Septembre 13, 2021
Par Lundi matin
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Gorgias narcissique

Presque rien ne manque au triomphe du rĂ©visionnisme. Ni la misĂšre stylistique, ni la bĂȘtise politique. Ni l’aporie de la pensĂ©e fĂ©tichiste. Écrire l’histoire de la commune de Tolbiac au prĂ©tĂ©rit : il fallait oser. Il nous est impossible de ne pas condamner fermement l’assujettissement Ă  cette culture moribonde de la littĂ©rature pompeuse auquel s’abaisse notre candidat au Prix Pulitzer, et qui culmine dans la manifestation de son orgueil faussement dissimulĂ© de tribun de la plĂšbe presque innocemment Ă©merveillĂ© – presque – devant son propre discours, qu’il nous fait l’honneur de citer. Que notre aspirant greffier nous pardonne : n’ayant que peu d’attrait pour la dĂ©mocratie bourgeoise et ses formes, nous avons oubliĂ© de garder la trace de nos interventions et devrons nous contenter de critique politique. Critique de la nature et de la forme de ces assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales oĂč notre orateur se sent libre de dispenser ses oraisons, mais dont il ne propose aucune analyse.

Ces assemblĂ©es prĂ©sentent pourtant d’étranges ressemblances avec les assemblĂ©es bourgeoises du monde entier, ne serait-ce que dans leur fonctionnement – laissons de cĂŽtĂ©, pour aujourd’hui, l’étude des comportements collectifs et de l’organisation architecturale des espaces de discussion : des militants professionnels qui nĂ©gocient des places dans une tribune maĂźtresse de l’horloge qui dispense la parole, des organisations structurĂ©es qui rusent pour occuper le plus de temps possible au micro et faire avancer leur agenda, des Ă©tudiantes et des Ă©tudiants non-militants qui quittent l’assemblĂ©e parce que la tribune leur a annoncĂ© vingt minutes d’attente avant de leur cĂ©der la parole, ou pire encore, parce que la tribune modifie les propositions concrĂštes et pratiques selon leurs desseins. Sans parler du culte de la majoritĂ© Ă  50% voix + 1, chimĂšre effrayante de notre Gorgias narcissique. Cet assemblĂ©isme suspect qui accompagne sa fanfaronnade, son attrait assumĂ© pour les foules assises face aux tribunes, ne laissaient que peu de place au doute Ă  son sujet.

Nous reconnaissons dans la figure dĂ©magogue que l’auteur dresse de lui-mĂȘme la reprĂ©sentation diplomatique de la sociĂ©tĂ© hiĂ©rarchique devant elle-mĂȘme, oĂč toute autre parole est bannie. C’est la plus vieille spĂ©cialisation sociale, celle du pouvoir. Le plus moderne y est aussi le plus archaĂŻque. DerriĂšre les rĂ©fĂ©rences presque publicitaires Ă  l’actualitĂ© immĂ©diate, Ă  la culture populaire marchandisĂ©e et Ă  la sous-culture politique intĂ©grĂ©e, le tribun reste ce qu’il fut toujours, et sera jamais : Gorgias narcissique frappĂ© par la foudre de son Ă©loquence creuse, aveugle devant la misĂšre Ă©conomique, politique, psychologique et intellectuelle de son auditoire galvanisĂ© d’ennui.

Révisionnisme fétichiste

Notre Gorgias dopĂ© Ă  la figure de style est un menteur doublĂ© d’un fĂ©tichiste. D’abord, nous ne respections pas « Tolbiac Â» – difficile de savoir si l’auteur la considĂšre comme une entitĂ©, un symbole, un concept ou une divinitĂ©. Nous ne la respecterons jamais. Ni elle, ni aucune autre facultĂ© bourgeoise. Cela peut paraĂźtre Ă©tonnant pour un Ă©tudiant en double-licence histoire-science politique, mais nous n’éprouvons que mĂ©pris envers ceux qui s’entĂȘtent Ă  voir dans nos paroles et dans nos gestes une quelconque forme ou tentative de rĂ©habilitation de l’universitĂ© et de son savoir bourgeois. « Tolbiac Â» n’a pas non plus Ă©tĂ© un « lieu de vie et d’éducation pour tou.te.s Â». Cet autre mensonge Ă©hontĂ© consacre un peu plus le rĂ©visionnisme fĂ©tichiste de l’auteur, incapable de regarder en face notre Ă©chec cuisant Ă  transformer cette vieillerie d’appareil idĂ©ologique mal huilĂ© et dĂ©sastre architectural qu’est « Tolbiac Â» en un espace autre qu’un espace de sĂ©paration et de spĂ©cialisation. Les Ă©normes difficultĂ©s rencontrĂ©es par les camarades chargĂ©.es de sĂ©curiser l’occupation pendant les soirĂ©es incontrĂŽlables – ou plutĂŽt sur qui on dĂ©chargeait la responsabilitĂ© de le faire – devraient suffire Ă  attester des contradictions qui traversaient l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et le « liant Â» que l’auteur tient pour idoles.

