Novembre 27, 2020
Par Perspectives PrintaniĂšres
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Une lecture critique de : Pierre MADELIN, Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement, ÉcosociĂ©tĂ©, 2020.

Les principales critiques Ă  l’encontre de l’écologie politique prĂ©tendent que celle-ci vise un « retour Ă  la nature Â» des sociĂ©tĂ©s humaines, tournant alors le dos au « progrĂšs Â». S’il est Ă©vident que le primitivisme est marginal du cĂŽtĂ© des propositions Ă©cologistes, sa place dans l’imaginaire de l’écologie politique semble Ă  l’inverse considĂ©rable. Notamment connectĂ©e Ă  une fascination pour le monde sauvage contemporain, l’idĂ©alisation Ă©cologique et politique des sociĂ©tĂ©s « primitives Â» est en effet largement partagĂ©e, au-delĂ  mĂȘme des Ă©cologistes[1]. Avec Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement, Pierre Madelin explore le socle thĂ©orique du primitivisme et de la dĂ©fense du monde sauvage, afin de reconsidĂ©rer la place Ă  leur donner dans la pensĂ©e Ă©cologiste. L’ouvrage est structurĂ© en deux parties distinctes, Ă  la fois dans leurs thĂ©matiques et leurs objectifs. La premiĂšre concerne directement le primitivisme, dont l’auteur fait une critique prĂ©cise des principaux afin de montrer en quoi ces thĂ©ories constituent une « impasse politique Â». Dans la seconde partie, le propos est Ă©largi aux dĂ©fenses historiques et contemporaines du monde sauvage – une mouvance large dont fait partie le primitivisme. Alors qu’on s’attend Ă  une critique en rĂšgle des diffĂ©rentes dĂ©fenses de la wilderness, sur le mĂȘme modĂšle que la critique du primitivisme en premiĂšre partie, ces approches sont finalement dĂ©fendues, notamment articulĂ©es Ă  d’autres perspectives thĂ©oriques, plus courantes dans le champ des humanitĂ©s environnementales. AprĂšs son prĂ©cĂ©dent ouvrage, qui proposait justement de traduire les principaux enseignements de ce champ en perspectives politiques (entre autres objectifs)[2], Pierre Madelin prĂ©cise ici sa rĂ©flexion inspirĂ©e de l’histoire de l’écologie et de travaux trĂšs rĂ©cents en sciences humaines et sociales.

Revenir Ă  l’état sauvage ?

Le primitivisme repose sur l’idĂ©alisation des diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s pratiquant surtout la chasse et la cueillette pour vivre (ou survivre), qu’elles soient aujourd’hui disparues ou non. Ce mode de subsistance aurait en effet d’importantes implications sur l’organisation sociale des communautĂ©s humaines. Pierre Madelin en dĂ©nombre 7 : (1) ce seraient des sociĂ©tĂ©s sans classes ni hiĂ©rarchie, (2) il y aurait certes une division sexuelle du travail mais pas de violence de genre, (3) le temps de travail serait faible, (4) une abondance et une diversitĂ© alimentaires permettraient une bonne santĂ© des individus, (5) dĂ©centralisation et dĂ©mocratie directe formeraient la structure politique de ces sociĂ©tĂ©s, (6) la violence serait au second plan par rapport au pacifisme et enfin (7) ces sociĂ©tĂ©s vivraient en parfaite « harmonie Â» avec la nature. La proposition primitiviste d’un retour au mode de vie et Ă  l’organisation politique des chasseurs-cueilleurs trouve donc une double justification, Ă  la fois politique et Ă©cologique. Sur le plan politique, certain-es y voient une inspiration pour l’anarchisme, puisque la dĂ©centralisation et la dĂ©mocratie directe primeraient sur la hiĂ©rarchie sociale et politique. Sur le plan Ă©cologique, la vie en harmonie avec la nature qui caractĂ©riserait ces sociĂ©tĂ©s semble ĂȘtre un idĂ©al Ă  atteindre. Les principaux thĂ©oriciens primitivistes discutĂ©s dans le livre, comme Paul Shepard, ne considĂšrent pas forcĂ©ment que les sociĂ©tĂ©s de chasseurs-cueilleurs sont absolument parfaites, mais qu’elles sont « globalement positives Â» par rapport aux sociĂ©tĂ©s modernes.

