Janvier 2, 2022
Par Expansive
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Texte initialement paru sur TROU NOIR.ORG

I. La partie queer du marxisme

Nous affirmons que l’oppression subie par les dissident.es sexuel.les de la classe ouvriĂšre doit ĂȘtre abordĂ©e avec les outils d’analyse et de transformation de la rĂ©alitĂ© que nous offre le marxisme. Nous faisons nĂŽtres les paroles de nos camarades britanniques d’Invert [1], lorsqu’elles Ă©noncent que « la dissolution des formes statiques dans les rapports sociaux est au cƓur mĂȘme de la dialectique marxienne Â». Le potentiel queer du matĂ©rialisme historique et dialectique repose donc dans la possibilitĂ© de rĂ©vĂ©ler le caractĂšre de classe, et ainsi socialement construit, de tout ce qui nous a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme naturel et immuable. Cependant, ce potentiel radical de remise en question de la normativitĂ© a Ă©tĂ© historiquement nĂ©gligĂ© par les organisations rĂ©volutionnaires, aboutissant Ă  la reproduction d’idĂ©es bourgeoises concernant la famille et, par consĂ©quent, l’éros. Nombreux sont les noms de camarades queers qui, en raison de leur dissidence, durent abandonner la lutte pour le socialisme. Pedro Lemebel, Mario Mieli, Sylvia Rivera, Nastasia Rampova, Nestor Perlongher, Jean Nicolas, Daniel GuĂ©rin, Pier Paolo Passolini, ne sont qu’une infime partie d’entre eux.elles. Plus nombreux encore sont les camarades queers dont nous ne connaitrons pas mĂȘme le nom, comme la camarade qui se cache derriĂšre le nom d’Amanda Klein, Ă  cause des prĂ©jugĂ©s rĂ©actionnaires de ceux qui aspiraient autrefois Ă  la rĂ©volution. Ces prĂ©jugĂ©s ont empĂȘchĂ© de comprendre que la sexualitĂ© Ă©tait aussi un rapport de production Ă  rĂ©volutionner. Nous n’étudions donc pas les dimensions classistes de l’hĂ©tĂ©rosexisme et du cissexisme uniquement en ce qu’elles concerneraient notre expĂ©rience de transpĂ©dĂ©gouines ; mais parce que notre expĂ©rience de transpĂ©dĂ©gouine nous permet de mettre en Ă©vidence que la matrice hĂ©tĂ©rosexuelle n’est pas prise en compte dans les analyses de la totalitĂ© capitaliste, laissant incontestĂ© — voire naturalisĂ© — un aspect central de l’hĂ©gĂ©monie bourgeoise. Nous perpĂ©tuons l’hĂ©ritage de Leslie Feinberg : notre oppression n’est pas prĂ©sente de toute Ă©ternitĂ©, mais elle est apparue avec la sociĂ©tĂ© de classes. Utilisons, comme elle, une vieille clĂ© pour ouvrir de nouvelles portes. Il est temps de permettre au potentiel queer, que le marxisme a toujours recelĂ© en son sein, de s’épanouir.

II. Pour le rose, contre la morale bourgeoise

Alors que le marxisme s’enorgueillit d’ĂȘtre contraire Ă  l’idĂ©ologie bourgeoise, il se juge lui-mĂȘme constamment Ă  l’aune de quelques normes, de celles qui sont dĂ©centes ou sĂ©rieuses, construites au cƓur mĂȘme de valeurs façonnĂ©es par le capitalisme.

Mais il s’est Ă©galement opposĂ© avec ferveur et en maintes occasions Ă  tout ce que la morale bourgeoise juge perverti de quelque maniĂšre que ce soit, et qui vise gĂ©nĂ©ralement tout ce qui est fĂ©minin. Les esthĂ©tiques et les valeurs des organisations se rĂ©clamant du marxisme se teintent ainsi de connotations archaĂŻques et folkloriques — et masculines — dans le but de se doter d’un certain statut. Depuis El Rojo del ArcoĂ­ris, nous revendiquons tout ce que la morale bourgeoise hĂ©gĂ©monique ne considĂšre pas comme acceptable ou digne, car nous n’avons nul besoin de l’approbation de quiconque est mu par des normes nĂ©es dans le berceau de l’exploitation. Et c’est pourquoi nous affichons avec orgueil une esthĂ©tique femme et frivole, au-delĂ  de ce que la bourgeoisie nous avait fait considĂ©rer comme valable.