Un autonome chez les trotskistes

À ce propos, nous gardons un souvenir amusĂ© de la soirĂ©e organisĂ©e par le NPA, dont les membres n’ont eu de cesse de dĂ©noncer l’indiscipline et le manque d’organisation des occupantes et des occupants. En effet, le NPA ne voyait pas d’un bon Ɠil les blocages et les occupations, leur prĂ©fĂ©rant les tribunes des assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales et les interventions Ă  la chaĂźne pour appeler Ă  rejoindre les manifestations hebdomadaires. Mais le 14 avril, les rĂŽles s’inversaient : le petit parti trotskiste organisait une grande soirĂ©e de soutien Ă  la grĂšve des cheminot.es, et formait un service d’ordre pour en assurer la sĂ©rĂ©nitĂ©. Ce service d’ordre a enchaĂźnĂ© les rĂ©unions de crise Ă  une vitesse effarante : pratiquement une toutes les 1h30. Dans la panique, ses membres avaient mĂȘme embarquĂ© avec un militant autonome, qui s’était bien marrĂ©. Une barriĂšre avait Ă©tĂ© disposĂ©e en travers du hall pour contenir la soirĂ©e Ă  la fosse (en extĂ©rieur) et au palier de l’amphi N (en intĂ©rieur), qui prĂ©sentait un double avantage : d’abord, il y avait accĂšs Ă  des toilettes ; ensuite, la sĂ©curitĂ© incendie, qui avait dĂ©jĂ  agressĂ© physiquement des occupantes, pouvait plus facilement nous Ă©pier. La barriĂšre n’a pas fait long feu, dĂ©clenchant la premiĂšre rĂ©union de crise. Puis, le service d’ordre appris qu’un groupe de personnes Ă©tait parti en manifestation sauvage depuis Tolbiac et s’apprĂȘtait Ă  y revenir. Nouvel Ă©lan de panique : et si la police les poursuivait ? Parce qu’il ne fallait surtout pas que les forces de l’ordre viennent gĂącher la fĂȘte, les militants trotskistes s’empressĂšrent de bloquer l’entrĂ©e de la rue Baudricourt en coinçant des chaises en haut de la barriĂšre, afin d’empĂȘcher les personnes de l’extĂ©rieur de l’escalader. C’est Ă  ce moment que le camarade autonome intervint : il les rĂ©primanda et leur fit enlever les chaises. Le clou du spectacle fut sans aucun doute le moment oĂč le service d’ordre tenta de fermer l’entrĂ©e principale, rue de Tolbiac, en laissant des gens Ă  l’extĂ©rieur du site. Ils furent vite freinĂ©s dans leur Ă©lan par un joyeux binĂŽme, dont la stature aida sans doute les arguments. Mais revenons-en Ă  nos moutons.