Aujourd’hui indissociables, les justifications politiques et Ă©cologiques du primitivisme trouvent leurs sources dans diffĂ©rents rĂ©pertoires intellectuels. Pierre Madelin Ă©voque ainsi l’anthropologie anarchiste de Pierre Clastres, Marshall Sahlins ou plus rĂ©cemment James C. Scott, qui ont notamment documentĂ© l’organisation politique et Ă©conomique des sociĂ©tĂ©s considĂ©rĂ©es comme « primitives Â». Ces derniĂšres ne seraient pas Ă©tatisĂ©es car leur taille rĂ©duite aurait permis Ă  ses membres de s’organiser collectivement contre l’émergence d’un pouvoir coercitif. L’égalitĂ© entre les individus, au sein du collectif et sans distinctions sociales, constituerait ainsi le ciment de nombreuses sociĂ©tĂ©s passĂ©es et prĂ©sentes de chasseurs-cueilleurs. Par leur environnement prolifique, ces derniĂšres auraient Ă©galement Ă©tĂ© des sociĂ©tĂ©s d’abondance alimentaire, et non de privation comme on le pense souvent en Occident – cette situation expliquerait le faible temps de travail dans ces sociĂ©tĂ©s. Ces premiers enseignements politiques ont Ă©tĂ© complĂ©tĂ©s par d’autres travaux en anthropologie, qui insistaient davantage sur la relation des humain-es au milieu naturel alentour. Les chasseurs-cueilleurs vivraient en « harmonie Â» avec la nature, respectant ses cycles et circuits de par leurs pratiques de subsistance. Cette stabilitĂ© Ă©cologique des relations entre les communautĂ©s humaines et leurs milieux aurait Ă©tĂ© bousculĂ© par ce que l’on appelle gĂ©nĂ©ralement la « rĂ©volution nĂ©olithique Â», qui dĂ©signe l’adoption progressive de l’agriculture comme principal mode de subsistance par un nombre croissant de sociĂ©tĂ©s humaines. Pierre Madelin semble en accord avec les primitivistes sur la relative supĂ©rioritĂ© Ă©cologique des sociĂ©tĂ©s non-agricoles, mais discute nombre d’arguments qui fondent ce positionnement politique.

Controverses autour du basculement au NĂ©olithique

L’idĂ©alisation politique et Ă©cologique des sociĂ©tĂ©s de chasseurs-cueilleurs est relative : le primitivisme dĂ©fend un retour Ă  l’état sauvage par rapport Ă  la situation des sociĂ©tĂ©s modernes. Pierre Madelin revient alors sur quelques controverses relatives Ă  l’émergence de l’agriculture au NĂ©olithique. La premiĂšre qu’il dĂ©tricote concerne la domestication : divers travaux indiquent que celle-ci ne peut dĂ©cemment pas ĂȘtre montrĂ©e comme une domination pure et simple de la nature par les humain-es, puis elle fut dans le mĂȘme temps une collaboration[3]. PlutĂŽt que la domestication, des chercheurs ont proposĂ© de considĂ©rer le recours au stockage de denrĂ©es alimentaires des sociĂ©tĂ©s pour les qualifier et les distinguer. Ainsi, les sociĂ©tĂ©s qui stockent auraient rassemblĂ© les conditions de l’apparence de la « richesse Â» elle-mĂȘme, contenue dans les stocks de cĂ©rĂ©ales mais aussi dans la surproduction Ă  laquelle incite l’existence de stocks – Pierre Madelin rappelle alors que certains n’hĂ©sitent alors pas Ă  parler de « palĂ©ocapitalisme Â», bien qu’il reste lui-mĂȘme sceptique sur cette appellation. Quoi qu’il en soit, le grand rĂ©cit primitiviste qui fait de la domestication la source de tous les maux de la civilisation, sur le plan culturel, politique ou Ă©cologique, ressort complĂštement dĂ©lĂ©gitimĂ© de cette premiĂšre objection majeure.

