramenĂ© par les occupant.e.s dans la fosse, Ă  l’aube d’une matinĂ©e Ă  peine commencĂ©e. Celui-lĂ  grava dans nos mĂ©moires et dans la sienne un magnifique souvenir.

L’autre agression dont je me souvienne concerne le local d’une organisation juive situĂ© dans les tours du centre Pierre MendĂšs France. Un matin en AG, j’appris par l’un de leurs dĂ©lĂ©guĂ©s que leur local – dont j’ignorais l’existence – avait Ă©tĂ© saccagĂ©, profanĂ© de croix gammĂ©es et autres plaies antijuives. Nous n’étions pour l’instant accusĂ©.e.s de rien. Seuls des faits Ă©taient rapportĂ©s : tandis que l’on occupait la fac, des gens avaient attaquĂ©s le local de cette association parce qu’elle Ă©tait juive. Je ne suis moi-mĂȘme jamais allĂ© dans ce local. Je ne l’ai jamais vu. J’ignore qui avait accĂšs aux Ă©tages. En thĂ©orie, personne. Seul le personnel de Paris I (mais qui, car plus personne de ceux et celles-lĂ  n’entrait, si ?), les membres de la sĂ©curitĂ© du centre, les groupes Ă©tudiants disposant d’un local aux Ă©tages supĂ©rieurs disposaient de clefs pour s’y rendre. Dans mes souvenirs, les portes d’accĂšs et les ascenseurs Ă©taient condamnĂ©s. NĂ©anmoins la confusion Ă©tait grande. Et je ne crois pas qu’il fĂ»t trĂšs difficile de forcer ces barriĂšres Ă  qui voulait. Aussi, le seul fait de disposer d’une clef d’accĂšs, si cela pouvait rendre suspect, ne rendait pas coupable. Des militant.e.s de gauche anti-israĂ«l et non pas antisĂ©mites qui auraient dĂ©rapĂ©.e.s ? Mais alors, pourquoi des tags – que je n’ai pas vu, que je ne peux attester – Ă  consonnance nazie ? Des militant.e.s d’extrĂȘme-droite ou tout simplement antisĂ©mites qui se seraient plus ou moins infiltrĂ©.e.s, ou juste de trĂšs grosses connes et de trĂšs gros cons ? Cette hypothĂšse doit encore tenter comme moi celles et ceux qui cherchĂšrent Ă  nous dĂ©douaner. A l’origine, les grands mĂ©dias n’émettaient que des soupçons, soulignĂšrent ce qu’il jugeait comme notre incapacitĂ© Ă  gĂ©rer l’universitĂ© et les manquements qui en rĂ©sultaient. Le journal tĂ©lĂ©visĂ© « Quotidien Â» se chargea des fausses accusations. Emission satirique qui tournait, qui tourne en ridicule les politiques, j’apprĂ©ciais beaucoup ce programme et sa mauvaise-foi. On a des illusions quand on a vingt ans. Je grandis. Cette fois, je compris que ce journal n’avait de politique que sa vanitĂ© impulsive, incisive et impudente pour la polĂ©mique. AprĂšs leur avoir refusĂ© l’accĂšs Ă  nos AG pour l’unique raison qu’une majoritĂ© ne souhaitait pas la prĂ©sence des principaux mĂ©dias, leur Ă©quipe c’était introduite dans le bĂątiment, par la force et/ou probablement via l’appui de l’Institution. Ils filmĂšrent trois images de graffitis antisĂ©mites dans les cages d’escalier qui traĂźnaient lĂ  depuis des annĂ©es, d’avant mon entrĂ©e Ă  la fac, qui n’avaient aucun rapport avec l’évĂšnement et a minima aucun rapport avec l’occupation. En reprenant l’interview maladroite – trĂšs maladroite, il est vrai – d’une occupante donnĂ©e Ă  un autre journal, Quotidien nous tourna en ridicule avec brio – ce Ă  quoi je dis bravo, chapeau l’artiste. En exposant de fausses assertions, de fausses preuves, sinon fallacieuses, Quotidien insinua que nous Ă©tions antisĂ©mites – ce Ă  quoi je dis Ă  mort, mort Ă  ce journalisme. Nous avons tentĂ© de rĂ©pondre bon grĂ© mal grĂ© par une autre version des faits. Depuis la violence de cette diffamation, je n’ai plus jamais regardĂ© Quotidien.