Le peu d’étudiants que le projet d’universitĂ© « ouverte Â» [1] a permis de rĂ©unir, l’absence quasi-systĂ©matique de personnes non-Ă©tudiantes aux sĂ©minaires organisĂ©s dans ce cadre, sont autant de rĂ©alitĂ©s enfouies sous le tapis. Une Ă©criture honnĂȘte de « l’histoire Â» de la commune de Tolbiac aurait tout intĂ©rĂȘt Ă  s’emparer d’emblĂ©e de ses Ă©checs : Ă©chec Ă  sortir du rez-de-chaussĂ©e pour investir les Ă©tages, dont l’accĂšs avait Ă©tĂ© bloquĂ© par l’administration et la sĂ©curitĂ© du site, et auxquels seule une poignĂ©e d’occupantes et d’occupants habiles ont pu avoir accĂšs ; Ă©chec Ă  tenir en respect les opportunistes et les bureaucrates qui utilisĂšrent l’occupation comme tremplin pour promouvoir leurs agendas ; Ă©chec Ă  ouvrir le site aux exclus du savoir respectable que l’universitĂ© « ouverte Â» continua d’y dispenser malgrĂ© son vernis pseudo-rĂ©volutionnaire ; Ă©chec Ă  subvertir la facultĂ© de sorte que l’étudiant et l’étudiante y soient tout autant lĂ©gitimes et tout aussi peu suspectes que les trimards venus se rĂ©chauffer autour d’un cafĂ© Ă  50 centimes. Échec, aussi, Ă  constituer une force de politisation et Ă  forger des liens pĂ©rennes en dehors des cercles militants.

Le mensonge est dĂ©cidĂ©ment partout : non, nous n’avons jamais aimĂ© ni animĂ© le quartier ; certains ont mĂȘme tout fait pour s’en protĂ©ger, comme nous aurons l’occasion d’en reparler plus tard. En attendant, nous ne pouvons que rappeler le fait que plusieurs militants ont proposĂ© d’aller Ă  la rencontre des habitants du quartier pour prĂ©senter ce qui se dĂ©roulait Ă  Tolbiac, et mettre le site Ă  disposition des diffĂ©rentes initiatives solidaires qu’il aurait pu accueillir. Non pas pour que Tolbiac devienne le centre politique du XIIIe arrondissement, et encore moins par amour de l’architecture du quartier et de ses petits commerçants, mais simplement pour que l’occupation dĂ©passe la cadre Ă©tudiant dans laquelle elle s’embourbait. Notre Gorgias Ă©tait visiblement trop occupĂ© Ă  recopier son discours pour suivre ce qui se passait vĂ©ritablement et donner son avis sur la proposition. À moins que ce ne fut la satisfaction des dĂ©sirs de son Ăąme qui urgeait un peu trop fort.

MisÚre de la radicalité étudiante

« Nous Â» voulions tout, notre fin limier du prĂ©tĂ©rit l’a affirmĂ©. Il a oubliĂ© de prĂ©ciser les contours de cette totalitĂ© : la prĂ©servation de la fonction de spĂ©cialisation de l’universitĂ©, une forme de contrĂŽle Ă©tudiant en plus, et l’élargissement temporaire et contrĂŽlĂ© du public propre Ă  sa double-licence Ă  quelques Ă©lĂ©ments exogĂšnes disciplinĂ©s. Il ne restait alors qu’à ranger la stratĂ©gie et la radicalitĂ© entre les banderoles et les slogans. Sans doute ce renoncement Ă  toute forme de radicalitĂ© tant critique et pratique se manifeste-t-elle de maniĂšre plus Ă©vidente encore dans le traitement rĂ©servĂ© par l’auteur aux manifestations d’antagonisme qui surgissaient rĂ©guliĂšrement çà et lĂ , et qui rythmĂšrent la vie de l’occupation. Insignifiants, vulgaires, balayĂ©s d’un revers de la main comme des Ă©piphĂ©nomĂšnes indignes de faire l’histoire. Exit les engueulades des assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales. Exit les altercations des comitĂ©s de mobilisation. Exit les gueulantes de celles et ceux sur qui reposait la sĂ©curitĂ© du site, des tours de garde aux garde-manger. Exit, aussi, le racisme ordinaire et le mĂ©pris de classe carabinĂ©.

Pourtant, le dĂ©veloppement et l’avenir de l’occupation, comme de toute expĂ©rience politique oĂč s’expriment des contradictions et des antagonismes, devait nĂ©cessairement dĂ©pendre de leur rĂ©solution. Il n’y a dĂ©cidĂ©ment rien Ă  attendre en matiĂšre de politique et de critique radicale, si l’on en pouvait encore douter, des conscrits des formations en science politique, oĂč le politique finit de se confondre avec la communication. Nous mettons Ă  leur disposition une rĂ©flexion nĂ©e de l’expĂ©rience de l’organisation de la vie de la commune de Tolbiac, au ton volontairement folklorisĂ©, rĂ©digĂ©e trois mois aprĂšs l’évacuation de l’occupation par les forces de l’ordre :

« L’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale soumet les dĂ©cisions concrĂštes Ă  une logique parlementariste, avec sa majoritĂ© Ă  50% et une voix, et son pouvoir exĂ©cutif montĂ© en tribune – oĂč ont l’habitude de siĂ©ger les professionnels des instants interminables.