Pierre Madelin reste toutefois prudent en invitant Ă  ne pas faire de l’existence du stockage agricole la source des dominations sociales, au risque de reproduire le rĂ©cit simpliste construit par les primitivistes Ă  partir de la domestication. Les sociĂ©tĂ©s qui ne stockaient pas Ă©taient en effet loin d’ĂȘtre libres de dominations sociales. De nombreuses donnĂ©es ethnographiques et archĂ©ologiques documentent en effet les enjeux de pouvoirs entre les hommes, relatifs Ă  l’appropriation et Ă  l’échange du corps des femmes. Ces derniĂšres subissaient de nombreuses violences, voire Ă©taient le prĂ©texte de violences entre les hommes eux-mĂȘmes, qui rĂ©glaient souvent leurs luttes de pouvoir par la violence. L’auteur montre que l’idĂ©al primitiviste d’une sociĂ©tĂ© pacifiste et Ă©galitaire entre hommes et femmes ne tient pas devant les Ă©tudes sĂ©rieuses sur le sujet, qui rĂ©vĂšlent la prĂ©sence importante de la violence dans les sociĂ©tĂ©s « primitives Â». Une menace perpĂ©tuelle pouvait ainsi peser sur certains hommes, tempĂ©rant ainsi l’image fantasmĂ©e du sauvage vagabondant en pleine nature de façon insouciante. Parfois, des sociĂ©tĂ©s primitives pouvaient se faire vĂ©ritablement la guerre, comme ce fut le cas pour les aborigĂšnes d’Australie (plus d’une centaine de conflits entre peuples aborigĂšnes sont connus).

Les sociĂ©tĂ©s sans richesse et sans Etat n’étaient donc pas dĂ©barrassĂ©es de toute forme de violence, au contraire. L’absence d’entitĂ© Ă©tatique pour faire la justice faisait d’une autre mort la seule rĂ©ponse possible Ă  une mort, Ă  l’échelle individuelle comme clanique. L’égalitarisme vantĂ© par les primitivistes repose donc en grande partie sur la violence. MalgrĂ© ces objections importantes recensĂ©es par Pierre Madelin, les primitivistes pourraient prĂ©fĂ©rer s’accrocher Ă  leurs rĂ©cits en prĂ©tendant que les sociĂ©tĂ©s primitives n’étaient pas pires que celles qui ont suivi et qu’elles Ă©taient toujours plus vertueuses sur le plan Ă©cologique. L’auteur mobilise alors Murray Bookchin, qui identifie l’asservissement d’humain-es, alors simple valeur instrumentale, comme source la domination instrumentale de la nature. Ainsi, ce n’est pas la rĂ©volution scientifique qui serait la source de la domination de la nature mais bien la domination entre humain-es. Partant de lĂ , Pierre Madelin questionne la capacitĂ© Ă  accorder une valeur intrinsĂšque aux non-humains tant que celle-ci est refusĂ©e Ă  certain-es humain-es. La nature est le rĂ©fĂ©rent sĂ©mantique et conceptuel de d’infĂ©riorisation de groupes humains, comme les femmes ou les non-blanc-hes. Aussi attrayante l’écologie sociale de Murray Bookchin soit-elle, ses appuis historiques et anthropologiques demeurent faibles, ce dernier parlant de façon approximative de sociĂ©tĂ©s passĂ©es dites « organiques Â», sans domination interne donc en harmonie avec la nature – sans que l’on sache trĂšs bien de quelles sociĂ©tĂ©s il parle exactement. Toutefois, Pierre Madelin montre que la ressemblance entre les thĂšses de Murray Bookchin et le primitivisme s’estompe quand on prend du recul, puisque le thĂ©oricien de l’écologie sociale ne place pas la domestication Ă  la base de sa thĂ©orie de la domination.

Le primitivisme comme « impasse politique Â»

La premiĂšre partie de l’ouvrage se termine par un dernier chapitre qui entend montrer que le primitivisme constitue une « impasse politique Â» dans les conditions actuelles, Pierre Madelin achevant ainsi sa critique des bases historiques et anthropologiques troubles de cette mouvance idĂ©ologique. Si sortir de la sociĂ©tĂ© industrielle par un processus de re-ruralisation fondĂ© sur l’agroĂ©cologie semble possible pour Pierre Madelin, Ă  condition que celui-ci soit portĂ© par mouvements sociaux[4], le retour Ă  une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur la chasse et la cueillette demeure tout bonnement impossible. Selon plusieurs estimations estimations, l’auteur rappelle en effet que ce mode de subsistance pourrait permettre la vie de seulement 10 Ă  100 millions d’humain-es sur la planĂšte – l’on ne peut que s’interroger sur la rĂ©alisation de telles Ă©tudes, qui accrĂ©ditent indirectement l’idĂ©al primitiviste et sa composante malthusienne. MĂȘme si la perspective d’un effondrement rĂ©duisait la population mondiale aussi drastiquement jusqu’à ce chiffre, la diversitĂ© biologique serait elle-aussi largement dĂ©gradĂ©e, rendant difficiles le re-dĂ©veloppement de la chasse et la cueillette. Les nouvelles communautĂ©s humaines revenues Ă  la nature, donc de plus petites tailles ne seraient pas forcĂ©ment Ă©galitaires puisque composĂ©es d’individus socialisĂ©s dans un monde structurĂ© par les dominations sociales. Rappeler ces Ă©lĂ©ments fondamentaux sur la construction historique du monde sociale reste nĂ©cessaire pour contrer l’ancrage pseudo-biologique du primitivisme dans une « nature humaine Â», dans une approche Ă©volutionniste mal digĂ©rĂ©e : l’espĂšce humaine serait biologiquement adaptĂ©e aux relations prĂ©-agricoles Ă  la nature. Notre « nature Â» profonde serait d’ĂȘtre des chasseurs-cueilleurs, qui vivent au sein mĂȘme de la nature. Cette wildness – vie humaine non-domestiquĂ©e – prendrait place au sein-mĂȘme de la wilderness, alors considĂ©rĂ©e comme notre vĂ©ritable « foyer biologique, social et spirituel Â».