Ultime violence que je n’oublie pas, celle des groupuscules d’extrĂȘme-droite. Ils menaçaient, intimidaient depuis les dĂ©buts. Ils disaient sur les rĂ©seaux Ă  qui voulait les lire qu’ils viendraient en masse et armĂ©s en finir avec nous. On savait qu’ils viendraient – « ils Â» parce qu’encore une fois, ces groupes manquent de femmes. On se passait le mot. On se prĂ©parait. Un soir oĂč je n’étais pas lĂ , un groupe de l’Action Française Ă©tait venu. Les militants coiffĂ©s d’un casque de motard façon BRAV [1] s’étaient subrepticement emparĂ©s de la banderole de notre commune. Juste le temps de prendre un clichĂ©, pied-de-nez pour nous narguer. A l’alerte des occupant.e.s de l’autre cĂŽtĂ© de la grille d’entrĂ©e suivit l’échange de caillasses et la fuite des razzieurs. Ces derniers ratĂšrent mĂȘme l’exploit minable du kidnapping de notre banderole, rĂ©ussissant seulement son dĂ©crochage. Que voulez-vous, il semblerait que l’amateurisme phraseur ne touchasse aussi les activistes d’extrĂȘme-droite.

Je ne parlerais pas de la police. Ou plutĂŽt je ne parlerais pas Ă  la place de la police. Car la police parle d’elle-mĂȘme. La rĂ©pression du mouvement des Gilets Jaunes et plus rĂ©cemment le passage Ă  tabac du producteur Michel Zecler en tĂ©moignent. Pour ce qui est de la pression constante d’une expulsion manu militari dans laquelle l’occupation a vĂ©cue, je l’atteste. Pour ce qui est de son « Ă©vacuation Â», je ne peux rien en dire. Car je n’y Ă©tais pas. Nous nous Ă©tions rĂ©uni.e.s plusieurs fois pour en parler et pour organiser notre dĂ©fense. Nous Ă©tions divisĂ©.e.s quant Ă  la stratĂ©gie Ă  suivre. Certain.e.s voulaient se battre barre de fer, pavĂ©s et molotov au poing. D’autres voulaient « piĂ©geailler Â» gentiment les policiers dans une Tolbiac remake de Maman, j’ai ratĂ© l’avion. Je crois qu’à notre façon on avait tou.te.s beaucoup de gueule. A peine capables d’organiser convenablement des tours de garde, j’en fus si peu Ă©tonnĂ© : le moment de l’expulsion venu, j’ai cru comprendre que rien ne se fit.

Le blocage des partiels – Ă  charge d’une renaissance ? 

La commune Ă©tait partie. OĂč ça ? Au nĂ©ant. On nous avait chassĂ©.e.s. La police nous avait cueilli.e.s. Les amphis taguĂ©s ne noircirent pas de notre sang, sales, peut-ĂȘtre juste un peu dĂ©lavĂ©s de notre sueur, saisis par les volutes, Ă©manations d’émancipation. MarquĂ©e comme par des Ă©phĂ©mĂšres, Tolbiac ne tĂźnt plus trace de notre passage. Squatteu.r.ses dĂ©logĂ©.e.s de notre maison, la lutte sociale continuait et, bien que vaincu.e.s, notre baroud d’honneur raviva nos sourires.

En dĂ©pit des conditions d’enseignement dĂ©sastreuses du second semestre, l’Institution prĂ©tendait quand mĂȘme nous imposer ses partiels. Il fallait « qu’on assume Â». L’Institution ne voulait pas perdre la face. Sans police, elle ne contrĂŽlait rien. Pourtant, les vrai.e.s pĂ©nalisĂ©.e.s de cette politique Ă©taient les Ă©tudiant.e.s extĂ©rieur.e.s Ă  l’occupation. Tactique vieille comme le monde, diviser pour mieux rĂ©gner : « Vous voyez Â» disait l’Institution « Ă  cause de ces blocages et de cette occupation vous allez rater votre annĂ©e, nous n’y pouvons rien Â». Si, vous y pouviez. Vous pouviez donner des devoirs maison (ce qui fut fait, par ailleurs, dans d’autres facultĂ©s moins obtuses), ou mieux, exempter de partiels.

Nous refusĂąmes de composer. Puisqu’on ne pouvait plus se rĂ©unir, puisqu’on ne nous entendait pas, ni dans la rue, ni Ă  la fac, encore moins au gouvernement, on n’accepterait pas de se livrer Ă  une session d’examens fantoches, basĂ©s sur l’absence de cours pendant trois mois. Ineptie punitive et stupide. D’autant que les plus pĂ©nalisĂ©.e.s eurent Ă©tĂ© celles et ceux qui ne souhaitaient pas cette occupation, les minoritaires en actes, certainement majoritaires en nombre – (Ă  leur procĂšs, si je les excuse, je dirais que s’iels Ă©taient contre le blocage et l’occupation il fallait se mobiliser pour leurs idĂ©es avant, se mobiliser un jour pour leurs idĂ©es tout court).

Certaines épreuves eurent lieu. Certaines virent leurs conditions modifiées. Une grande partie furent annulées. On les annula.