De plus, la reproduction de ce schĂ©ma contribue Ă  la neutralisation des Ă©lans positifs, qu’il soumet Ă  la sanction d’une lĂ©gitimitĂ© autoproclamĂ©e, entiĂšrement fondĂ©e sur le consensus du consensus. Quiconque souhaite sincĂšrement pendre part Ă  la mobilisation doit se plier Ă  la rigiditĂ© formaliste de cette plateforme qui, si elle parvient Ă  gĂ©nĂ©rer une certaine mĂ©diocritĂ© formatĂ©e, n’autorise en rien le dĂ©ploiement et l’épanouissement d’une praxis vĂ©ritablement rĂ©volutionnaire.

Quant aux autres plateformes (comitĂ©s de mobilisation, d’action et d’initiative, etc), elles ne sont jamais que des expĂ©dients dĂ©rivĂ©s des assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales. Elles ne tardent jamais Ă  succomber aux vellĂ©itĂ©s des Ă©lĂ©ments les plus immobilistes.

* * *

La premiĂšre tĂąche de notre mobilisation doit ĂȘtre la crĂ©ation d’une organisation de base, au service de l’action et de la lutte rĂ©volutionnaire. Pour commencer, le pouvoir dĂ©cisionnaire de l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale doit ĂȘtre confisquĂ© par les autres plateformes. Celles-ci sont bien plus lĂ©gitimes, puisqu’elles n’offrent pas Ă  la rĂ©action la capacitĂ© de s’organiser. L’anti-autoritarisme est un principe d’organisation qui nous concerne, c’est-Ă -dire qu’il s’applique dans notre propre camp. L’appliquer Ă  nos ennemis politiques est tout Ă  fait absurde, car il est un outil d’organisation et de lutte, et pas seulement une valeur morale.

* * *

Comme on ne construit pas sur des luttes de factions, nous avons besoin de libertĂ© de discussion et d’unitĂ© d’action. Les plateformes d’organisation de la lutte offrent un cadre de dĂ©bat et de discussion. Les dĂ©cisions collectives, majoritaires ou consensuelles, doivent ĂȘtre respectĂ©es : les succĂšs et les Ă©checs d’une position ou d’une proposition la rendront majoritaire ou minoritaire. Â»

Ennemi endogĂšne, ennemi exogĂšne

Force est de constater que, pour consciencieux qu’il soit lorsqu’il s’agit de mĂ©moriser les paroles de l’Hymne des Femmes et d’en partager le souvenir, notre Ă©crivain prĂ©fĂ©rĂ© ne fait Ă  aucun moment allusion Ă  la grĂšve fĂ©ministe du travail domestique, lancĂ©e par les camarades victimes du patriarcat pour protester contre la charge mentale et la rĂ©partition genrĂ©e des tĂąches sur le site. Idem pour le lock-out de l’espace cuisine, soigneusement passĂ© sous silence lui aussi, dĂ©cidĂ© par une poignĂ©e d’occupants et d’occupantes Ă©reintĂ©es, excĂ©dĂ©es de constater les abus – pourtant bien gravĂ©s dans la mĂ©moire de l’auteur, eux – et qui se sont rĂ©signĂ©es Ă  jouer les vigiles pour protĂ©ger les denrĂ©es alimentaires. Ces personnes l’ont fait la mort dans l’ñme, conscientes qu’il s’agissait lĂ  d’un aveu d’échec : il n’était pas juste question de personnes malveillantes, mais bien de l’incapacitĂ© politique du cadre autogestionnaire de Tolbiac Ă  faire rĂ©gner une certaine forme d’autodiscipline.