Dans cette premiĂšre partie, la critique du primitivisme que rĂ©alise Pierre Madelin est Ă  la fois informĂ©e, prĂ©cise et percutante. L’auteur se saisit bien de la littĂ©rature scientifique et militante existante pour dĂ©velopper un propos pertinent, bien qu’on puisse parfois ĂȘtre en dĂ©saccord avec sa trop bienveillance vis-Ă -vis des thĂšses primitivistes. MalgrĂ© la profondeur des critiques, le ton adoptĂ© donne presque l’impression que Pierre Madelin ne veut pas se brouiller avec ses camarades primitivistes, notamment parce qu’il y voit tout de mĂȘme un certain nombre d’élĂ©ments intĂ©ressants Ă  reprendre. Cela correspond certes Ă  l’orientation de l’ouvrage et n’est pas particuliĂšrement gĂȘnant, mais prend une toute autre importance dans la seconde partie du livre.

Quelle dĂ©fense du courant pour la nature sauvage ?

Si le primitivisme s’inscrit bien dans la « tradition amĂ©ricaine de l’éloge du monde sauvage Â», cette derniĂšre a un Ă©cho bien plus large vers l’analyse duquel se dirige Pierre Madelin dans la seconde partie de son propos. La dĂ©fense classique de la wilderness convoque un imaginaire nationaliste et/ou romantique, dans lequel la nature sauvage est perçue comme prĂ©servĂ©e de la civilisation moderne, jugĂ©e dĂ©senchantĂ©e et corruptrice. Ce sentiment de wilderness est par exemple portĂ© par John Muir, dans son exaltation spiritualisante de la nature sauvage. Ses idĂ©es sont Ă  la source du prĂ©servationnisme, qui s’oppose Ă  l’utilitarisme du conservationnisme de son ex-ami et opposant Pichot, pour qui la nature est avant tout un stock de ressources dont il faut faire un « usage raisonnĂ© Â». Le prĂ©servationnisme apparaĂźt quant Ă  lui particuliĂšrement strict vis-Ă -vis de toutes les activitĂ©s humaines, au point de devenir ontologique – les activitĂ©s humaines sont conçues comme intrinsĂšquement destructrices de la nature. La mise en place des premiers dispositifs protectionnistes que sont les parcs nationaux aux États-Unis se sont ainsi basĂ©s sur l’éviction des populations amĂ©rindiennes traditionnelles qui vivaient dans ces espaces considĂ©rĂ©s comme sauvages. Pierre Madelin n’omet pas de rappeler que cette application des idĂ©es prĂ©servationnistes est proprement coloniale au sens oĂč des populations assimilĂ©es Ă  la sauvagerie sont dĂ©possĂ©dĂ©es de leurs terres, alors appropriĂ©es par les colons pour en tirer des ressources (ici rĂ©crĂ©atives) et du profit. Les traces de vie humaine sur les anciens territoires amĂ©rindiens, par exemples des rites associĂ©s la chasse ou des migrations saisonniĂšres, sont effacĂ©es afin que ceux-ci apparaissent comme sauvages, thĂ©Ăątres d’une nature vierge. Ce modĂšle colonial des parcs nationaux inspira leur imitation Ă  travers le monde entier[5].