III. Sexe, genre et famille

Nous soutenons que la matrice de la diffĂ©rence sexuelle ne se situe pas dans le champ de la biologie, mais dans celui de l’économie politique, particuliĂšrement dans l’institution de la famille monogame bourgeoise. Nous proclamons ainsi que la famille produit l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©, et avec elle, les rĂ©alitĂ©s d’homme et de femme. L’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© comme produit de la circonstance historique de la domination bourgeoise, est bien plus qu’une orientation du dĂ©sir, elle est le mĂ©canisme qui naturalise la reproduction de l’état actuel des choses. De mĂȘme, l’idĂ©e qu’il existe deux sexes distincts ne prĂ©cĂšde pas la production — historiquement dĂ©fini — de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©. Les cadres de masculinitĂ© et de fĂ©minitĂ© aujourd’hui nommĂ©s depuis l’appellation de genre, ne sont donc pas le rĂ©sultat de la politisation des diffĂ©rences naturelles de nos corps, ils sont eux-mĂȘmes responsables de la production de la fiction bourgeoise de la naturalitĂ© de la diffĂ©rence sexuelle. La mutilation gĂ©nitale subie par les bĂ©bĂ©s intersexes rĂ©vĂšle la maniĂšre dont le capital adapte les corps aux normes de genre en coulisses, dans le but de faire passer la division du travail pour inĂ©luctable, tel qu’elle existe aujourd’hui. Pourtant, ni homme ni femme ne sont des destins naturels. Ils apparaissent plutĂŽt comme des relations sociales nĂ©cessaires Ă  la perpĂ©tuation d’un monde divisĂ© entre ceux qui exploitent et ceux qui sont exploitĂ©s, ainsi qu’un produit incarnĂ© de cette mĂȘme division. L’abolition de la diffĂ©rence sexuelle, diffĂ©rence par laquelle le capital institutionnalise nos corps comme espaces de reproduction des classes sociales et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, nĂ©cessite l’abolition de la famille, fruit d’une abolition prĂ©alable du travail salariĂ©.

IV. Totalité capitaliste et autodétermination

Depuis RDA, nous affirmons que l’oppression des personnes queer n’est pas antĂ©rieure ou extĂ©rieure aux relations de classes, mais qu’elle s’inscrit dans celles-ci. Cela s’applique Ă©galement Ă  d’autres dynamiques oppressives telles que le racisme, le validisme et le sexisme, qui bien que prĂ©sentĂ©es comme indĂ©pendants, font partie des mĂȘmes relations de production et de reproduction du capital.

Nous partageons la vision unitaire de notre camarade Holly Lewis lorsqu’elle soutient que « la classe sociale n’est pas seulement un autre vecteur d’oppression ; c’est la mystification de toutes les relations sociales afin de les mettre au service de la production de plus-value Â». Par consĂ©quent, nous ne rejetons pas seulement toute position LGBTI interclassiste, en tant qu’elle rĂ©concilie des intĂ©rĂȘts antagonistes, mais nous nous opposons Ă©galement Ă  une position ouvriĂ©riste qui perpĂ©tue le dĂ©classement de la sexualitĂ© comme champ Ă©tranger aux relations productives, en rĂ©sonance avec la division bourgeoise entre le public et le privĂ©. En d’autres termes, dire que l’oppression d’un.e transpĂ©dĂ©gouine de la classe ouvriĂšre est fondĂ©e sur la classe, suppose que cette oppression ne se rĂ©duit pas Ă  sa dĂ©possession des moyens de production. Cette oppression suppose Ă©galement que sa propre subjectivitĂ© de dissident.e sexuel.le est un produit de l’ordre capitaliste.

Nous faisons nĂŽtres les mots des camarades de Pinko [2] pour qui dans l’ordre capitaliste « la libertĂ© sexuelle ou de genre que nous possĂ©dons n’est rien de plus que la libertĂ© de reproduire l’ordre social existant Â». Nous remettons en question les fausses stratĂ©gies d’inclusion des dissident.e.s sexuel.le.s que mĂšne la bourgeoisie. Comme l’expose l’anthropologue marxiste queer Gianfranco Rebucini, cette inclusion dans l’ordre capitaliste s’effectue dans la mesure oĂč elle fait de nous des consommateurs acceptables, au prix de l’expulsion d’un Autre racialisĂ©. Il faut ajouter que cela est Ă©galement vrai pour les dissidences qui ne se soumettent pas, celles des psychiatrisĂ©s et des personnes en situation de handicap. Nous ne voulons pas d’une Ă©galitĂ© libĂ©rale permettant Ă  quelques un.e.s de gravir l’échelle sociale. Nous nous battons pour une politique rĂ©volutionnaire qui la dĂ©truira.