Force est de constater, Ă©galement, la teinte d’hygyĂ©nisme et d’égocentrisme qui pousse l’auteur Ă  appuyer autant sur sa participation logique aux tĂąches mĂ©nagĂšres, tout en se plaçant immĂ©diatement dans un rapport d’extĂ©rioritĂ© dĂšs qu’il s’agit d’évoquer la saletĂ© des lieux – notre sang, leur sueur. Cette ambivalence nous rappelle, s’il est possible de les avoir oubliĂ©es, les aspirations vĂ©ritables de l’auteur : incarner une reprĂ©sentation dĂ©magogique et diplomatique de « Tolbiac Â». Il fallait bien que ce soit quelqu’un capable de captiver les amphithĂ©Ăątres et de se laver les dents trois fois par jour.

Pas comme ces saboteurs de l’extĂ©rieur, envahisseurs parasitaires exogĂšnes caractĂ©risĂ©s par l’assouvissement frustrĂ© et animal de leur besoin de « se vider Â». Il y aurait beaucoup Ă  dire sur le racisme plus ou moins conscient de cette diatribe dont tout le monde se serait volontiers passĂ©. Il y eut, d’ailleurs, beaucoup Ă  dire sur les manifestations de racisme plus ou moins ordinaire qui rythmĂšrent l’expĂ©rience de l’occupation des personnes non-blanches, participantes occasionnelles comme Ă  temps plein. Pas de quoi faire histoire, visiblement.

De la lùcheté en milieu étudiant

Étonnamment, donc, celles et ceux accusĂ©s de ne pas « respecter Â» « Tolbiac Â» s’avĂšrent ĂȘtre les ennemis extĂ©rieurs, rejetĂ©s du systĂšme universitaire et suspects permanents du rez-de-chaussĂ©e de la facultĂ© occupĂ©e, sur qui n’a cessĂ© de planer la sempiternelle prĂ©somption de culpabilitĂ© chaque fois qu’un tĂ©lĂ©phone branchĂ© dans un recoin perdu s’égarait – le coup des voleurs de tĂ©lĂ©phone a dĂ©cidĂ©ment de l’avenir devant lui – ou que des biscuits n’étaient pas rangĂ©s Ă  leur place. Ingratitude, Ă©galement, de ces bandes de narvalos virilistes, tantĂŽt parias tantĂŽt camarades, toujours bons Ă  assurer la sĂ©curitĂ© des occupants respectables retranchĂ©s dans leur lĂąchetĂ© et vautrĂ©s dans leur suffisance Ă  dĂ©lĂ©guer.

Un occupant fit l’amĂšre expĂ©rience de cette dĂ©lĂ©gation de la violence, accompagnĂ©e d’une critique de façade de la spĂ©cialisation endossĂ©e par une partie de ses camarades : mandatĂ© par une congĂ©nĂšre bĂ©ni-oui-oui pour exfiltrer un Ă©lĂ©ment indĂ©sirable, il dĂ©couvrit in extremis que l’énergumĂšne Ă©tait en possession d’une arme blanche. Tournant les talons sans dĂ©lai pour en informer sa mandataire, notre infortunĂ© la surprit bien au courant de l’existence du couteau, Ă  se repaĂźtre d’avoir envoyĂ© au casse-pipe un vulgaire assignĂ©-bourrin, enrĂŽlĂ© malgrĂ© lui dans ce qui ne constitue aujourd’hui qu’une lointaine et malheureuse anecdote, mais qui manqua de peu de passer Ă  la postĂ©ritĂ© comme un drame. Sans doute, la disparition de notre aventurier-malgrĂ©-lui eĂ»t moins marquĂ© notre auteur que celle du vidĂ©oprojecteur « Ă  plusieurs milliers d’euros Â», dont il faudrait aujourd’hui faire le deuil. Sa destruction prĂ©sumĂ©e – ou son vol, car aprĂšs tout, sans accuser personne, il faut bien rappeler le nombre d’élĂ©ments exogĂšnes et endogĂšnes indĂ©sirables qui passaient alors dans les parages – fut Ă  coup sĂ»r une atteinte Ă  nos personnes, Ă  notre rĂ©putation et Ă  notre MinistĂšre chĂ©ri, sans qui ce vidĂ©oprojecteur n’aurait jamais Ă©tĂ© lĂ , ni n’aurait projetĂ© autant de PowerPoints soporifiques Ă  autant de lĂ©gions d’étudiants assommĂ©s. EspĂ©rons que les infĂąmes saboteurs de matĂ©riel public soient un jour retrouvĂ©s et passĂ©s par la corde. AssurĂ©ment, ce ne seront pas les mĂȘmes qui parvinrent Ă  rĂ©tablir le courant en trompant la vigilance des agents de sĂ©curitĂ© et en atteignant le gĂ©nĂ©rateur aux sous-sols…