Ces Ă©lĂ©ments sur la dimension coloniale de la prĂ©servation de la nature sauvage Ă©clairent les risques sous-jacents au primitivisme, qui pourrait reproduire ces façons de penser. DĂ©fendre la wilderness est en effet l’instrument nĂ©ocolonial privilĂ©giĂ© des organisations conservationnistes internationales comme le WWF. Les aspirations anarchistes du primitivisme le distinguent du conservationnisme dominant, mĂȘme si cela nourrit trĂšs largement son imaginaire[6]. Pierre Madelin tient Ă  clarifier cette question en proposant de distinguer l’histoire des idĂ©es de la wilderness et l’histoire des politiques de la wilderness, en supposant mĂȘme si les 2 ne sont pas complĂštement indĂ©pendantes, elles ne peuvent pas non plus ĂȘtre confondues. Le bien-fondĂ© de cette distinction reste Ă  prouver, puisqu’il semble ici n’ĂȘtre qu’un moyen de prĂ©server le primitivisme de la dimension coloniale de la dĂ©fense de la nature sauvage. Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrĂ©s Ă  deux questions : la dĂ©fense de la nature sauvage est-elle dualiste (distingue radicalement nature et sociĂ©tĂ©) ? est-elle raciste ?

La nature sauvage, une idĂ©e dualiste ?

Le principal argument contre la dĂ©fense de la nature sauvage est que celle-ci n’est jamais vierge. Cela fait sens d’un point de vue historique et anthropologique, mais reste peu efficace selon Pierre Madelin : selon lui, la dĂ©fense de la nature sauvage ne s’est que peu articulĂ©e autour de l’idĂ©e qu’elle serait vierge d’impacts humains. Les communautĂ©s humaines sont au contraire considĂ©rĂ©es comme faisant originellement partie de la nature savage, comme on le constate chez John Muir ou Gary Snyder par exemple. Paul Shepard lui-mĂȘme a bien conscience que la wilderness est habitĂ©e dĂšs le PlĂ©istocĂšne. Quand Philippe Descola souligne que parler de « sauvage Â» est anachronique pour qualifier la perception de la nature des sociĂ©tĂ©s non-modernes, Pierre Madelin soutient qu’il s’agit lĂ  d’une confusion sur ce qu’est vraiment le sauvage chez les auteur-rices qui le dĂ©fendent. La wilderness ne serait que rarement « pure Â», vierge d’impacts humains : elle est plutĂŽt vierge d’impacts de la civilisation industrielle (de façon large) ou de la domestication (plus spĂ©cifiquement pour les primitivistes). Ces processus auraient rendu impossible l’habitation de notre foyer : la nature sauvage.

Cette critique contre la dĂ©fense de la nature sauvage trouve son pendant thĂ©orique dans sa dĂ©signation comme reproduction du dualisme occidental moderne. Pierre Madelin rappelle alors que les dĂ©fenseurs du sauvage Ă©taient pourtant (au moins implicitement) hostiles au dualisme puisqu’ils dĂ©fendaient l’idĂ©e d’une inscription biologique fondamentale des humain-es dans la nature (que la modernitĂ© aurait fait disparaĂźtre). Muir et Thoreau prĂ©figuraient ainsi l’idĂ©e de communautĂ© biotique dĂ©veloppĂ©e plus tard par Aldo Leopold. Cet argument de Pierre Madelin peine toutefois Ă  convaincre : rĂ©soudre les problĂšmes Ă©cologiques par une remise Ă  sa place de l’humain-e dans la nature n’est pas une perspective dĂ©barrassĂ©e du dualisme. Au contraire, il s’agit d’un raisonnement qui considĂšre que ce que dĂ©veloppe la sociĂ©tĂ© est intrinsĂšquement destructeur d’élĂ©ments naturels. Proposer de sortir du dualisme en renonçant Ă  la sociĂ©tĂ© pour « revenir Â» dans la nature est profondĂ©ment dualiste car nature et sociĂ©tĂ© s’opposent toujours radicalement.

Si, pour Pierre Madelin, les idĂ©es dĂ©fendant la nature sauvage ne semblent donc pas dualiste, les pratiques s’en rĂ©clamant le sont bien, par exemple les premiers espaces protĂ©gĂ©s. Le potentiel rĂ©crĂ©atif de ces espaces, opposĂ©s Ă  la misĂšre urbaine industrielle, fut en effet bien identifiĂ©, puis mis Ă  profit par le tourisme naissant. Le dĂ©veloppement automobile et ferroviaire coĂŻncida avec cette opportunitĂ© d’accĂšs (privilĂ©giĂ©) Ă  la nature sauvage, consolidant la dimension dualiste des espaces protĂ©gĂ©s, oĂč l’on vient se ressourcer. Pierre Madelin voit lĂ  un processus analogue Ă  celui des enclosures en Angleterre, dont les rĂ©percussions sociales furent absolument fondamentales. L’accumulation qu’il entraĂźne n’est pas seulement « primitive Â» mais est appliquĂ©e en permanence par les capitalistes, notamment concernant les espaces de nature sauvage – cela correspond Ă  l’accumulation par dĂ©possession de Harvey. L’idĂ©e de nature sauvage aurait ainsi servi de terreau fertile pour ces nouveaux enclosures.