Nous affirmons que « l’autodĂ©termination du genre Â» ne peut ĂȘtre atteinte sous le rĂšgne du capitalisme. L’effort pour la rĂšglementer sous l’augure des normes bourgeoises est non seulement insuffisant, puisqu’il maintient intacts les mĂ©canismes sociaux coercitifs, mais il ne parvient pas davantage Ă  soutenir la tentative de naturalisation de la division sexuelle du travail. En outre, le genre ne peut ĂȘtre abordĂ© depuis une perspective individuelle, puisque, comme le souligne Pinko, « il est actuellement le lieu oĂč se naturalise le travail de reproduction des classes sociales. Bien qu’il soit vĂ©cu comme quelque chose de profondĂ©ment personnel — comme l’essence mĂȘme d’une personne — il est l’une des expĂ©riences politiques majeures vĂ©cues par les masses dans la sociĂ©tĂ© capitaliste Â». Le genre ne peut se comprendre comme le produit d’un rĂ©cit biologique, comme le prĂ©tendent certaines voix qui persistent dans un rĂ©cit rĂ©actionnaire et anhistorique, qu’à condition de rester Ă©loignĂ©es d’une analyse matĂ©rialiste de l’oppression des femmes.

Nous ne dĂ©truirons les chaĂźnes qui nous oppriment que dans un acte collectif, nous ne parviendrons Ă  l’autodĂ©termination de genre qu’en abolissant la sociĂ©tĂ© de classe.

V. Abolition de la famille

Pour la plupart des gens, un avenir sans la famille est aussi inconcevable qu’un avenir sans capitalisme. Il est difficile d’imaginer une vie quotidienne en dehors de ce systĂšme. L’État capitaliste se dĂ©charge sur la famille des soins, de l’éducation, de la subsistance et des autres responsabilitĂ©s qui devraient ĂȘtre collectives. Il est donc comprĂ©hensible que diffĂ©rents sujets de la classe ouvriĂšre la considĂšrent comme un refuge, voire comme le seul moyen de survie. Cette perception de la famille comme bastion des liens ouvriers, face aux formes liquides des affects sous l’ùre nĂ©olibĂ©rale, a rĂ©cemment impulsĂ© un tournant nostalgique en revendiquant la dimension d’accueil contenu dans la famille. Et cela en utilisant une rhĂ©torique naturalisante et binaire les Ă©loignant de l’analyse matĂ©rialiste historique du capitalisme et de ses institutions.

La famille est avant tout reproduction, non seulement au sens littĂ©ral, c’est-Ă -dire biologique du terme, mais concernant Ă©galement l’aspect social du rĂ©gime capitaliste. Ce rĂ©gime a pour modĂšle la famille nuclĂ©aire dans laquelle la progĂ©niture est une propriĂ©tĂ©, qui doit ĂȘtre dirigĂ©e vers les intĂ©rĂȘts de la classe bourgeoise, afin de garantir la subsistance de la plus-value conservĂ©e par l’unitĂ© familiale. Les individu.e.s qui, consciemment ou inconsciemment ne correspondent pas Ă  ce modĂšle, mettent en danger la stabilitĂ© du rĂ©gime familial et avec elle, la stabilitĂ© de la matrice du capital. C’est pourquoi il.elle.s sont d’abord poussĂ©.e.s au changement et, lorsqu’il.elle.s persistent, se retrouvent exilĂ©.e.s de l’économie politique familiale. L’État bourgeois accentue Ă©galement l’impraticabilitĂ© et l’insignifiance de toute forme de solidaritĂ© ouvriĂšre construite en marge de la filiation biologique. Ce sont des expĂ©riences qui traversent les tĂ©moignages d’une majoritĂ© de queers et de camarades qui tissent des rĂ©seaux d’entraide rĂ©ciproque, de formation et de soutien Ă©motionnel en dehors de la logique de la famille nuclĂ©aire bourgeoise.