Moment interlude incongru

Miracle ! Au moment d’évoquer « l’affaire LCI Â» dans sa sous-partie intitulĂ©e « Divisions Â», il semble que nous rejoignions l’auteur comme nous le firent visiblement ce jour-lĂ  dans l’amphithĂ©Ăątre oĂč nous dĂ©boulĂąmes en trombe – avertis par un camarade alors que nous roupillions dans l’amphi-dortoir. Mais cette convergence est de courte durĂ©e. A peine le temps de s’en rĂ©jouir – en essayant d’oublier le ton pathĂ©tiquement sur-dramatisĂ© et victimaire du passage – que l’auteur se vautre Ă  nouveau dans une mĂ©taphore animaliĂšre, en manquant selon nous l’essentiel : il n’y a de bĂȘtes immondes que les bureaucrates, Ă  la face desquels tous les crachats sont bons Ă  revendiquer.

Quelques corrections supplémentaires

Nos souvenirs et ceux de l’auteur diffĂšrent quant Ă  l’identitĂ© des Ă©tudiants sortis manu militari de l’amphi N en pleine AG. Il nous semble en effet qu’il s’agissait davantage de militants de la Cocarde Ă©tudiante, syndicat issu d’une tendance droitiĂšre des RĂ©publicains ralliĂ©s au Rassemblement National – contrairement Ă  l’UNI (Union Nationale Inter-universitaire), qui est de droite mais pas (encore) extrĂȘme, et dons les clowns d’adhĂ©rents n’ont jamais Ă  notre connaissance portĂ© la confrontation sur le terrain de la violence. Il va sans dire que ni l’UNI ni la Cocarde ne sont des nids d’espions, contrairement Ă  ce que pense visiblement notre Gorgias paranoĂŻaque. Ce qui est certain, et que nous tenons Ă  rappeler ici, c’est que ces pitres n’ont en aucun cas Ă©tĂ© les instigateurs de l’échauffourĂ©e ce jour-lĂ . Au contraire. La camarade qui enjamba les rangĂ©es leur a calĂ© son pied dans les dents. Un autre s’est jetĂ© dans le tas depuis quelques rangĂ©es derriĂšre. C’est Ă  ce moment-lĂ  que nous avons rejoint la mĂȘlĂ©e qui s’est achevĂ©e par une leçon de respect Ă  l’extĂ©rieur, devant les portes de l’amphithĂ©Ăątre.

N’en dĂ©plaise Ă  l’auteur, la violence Ă©tait omniprĂ©sente tout au long de l’occupation, elle en devenait presque banale. Elle a toujours Ă©tĂ©, et sera toujours, le lot quotidien de l’action politique rĂ©volutionnaire. Dans le hall de Tolbiac, c’est la violence qui s’imposait Ă  nous. Notre plus grand Ă©chec est certainement d’avoir trop attendu, de n’avoir pas osĂ© prendre acte de cet Ă©tat de fait, et de nous ĂȘtre enfermĂ©s au milieu d’ennemis : opportunistes intraitables, organisations bureaucratiques, agents de sĂ©curitĂ© chargĂ©s de nous contenir au rez-de-chaussĂ©e, sĂ©curitĂ© incendie habituĂ©e Ă  malmener les occupants, patrouilles policiĂšres Ă  l’extĂ©rieur, fĂȘtards bourrĂ©s et dangereux. Face Ă  ceux qui se comparent aux Communards de 1871 dans leur pĂ©danterie crasse et ridicule, nous portons le souvenir analytique de nos Ă©checs. Quant aux regrets, nous n’en Ă©prouvons qu’un : celui de ne pas avoir assumĂ© une violence Ă  la hauteur des enjeux de la mobilisation, de nos ambitions et de nos mots d’ordre.