Pierre Madelin reconnait tout de mĂȘme que le capitalisme ne peut ĂȘtre tenu pour seul responsable du dualisme pratique, car l’idĂ©e de nature est sans cesse en tension entre ses dimensions existentielle et esthĂ©tique. Il semble ainsi tempĂ©rer sa distinction entre l’histoire des idĂ©es de la wilderness et l’histoire des pratiques de la wilderness, mĂȘme s’il maintient que les convictions des premiers prĂ©servationnistes ont Ă©tĂ© travesties. En conclusion de cette partie, l’auteur expose que « le fĂ©tichisme primitiviste de la nature sauvage est l’envers symĂ©trique du fĂ©tichisme industriel de la marchandise Â», ce qui explique l’exaltation de la nature lointaine plutĂŽt qu’ordinaire. Cette idĂ©e relativement courante est pleine d’enseignement pour l’écologie politique contemporaine, notamment dans ses rapports avec les politiques environnementales dominantes, qui privilĂ©gient justement trop souvent la nature lointaine.

La nature sauvage, une idĂ©e raciste ?

Largement diffusĂ© Ă  travers le monde, le modĂšle amĂ©ricain des parcs nationaux est fondĂ© sur l’éviction des populations humaines locales, afin que la wilderness apparaisse comme une nature « vide Â» (et non pas vierge) d’humain-es – Ă  noter que la wilderness telle que dĂ©veloppĂ©e en Afrique australe se caractĂ©rise en rĂ©alitĂ© par la « co-prĂ©sence Â» d’humain-es et de non-humains[7]. Ce processus de dĂ©possession n’était pas contestĂ© par les dĂ©fenseurs historiques de la nature sauvage, qui mettaient avant tout l’accent sur la critique de l’appropriation touristique des espaces naturels. Pierre Madelin rappelle ainsi que la wilderness est trĂšs liĂ©e Ă  la whiteness, ce que Razmig Keucheyan dĂ©crit comme une manifestation du racisme environnemental[8]. Les exemples de ce lien entre blanchitĂ© et intĂ©rĂȘt pour la nature sauvage sont nombreux, des dĂ©fenseurs historiques de celle-ci au refus du Sierra Club[9] de soutenir le mouvement pour la justice environnementale dans les annĂ©es 1980. Pire encore, nombre d’auteurs nĂ©omalthusiens (militants ou philosophes) ont dĂ©fendu la restriction de l’immigration comme moyen de lutte Ă©cologique. Mais Pierre Madelin considĂšre que le lien entre blanchitĂ© (coloniale et postcoloniale) et nature sauvage n’est pas « insĂ©cable Â» : la dĂ©fense de la nature sauvage Ă©tait souvent considĂ©rĂ©e comme indissociable de la dĂ©fense de la libertĂ© humaine. Thoreau en serait le meilleur exemple, celui-ci ayant dĂ©fendu la dĂ©sobĂ©issance civile contre l’esclavage. Le lien fondamental entre wilderness et whiteness serait Ă©galement contredit par l’expĂ©rience des communautĂ©s d’esclaves « marrons Â» ayant fui les plantations coloniales pour se rĂ©fugier dans la nature sauvage aux alentours. L’ensauvagement de ces esclaves correspondait ainsi Ă  la pleine rĂ©alisation de leur libertĂ© humaine, Ă  tel point que Pierre Madelin envisage mĂȘme un lien entre blackness et wilderness. Suivant Andreas Malm, il voit dans la nature sauvage un espace favorisant les initiatives libertaires et rĂ©volutionnaires de rĂ©sistance.