Nous savons que les espaces dans lesquels sont entrelacĂ©s ces rĂ©seaux de survie que Nat Raha appelle : reproduction sociale queer perpĂ©tuent la fiction capitaliste selon laquelle nous ne pouvons prendre soin des « nĂŽtres Â» que dans des unitĂ©s intimes et domestiques. Nous avons compris que l’abolition de la famille ne consiste pas Ă  reproduire la fiction familiale Ă  travers l’idĂ©e de « familles choisies Â», mais Ă  une prise en charge communautaire de tou.te.s. Nous construisons le refuge pour les vies, que le capitalisme dans sa logique impersonnelle, dĂ©cide qu’elles ne comptent pour rien.

Les sujets politiques queers partagent souvent le lourd hĂ©ritage historique de mise Ă  la marge, de bĂąillonnement et d’expulsion de leur propre famille. Il.elle.s doivent ĂȘtre conscients que l’abolition du capitalisme implique nĂ©cessairement l’abolition de sa principale institution de reproduction : la famille. Pour reprendre les mots de Holly Lewis : « l’abolition de la famille n’est pas un appel Ă  abolir les liens entre les personnes qui s’aiment Â». Nous cherchons Ă  dĂ©truire la capacitĂ© de la classe capitaliste Ă  exploiter et contrĂŽler nos affects et nos rĂ©seaux de soutien.

En fin de compte, nous comprenons que les queers de la classe ouvriĂšre, de la mĂȘme maniĂšre que d’autres communautĂ©s opprimĂ©es, sont Ă  l’avant-garde de la reproduction sociale Ă  venir. Ainsi, les corps noirs que le capitalisme mĂ©prise, les corps queers que le capitalisme mĂ©prise, les corps en situation de handicap et psychiatrisĂ©es que le capitalisme mĂ©prise, contiennent le potentiel imaginatif nĂ©cessaire aux relations sociales de l’avenir communiste.

VI. Abolition de l’exploitation des corps

Lorsque nous nous confrontons Ă  la question du travail en tant que communistes, nous partons du principe que personne ne devrait avoir Ă  travailler. Le salaire sous-tend une relation d’exploitation dont nous voulons libĂ©rer tous les corps. La division du travail elle-mĂȘme est Ă  l’origine des problĂ©matiques de classe, et c’est pourquoi nous nous dĂ©clarons abolitionnistes du travail salariĂ©.

De plus, en tant que personnes queers au sein du marxisme, nous comprenons qu’il ne peut y avoir de libertĂ© en matiĂšre de sexualitĂ© tant que nous vivons dans le systĂšme capitaliste. Par consĂ©quent, l’objectif des transpĂ©dĂ©gouines de la classe ouvriĂšre consiste Ă  mettre fin Ă  l’existence du travail et non pas seulement Ă  la maniĂšre particuliĂšre dont ce systĂšme exerce une rĂ©pression sur la dissidence sexuelle.

Nous nous dissocions, par ailleurs, du courant ouvriĂ©riste mystificateur qui considĂšre le travail salariĂ© comme « noble Â», il n’est rien de plus qu’un piĂšge du capital. Il fait appel Ă  une supposĂ©e fiertĂ© de classe, quand en rĂ©alitĂ© il ne cherche qu’à reproduire l’hĂ©gĂ©monie capitaliste tout en entravant l’élan rĂ©volutionnaire de la classe ouvriĂšre, en nous faisant croire que nous tirons un bĂ©nĂ©fice du simple fait de travailler. C’est-Ă -dire, comme si nous devions remercier nos patrons et nos chefs de nous « laisser Â» travailler. Le mythe de l’épanouissement individuel par le travail salariĂ© est l’antithĂšse de notre « travail Â» en RDA.

Cependant, reconnaissons que le lieu de l’exploitation est le lieu Ă  partir duquel la classe ouvriĂšre se socialise et s’organise, facilitant la dimension collective, et ayant ainsi le potentiel de gĂ©nĂ©rer des espaces de possibilitĂ©s rĂ©volutionnaires et de solidaritĂ©s. C’est pourquoi la bourgeoisie tente de dĂ©truire tout espace d’organisation, en particulier ceux qui naissent au sein de la production sociale, comme un maillon faible de l’ordre capitaliste.

L’ĂȘtre humain a la capacitĂ© de dĂ©velopper des technologies qui automatisent les processus de production jusqu’à ce que notre temps soit libĂ©rĂ© et que nous puissions dĂ©velopper d’autres activitĂ©s pour nous-mĂȘmes — et non pour survivre sous le rĂšgne capitaliste. Nous voulons jouir et non pas nous vendre. VoilĂ  qui est difficile Ă  imaginer dans un environnement nĂ©olibĂ©ral, oĂč mĂȘme nos passe-temps et nos passions sont devenus des marchandises pour crĂ©er du capital.