Puisqu’il s’agit ici d’histoire, il nous semble important d’en raconter une : celle de la soirĂ©e du 12 avril. Ce soir-lĂ , l’occupation Ă©phĂ©mĂšre de la Sorbonne avait fait son heure. La police, qui craignait un repli stratĂ©gique massif vers Tolbiac, s’était positionnĂ© Ă  ses abords par prĂ©caution. A l’intĂ©rieur, il y avait du monde. Beaucoup de monde. La fanfare, aussi. A l’extĂ©rieur, les gens affluaient : la forte prĂ©sence policiĂšre avait fait croire Ă  tous, nous compris, que le moment de l’évacuation Ă©tait venu. Dans l’urgence, nous nous sommes emparĂ©s d’une corde avec laquelle nous avons attachĂ© le portail au prĂ©au : cachĂ©e derriĂšre les banderoles accrochĂ©es aux grilles du site, la corde devait empĂȘcher les forces de l’ordre de dĂ©bloquer la grille, les obligeant Ă  emprunter la petite porte et Ă  s’engager dans les escaliers Ă  la queueleuleu. Puis, nous avons rassemblĂ© des sacs de projectiles et les avons confiĂ©s Ă  des camarades, en cagoule et anonymes, en leur indiquant les amphis d’étĂ© : une personne au tir, une seconde Ă  l’affĂ»t pour sonner la retraite et informer les autres postes de dĂ©fense de l’avancĂ©e policiĂšre. Le portail arriĂšre, rue Baudricourt, Ă©tait renforcĂ©e et prĂȘte Ă  sombrer sous un dĂ©luge de projectiles en tout genre. Nous avions mĂȘme barricadĂ© l’espace entre le rebord de l’amphi d’étĂ© situĂ© au-dessus de l’amphi N et la tour que le jouxte. Et nous avons attendu, sous tension. Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que notre plus grande erreur fut d’attendre. Nous aurions dĂ» lancer les festivitĂ©s. Sans doute aurions-nous dĂ» Ă©courter notre sĂ©jour Ă  Tolbiac immĂ©diatement aprĂšs, mais la fin du voyage n’en aurait que plus grande.

Les mots de la fin

Nous ne commenterons pas la derniĂšre partie de l’article, consacrĂ©e au blocage des partiels aprĂšs l’évacuation de l’occupation. Nous nous contenterons d’énoncer ce qui nous paraĂźt constituer les seules revendications pragmatiques face Ă  ce que l’auteur appelle « l’Institution Â», et que nous identifions comme l’appareil idĂ©ologique bourgeois universitaire : des diplĂŽmes gratuits pour l’ensemble des personnes prĂ©sentes sur le territoire national, un hĂ©licoptĂšre et un million de dollars amĂ©ricains. Tout le reste n’est que dĂ©rive bureaucratique, trahison sociale-dĂ©mocrate ou idĂ©alisme gauchiste.

Toute tentative d’écrire l’histoire d’une expĂ©rience politique doit nĂ©cessairement s’atteler Ă  produire un raisonnement politique concernant les forces en prĂ©sence et leurs intĂ©rĂȘts contradictoires, la conjoncture de cette expĂ©rience (temporalitĂ©, localisation, possibilitĂ©s et contraintes liĂ©es Ă  l’architecture des lieux), le degrĂ© de violence qui s’y exprime et les enjeux de sa gestion, ses perspectives et ses limites. Ce raisonnement manque Ă  l’article publiĂ© sur Lundi Matin, contrairement Ă  la pĂ©danterie science-piste qui empĂȘche l’auteur de dĂ©passer ses intuitions, parfois justes.

L’intelligence politique doit ĂȘtre collective. Sans doute, la plus grande rĂ©ussite de l’occupation de Tolbiac fut-elle d’avoir permis Ă  certaines de ses composantes de dĂ©passer leurs prĂ©jugĂ©s, d’affiner leurs capacitĂ©s d’adaptation et d’organisation – bref, de progresser par et dans la pratique indĂ©pendamment des structures ordinaires, moribondes et sclĂ©rosĂ©e de l’agitation estudiantine faussement radicale.

* * *

Juillet 2021,

Pour les brutes, les brebis galeuses, les pirates du fond de l’amphi.

Construisons l’unitĂ© d’action ! (28 juillet 2018)




Source: Lundi.am