Juin 27, 2020
Par Rebellyon
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La psychiatrie doit ĂȘtre questionnĂ©e, dĂ©battue, critiquĂ©e, voir combattue. Texte Ă©crit par une ex-psychiatrisĂ©e en colĂšre, mobilisĂ©e pour le changement social, mais qui n’en peut plus de voir la question psychiatrique sans cesse enterrĂ©e sous le mĂ©pris quotidien du reste du monde.

La question de l’état de la psychiatrie est une question complexe, dure Ă  porter sur le plan politique car celles et ceux qui pourraient le faire, sont souvent malades, les mĂȘmes qui devraient avoir un suivi psychiatrique et qui ne l’ont pas toujours pour diverses raisons, et nous sommes trop fatiguĂ©.e.s pour pouvoir porter cette problĂ©matique seul.e.s.

Nous avons besoin de soutien, du soutien des militant.e.s, du soutien des membres du secteur psy qui voudraient que ça change, du soutien de nos proches.

Au lieu de ça, nous n’essuyons quotidiennement que du mĂ©pris, parce qu’à part nous qui vivons la psychiatrie, personne n’a vraiment l’air de comprendre la violence subie, ou fait mine de ne pas vouloir la comprendre.

Parce que nous sommes malades, et que si nous refusons le soin, le prĂ©tendu seul soin possible car hĂ©gĂ©monique, alors c’est de notre faute.

Tout est de notre faute et nous n’avons rien Ă  dire. Nous sommes malades, et notre parole ne vaut rien. Il faut changer radicalement le regard sur la santĂ© mentale pour pouvoir changer radicalement l’institution psychiatrique, voire la dĂ©truire au besoin.

Une personne qui a des accùs de folie n’en reste pas moins consciente, et sa parole a de la valeur.

Nous ne voulons pas d’un droit Ă  la parole octroyĂ© par bontĂ© d’ñme, par gentillesse, mais nous voulons que le monde entier comprenne cette Ă©vidence qui ne devrait mĂȘme pas ĂȘtre expliquĂ©e : malgrĂ© notre mauvaise santĂ© psy nous restons conscient.e.s de ce que nous vivons. Nous ne voulons plus risquer la camisole et le rejet social, par peur du fou, Ă  chaque fois que nous parlons de nous.

Nous sommes tarĂ©.e.s, malades, fatiguĂ©.e.s, mais nous avons des convictions, nous avons des idĂ©es, nous vivons le monde. Nous voulons changer la sociĂ©tĂ©, et cela passe par changer ou dĂ©truire l’institution psychiatrique qui se garde bien de considĂ©rer notre parole comme entendable et qui diffuse ce mĂ©pris. Parce que nous sommes folles et fous, tout ce qui nous accable ne tient qu’à notre folie. Nous crions en silence parce que les hurlements des autres Ă  notre Ă©gard nous Ă©touffe.

L’internement forcĂ© n’est possible qu’à partir du moment oĂč il est considĂ©rĂ© que nous sommes « un danger pour nous-mĂȘme et pour autrui Â», mais la plupart du temps, c’est Ă  se demander si le danger, c’est-Ă -dire la peur, que nous inspirons Ă  autrui, n’est pas une maniĂšre de nous accuser d’ĂȘtre un danger pour nous-mĂȘme et ainsi, de justifier notre exclusion sociale.

Nous ne demandons pas l’inclusion, la bonne pensĂ©e, nous ne demandons ni l’aumĂŽne ni la bontĂ© d’ñme, nous exigeons que ce qui ne doit plus ĂȘtre ne soit plus. Nous exigeons que la psychiatrie ne soit plus un lieu oĂč l’on enferme les fous, ni un outil de rĂ©gulation sociale qui sert Ă  justifier les bons comportements, et la pensĂ©e juste, aux yeux de tous-tes. La psychiatrie ne doit plus ĂȘtre un enjeu moral, mais un enjeu de santĂ©, donc politique.

Et parce que la psychiatrie doit ĂȘtre un enjeu politique, nous, psychiatrisĂ©-e-s et ex-psychiatrisĂ©-e-s, en sommes les sujets qui organisons la rĂ©volte contre ce qui nous tue.

Combien de fois avons-nous dĂ» servir de cobayes, Ă  tester tous les mĂ©dicaments possibles car la camisole chimique vaut mieux que la confrontation au danger ? Combien de fois avons-nous dĂ» subir le mĂ©pris des administrations, incapables de comprendre les obstacles quotidiens auxquels nous faisons face ? Combien de fois avons-nous traversĂ©s vents et marĂ©es, allant de structures en structures, de cliniques en cliniques, errant dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă  la recherche d’un soin ? Combien de fois avons-nous dĂ» subir les remarques dĂ©placĂ©es et anti-dĂ©ontologiques de nos mĂ©decins ? Combien de fois avons-nous vu notre santĂ© mentale et physique se dĂ©grader car l’apprĂ©hension, la peur, que l’on a envers nous, nous empĂȘche d’accĂ©der Ă  de bons diagnostics ? Et cela encore davantage si nous avons le prĂ©tendu malheur d’ĂȘtre femme, non-binaire, homme trans, racisĂ©-e ?

J’entends dĂ©jĂ  les critiques et les renvois vers des tĂ©moignages sur les « bons Â» psys mais que l’on comprenne bien que le problĂšme ici, c’est la psychiatrie.

La psychiatrie renferme en elle-mĂȘme sa propre violence et accueille avec plaisir celle du sexisme et du racisme, la psychiatrie est le reflet de ce qui pourrit dans nos sociĂ©tĂ©s. Il est enfin temps que cela cesse. Comment ? La question est dure Ă  rĂ©soudre, mais il faut au moins pouvoir libĂ©rer notre parole sans subir le mĂ©pris quotidien des autres.

Nos droits sont bafouĂ©s, nos vies ignorĂ©es, dĂ©laissĂ©es, haĂŻes. Il est en temps d’en finir avec cette misĂšre.

Il en va de notre survie, il en va du combat que nous menons pour une sociĂ©tĂ© meilleure. Nous ne pouvons dĂ©cemment pas laisser de cĂŽtĂ© la question psychiatrique sous prĂ©texte qu’elle est « moins importante Â» et que « les fous sont malades, il faut les soigner Â».

Nous ne laisserons plus cette haine nous pourrir la vie.

MarlĂšne Ducasse.




Source: Rebellyon.info