D’autre part, nous comprenons que l’objectif de l’abolition du travail inclut l’abolition du travail sexuel. Nous ne voyons aucune contradiction entre cet objectif et l’aide aux travailleur.euse.s dans leurs luttes pour survivre Ă  l’horreur capitaliste. Comme Silvia Federici, nous disons : « Je suis aussi une abolitionniste : je veux abolir le capitalisme ; je veux abolir le travail salariĂ© ; je veux abolir l’exploitation Â». Mais, dans le mĂȘme temps, nous ne pouvons pas dire : « tel type d’exploitation est acceptable et tel autre ne l’est pas Â». Pour nous, l’abolitionnisme du travail n’implique pas une alliance avec les propositions nĂ©olibĂ©rales basĂ©es sur des fantasmes punitivistes, qui cherchent Ă  donner plus de pouvoir Ă  l’État bourgeois Ă  partir de ses outils rĂ©pressifs et coloniaux. De mĂȘme, en tant que communistes, nous sommes opposĂ©es Ă  l’exercice d’une quelconque tutelle sur les autres travailleur.euse.s, car tant que nous sommes unies par l’oppression, nous ne pouvons que construire la solidaritĂ©.

Cependant, lorsqu’on aborde la question de l’exploitation des corps, il est inĂ©vitable de mentionner la traite des ĂȘtres humains. Comme le souligne Holly Lewis, « la traite – sexuelle ou autre — est un problĂšme d’économie politique, et non de morale ou de patriarcat Â». La diffĂ©rence entre le marchĂ© du travail conventionnel et la traite des ĂȘtres humains est que le statut de travailleur est dĂ©fini sur la base de l’exploitation, alors que les personnes asservies sont elles-mĂȘmes des marchandises. La sĂ©paration entre exploitation et dĂ©shumanisation s’amenuise, mais elle s’accompagne d’un « changement de paradigme Â». Pour reprendre les mots de Lewis : « le fait qu’une transaction Ă©conomique soit liĂ©e au sexe ne transforme pas par magie le fonctionnement du capitalisme Â».

Émanciper tous les corps de toutes les oppressions, pour faire pĂ©rir l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©, cette crĂ©ation du capitalisme.

VII. Culture pour une nouvelle société

Le pouvoir du capitalisme semble absolu, comme l’était autrefois le droit divin des rois. Cependant, les ĂȘtres humains peuvent rĂ©sister au pouvoir, le transformer.

Ursula K. Le Guin

Imaginons nos mondes afin de les crĂ©er. L’art n’est pas exclusivement bourgeois. Ne relĂ©guons pas l’esthĂ©tique — selon les termes d’Herbert Marcuse — Ă  une place « mineure Â» Ă  Ă©manciper. Nous suivons des personnalitĂ©s comme Raymond Williams pour qui la culture s’entend comme quelque chose d’ordinaire, constamment produite et reproduite. Pour offrir de nouveaux horizons Ă  la communautĂ©, nous misons sur une communication de proximitĂ© : nous n’avons pas l’intention d’imposer quoi que ce soit Ă  une masse ignorante, car nous ne considĂ©rons pas les gens comme une masse ignorante. Notre intention n’est pas d’écrire pour Ă©taler nos connaissances. La culture que nous Ă©laborons ici est issue de la communautĂ© et en direction de celle-ci. Nous ne voulons ni de la culture visant « la populace Â», produite uniquement pour ses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, ni celle que la classe capitaliste considĂšre traditionnellement comme de bon gout. Pour la bourgeoisie, nous sommes dĂ©jĂ  les mĂ©chant.e.s queers auxquels l’oligopole de Disney a fait une place : soyons donc celles et ceux qui offrent une direction communiste Ă  la culture de la classe ouvriĂšre.

La maniĂšre dont le capitalisme utilise l’art pour se reproduire doit ĂȘtre analysĂ©e afin de prouver Ă  chacun qu’il n’y a pas d’alternative Ă  ce pouvoir « absolu Â». Il a cherchĂ© Ă  Ă©teindre nos Ă©nergies rĂ©volutionnaires par des concessions qui peuvent sembler importantes pour des individus — la reprĂ©sentation des personnes LGBT dans l’art — mais ceux-ci ont Ă©tĂ© cooptĂ©s pour nous rendre complices de l’oppression capitaliste.