Je me rappelle le partiel d’histoire mĂ©diĂ©vale. Tou.te.s les Ă©tudiant.e.s exportĂ©.e.s Ă  Rungis dans ces grands hangars de caserne louĂ©s trĂšs chers ; piĂštre victoire de martyr.e.s, le centre Tolbiac Ă©tait – Ă  en croire l’Institution – hors d’usage. Dans cet entrepĂŽt Ă  jeunes cervelles, nous, les « Ă©cervelĂ©.e.s Â», nous liguĂąmes contre la tenue des Ă©preuves. C’était succulent, faire voter aux Ă©tudiant.e.s l’abolition immĂ©diate de leur examen. Les surveillant.e.s, les professeur.e.s prĂ©sent.e.s – certain.e.s – psalmodiaient leurs entourloupes de magicien d’Oz : « Si vous ne faites pas l’épreuve, vous aurez zĂ©ro. C’est certain Â». Mensonge. Personne ne fit l’épreuve et personne n’eut zĂ©ro. Pour une fois la loi du nombre fit son effet : si tout le monde refusait de faire son partiel et rendait copie blanche, tout le monde serait exemptĂ©, personne ne serait notĂ©.

Il y eut des rĂ©calcitrant.e.s. Trop peu pour renverser la vapeur. EnclenchĂ©e, l’attraction des instincts grĂ©gaires de l’ĂȘtre humain.e pesait trop. Le partiel fut avortĂ©, les professeur.e.s et surveillant.e.s dĂ©pitĂ©.e.s. Ce n’étaient peut-ĂȘtre pas nos ennemi.e.s. Ce n’étaient pas nos alliĂ©.e.s. L’Institution (et ses maĂźtres-chanteu.rs.ses), qui avait dĂ©boursĂ© coquette fortune pour nos examens, asphyxiait. Elle non plus le gouvernement ne la soutenait pas, pas plus que ce qu’il n’était nĂ©cessaire Ă  l’assurance de l’ordre dans une rĂ©publique fondĂ©e sur le corps expiĂ© des communeu.x.ses, l’ordre et la sĂ©curitĂ©. A leur tour de s’ĂȘtre dit, je l’espĂšre : « Tout ça pour ça Â».

Notre commando s’emparait du micro, rĂ©capitulait haut et fort les tenants et les aboutissants de notre combat. AprĂšs nous l’opposition prenait la parole : « C’est important pour nous de faire ces partiels parce que… Â» Arguments de pĂ©trifiĂ©.e.s. Que je compris. Iels avaient peur, peur pour leur avenir, peur pour leur voiture, peur pour leurs enfants… qu’iels n’avaient pas. C’était, c’est cela le drame et l’atout lĂ©thal du Capital, savoir nous faire peur, quand bien mĂȘme il n’y a nulle raison d’avoir peur. Car, si jeunes, nous n’avions, nous n’avons rien. (Les rĂ©cents Ă©vĂšnements de la Covid le montrent : qui pouvait prĂ©voir ça ? Celles et ceux qui ont fait des Ă©tudes de tourisme uniquement pour gagner de l’argent… ne s’en mordent-iels pas les doigts ?)

La fille qui dĂ©fendait la tenue des partiels me fit sonner du mot : « apolitique Â». Iels qui voulaient les partiels Ă©taient apolitiques. C’était impossible. A minima souhaiter la tenue des partiels quoiqu’il en coĂ»te et dans ces conditions se faisait contre nous. C’était politique, en rapport avec la sociĂ©tĂ© organisĂ©e des Ă©tudiant.e.s. Je ne pus me retenir de hurler : « Elle est de droite ! Â» Ce qui Ă©tait vrai. Elle reprĂ©sentait Ă  ses heures perdues, pardon, gĂąchĂ©es, les RĂ©publicains Sorbonne. Je manquais de fairplay. Mais les autres devaient savoir : Ă©galitĂ© de l’information.

« Qui vote pour l’annulation du partiel ? Â» Classique avantage des choix Ă  l’emporte-piĂšce, vote Ă  main levĂ©e. MajoritĂ© Ă©crasante de « pour Â». Du fond du bĂątiment froid gĂ©mit, chanta la mĂ©lodie de Lykke Li, I Follow Rivers. Les barreaux glacĂ©s de nos cages soudainement vibrĂšrent d’humour, sombrĂšrent d’amour. Les Ă©tudiant.e.s lancĂšrent le hourra. Et la foule quitta ses cases.

Cet aprĂšs-midi je fus heureux. Rien que pour ce minuscule aprĂšs-midi de rien, je fus heureux. Si c’était Ă  refaire. Je dis : « DĂ©finitivement. À refaire Â». Restait une lutte Ă  poursuivre, que nous perdĂźmes. Encore. Et alors ? Ça n’empĂȘche qu’on ne se laisserait pas faire. Depuis Tolbiac, les recteurs, les rectrices sont pris.e.s de vertiges Ă  l’unique mention du bruit «  blok-age  Â». Ce fut un plaisir, Ă  quelques centaines d’ardents cƓurs de leur causer ces souleurs.

***

Gare Ă  la renaissance, quand tou.te.s les Ă©tudiant.e.s s’y mettront… Gare Ă  la renaissance, quand tou.te.s les Ă©tudiant.e.s s’y mettront.

Avril-Mai 2021,

Yvain Kounine




Source: Lundi.am