Les dĂ©fenseurs de la nature sauvage n’ont toutefois pas envisagĂ© les rapports Ă  la nature dans leur dimension collective, mais toujours comme une expĂ©rience individuelle. MĂȘme en pleine conscience des cruelles rĂ©alitĂ©s du monde social, la seule solution est celle du retrait vis-Ă -vis de celui-ci. L’interdĂ©pendance Ă©cologique de l’individu avec le reste de la nature surpasse ainsi l’interdĂ©pendance sociale entre humain-es. Conscient de ces Ă©lĂ©ments, Pierre Madelin dĂ©fend le droit Ă  la retraite (temporaire ou dĂ©finitive) comme Ă©tant « inaliĂ©nable Â» malgrĂ© sa faiblesse politique. Son argument est incontestable si l’on est attachĂ©-e aux libertĂ©s individuelles, mais il peut faire l’objet de trĂšs vives critiques. Se mettre en retrait n’est pas possible pour tou-tes : cela nĂ©cessite un certain nombre de conditions sociales, qui permettent une mise en retrait complĂštement choisie et acceptĂ©e.

En Ă©voquant une « part sauvage » irrĂ©ductible de l’humain-e, Pierre Madelin sabote sa propre critique du primitivisme, en alimentant implicitement ce dernier. L’idĂ©e de nature sauvage ne serait pas raciste car elle serait valorisĂ©e dans nombre de cultures et spiritualitĂ©s non-occidentales. DrĂŽle de conclusion quand on sait que l’auteur est un fin connaisseur des travaux post-dualistes en humanitĂ©s environnementales. En effet, il n’y a pas que la nature sauvage qui soit coloniale, car c’est la catĂ©gorie de « sauvage » elle-mĂȘme qui l’est ! Nombre de travaux se rapportant aux Ă©tudes postcoloniales et autres champs connexes de recherche pourraient permettre de prolonger la critique d’une rĂ©appropriation primitiviste du « sauvage ».

Conclusion

Faut-il en finir avec la civilisation ? est donc bien divisĂ© en 2 parties trĂšs diffĂ©rentes. La premiĂšre est une critique cinglante du primitivisme, dont les principaux fondements historiques et anthropologiques sont ici repris en dĂ©tail. La seconde, Ă  l’inverse, rĂ©habilite complĂštement l’idĂ©e d’une nature sauvage Ă  dĂ©fendre. Le contraste entre ces deux orientations est frappant, mais trouve une rĂ©solution (discutable) dans la conclusion de l’ouvrage.

MalgrĂ© ses critiques Ă  l’encontre du primitivisme, Pierre Madelin y trouve 3 mĂ©rites principaux. Tout d’abord, en cherchant le moment oĂč « tout a basculĂ© (par ex : la « rĂ©volution nĂ©olithique Â»), le primitivisme gĂ©nĂšre des travaux sur les origines des bouleversements sociaux et Ă©cologiques en cours, ce que Pierre Madelin considĂšre comme Ă©tant trĂšs prĂ©cieux. La dĂ©marche gĂ©nĂ©alogique derriĂšre cette obsession des origines n’est toutefois pas exclusive aux primitivistes. L’on pourrait mĂȘme se demander si elle est toujours trĂšs utile ou justifiĂ©e. Ensuite, comme l’écologie sociale, l’écofĂ©minisme et derniĂšrement l’écologie dĂ©coloniale, le primitivisme aurait vu que domination de la nature et domination d’humain-es par d’autres Ă©taient liĂ©es. Son erreur serait de considĂ©rer que la source unique de ce complexe rĂ©side dans la domestication, de la nature par les humain-es et de l’humain-e par lui-mĂȘme. Enfin, le primitivisme permettrait de comprendre dans quelle mesure il faut prĂ©server « la part sauvage du monde Â»[10], c’est Ă  dire tout ce qui Ă©volue de façon autonome par rapport Ă  l’agir humain. Le sauvage serait une condition indispensable Ă  l’expression de notre libertĂ© humaine, enfouie dans notre « animalitĂ© Â».

Ce qui rend la rĂ©solution de l’ouvrage plus que discutable, c’est que la bienveillance vis-Ă -vis du primitivisme perceptible dans la premiĂšre partie se transforme en quasi-adhĂ©sion. Par exemple, notre « goĂ»t pour la domination [ne serait] pas seulement une construction sociale Â» : ce serait aussi un leg de notre Ă©volution. Pierre Madelin reprend ici la continuitĂ© biologique primitiviste, mĂȘme s’il a aussi montrĂ© qu’elle a aussi de mauvais cĂŽtĂ©s. Il s’oppose ainsi au « constructivisme absolu Â» en proposant une position intermĂ©diaire entre le « naturalisme Â» (des primitivistes) et le constructivisme. Pierre Madelin propose donc de s’inspirer des ontologies plus respectueuses de la nature, comme le font les primitivistes, mais sans reproduire leur erreur d’idĂ©aliser les sociĂ©tĂ©s en question ainsi que leurs structures sociales. Mais la manipulation de grands concepts comme « le constructivisme Â» ou « le naturalisme Â» apparaĂźt quelque peu caricaturale ici, malgrĂ© la nuance que devrait apporter leur agencement dialectique[11]. Contre les versions miroirs de l’histoire que sont le progressisme et le primitivisme[12], Pierre Madelin propose une « dialectique de la civilisation Â» plus complexe, qui admet qu’émancipation et aliĂ©nation peuvent ĂȘtre contingentes, alternĂ©es, etc. La volontĂ© de Pierre Madelin de complexifier notre comprĂ©hension du problĂšme Ă©cologique et de la solution proposĂ©e qu’est le primitivisme est tout Ă  fait louable, mais la complexitĂ© recherchĂ©e prend parfois la forme d’un bourbier ou d’une synthĂšse mal digĂ©rĂ©e qui essaie maladroitement de prendre les bonnes choses de chaque cĂŽtĂ©, malgrĂ© la grande confusion thĂ©orique que cela entraĂźne.

MalgrĂ© quelques orientations discutables Ă©voquĂ©es prĂ©cĂ©demment, Faut-il en finir avec la civilisation ? de Pierre Madelin constitue donc une ressource essentielle pour (rĂ©)armer la critique contemporaine du primitivisme. Celle-ci pourrait en effet devenir un chantier important pour l’écologie politique, dont les partisan-es ne peuvent se satisfaire des thĂšses essentialistes et biologisantes dĂ©fendues par les primitivistes. L’enjeu est d’autant plus important qu’aujourd’hui, un primitivisme latent semble fĂ©dĂ©rer les diffĂ©rents rapports Ă  l’environnement qui dominent en Occident. Les activitĂ©s humaines Ă©tant alors considĂ©rĂ©es comme intrinsĂšquement destructrices de l’environnement, seul un « retour Ă  la nature » d’inspiration primitiviste semble Ă  mĂȘme de rĂ©soudre la crise Ă©cologique. Une perspective dangereuse Ă  laquelle nous ne pouvons nous rĂ©soudre.

[1] Nous avions dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© cette diffusion latente du primitivisme dans notre recension de SĂ©bastien DALGALARRONDO et Tristan FOURNIER, L’utopie sauvage. EnquĂȘte sur notre irrĂ©pressible besoin de nature, Les arĂšnes, 2020.

[2] Pierre Madelin, AprĂšs le capitalisme. Essai d’écologie politique, ÉcosociĂ©tĂ©, 2016, 152 p.

[3] Ainsi l’ouvrage de James C. Scott, Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats, La DĂ©couverte, 2019, fait l’objet d’une excellente critique par l’anthropologue spĂ©cialiste des processus de domestication Charles StĂ©panoff, Comment en sommes-nous arrivĂ©s lĂ  ?, Terrestres, 2020.

[4] Cette perspective est notamment explorée (en partie) par Pierre Madelin dans son précédent ouvrage.

[5] Voir l’ouvrage rĂ©cent de Guillaume Blanc, L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Flammarion, 2020, 352 p.

[6] Il est ici possible de faire le lien avec l’écologie profonde (deep ecology) qui sĂ©duit de nombreux-ses anarchistes-Ă©cologistes, gĂ©nĂ©rant de nombreuses controverses, voir par exemple Murray Bookchin et Dave Foreman, Quelle Ă©cologie radicale ? Écologie sociale et Ă©cologie profonde en dĂ©bat, Atelier de CrĂ©ation Libertaire, 2020 (1994).

[7] Estienne Rodary, L’apartheid et l’animal. Vers une politique de la connectivitĂ©, Wildproject, 2019, 300 p.

[8] Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, La DĂ©couverte, (2018) 2014, 234 p.

[9] Principale organisation préservationniste américaine.

[10] Virginie Maris, La part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocùne, Seuil, 2018, 272 p.

[11] L’ancrage matĂ©riel du constructivisme fait constamment l’objet de critiques, le plus souvent de la part de personnes hostiles aux sciences sociales. PlutĂŽt que de nourrir ces thĂšses douteuses, il vaudrait mieux dĂ©fendre les approches constructivistes en montrant leur prĂ©cision dans la description du monde rĂ©el.

[12] Michel Barrillon, « De la nĂ©cessitĂ© de sortir du faux dilemme primitivisme/progressisme », Écologie & politique, 2016, vol. 2, n° 53, p. 29-56.




Source: Perspectives-printanieres.info