Nous devons Ă©galement Ă©tudier l’art queer comme un possible lieu de rĂ©volution, pour soutenir et renforcer ses diffĂ©rentes expressions, pour trouver de nouvelles formes de crĂ©ation Ă  mĂȘme d’ébranler l’impasse du prĂ©sent capitaliste. Mais aussi retirer ses outils Ă  la bourgeoisie. Qui mieux que les personnes queers, qui se sont historiquement rĂ©appropriĂ© leur stigmate, sont Ă  mĂȘme de changer les significations hĂ©gĂ©moniques qui conditionnent la façon dont nous percevons le monde ? Nous devons Ɠuvrer Ă  se rĂ©approprier notre passĂ©. Combien d’écoles de cinĂ©ma cachent encore le fait que l’un des crĂ©ateurs du montage, Sergei Eisenstein, Ă©tait homosexuel ? Combien de contributions de personnes queers risquent de disparaitre pour avoir essayĂ© de contribuer Ă  une culture Ă©mancipatrice ?

Nous dĂ©clarons la guerre Ă  l’hĂ©gĂ©monie existante et, bien que nous connaissions les limites que nous impose le systĂšme capitaliste, nous proposons de produire et d’expĂ©rimenter de nouvelles façons de vivre ensemble. Nous pensons qu’une hĂ©gĂ©monie alternative est possible, dans laquelle nous pourrons donner du poids Ă  ces formes Ă©mergentes.

VIII. Nous entraider dans la révolte

Avec la division sexuelle du travail, les femmes ont Ă©tĂ© relĂ©guĂ©es au travail domestique. Prendre soin de la famille Ă©tait le pilier stable qui maintenait les engrenages du capitalisme. Il Ă©tait de leur ressort de prendre soin des bouches Ă  nourrir qui, plus tard, feraient de mĂȘme. Le soin dispensĂ© Ă©tait unidirectionnel, altruiste, moral. Le courant hĂ©gĂ©monique lui a confĂ©rĂ© le biologisme qui imprĂ©gnait dĂ©jĂ  les rĂŽles de genre fĂ©minins.

Au cours des annĂ©es les plus sombres de l’histoire, les dissident.e.s sexuel.le.s et de genre ont Ă©tĂ© contraint. e. s de se cacher, au risque d’ĂȘtre persĂ©cutĂ©. e. s, voire assassinĂ©. e. s. Mais c’est au cours de ces annĂ©es d’extrĂȘme marginalisation et de criminalitĂ© que nous avons commencĂ© Ă  nous rencontrer et Ă  nous reconnaĂźtre. Se rassembler pour survivre, pour lĂ©gitimer notre existence. Et au fil du temps, partager culture et identitĂ©, et mĂȘme se projeter dans un avenir dans lequel nous appartiendrions Ă  la norme. Nous avons existĂ© pour le capitalisme, il nous a mĂȘme semblĂ© ĂȘtre acceptĂ© par le systĂšme, mais Ă  quel prix ? Une fois que Chueca [3], Torremolinos [4] ou Gaixample [5] ont Ă©tĂ© conquis par les intĂ©rĂȘts du capitalisme et que les numĂ©ros des transformistes et des drags du quartier ont Ă©tĂ© remplacĂ©s par RuPaul [6], toutes les annĂ©es d’apprentissage de l’autogestion et de la crĂ©ation d’espaces accueillants ont Ă©tĂ© dĂ©finitivement annihilĂ©es. C’est ce qui s’est passĂ© pour Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson, sanctifiĂ© par le capitalisme, mais qui vĂ©curent dans une absolue misĂšre du fait d’ĂȘtre des travailleuses queers. SauvĂ©es de l’histoire uniquement pour en faire des martyrs.

Avec la montĂ©e des violences Ă  l’encontre des rĂ©alitĂ©s LGTBI, et particuliĂšrement des personnes dissidentes, nous avons provoquĂ© un autre incendie de radicalitĂ©. Comme au cours de la crise du VIH, comme sous le rĂ©gime franquiste, les marginalisĂ©.e.s se sont montrĂ©.e.s solidaires dans des moments de profonde impuissance et de rage. Il est de notre responsabilitĂ© d’employer toute cette force contre-productive Ă  nous organiser, en cherchant ou en fondant de nouveau, des espaces accueillants dans lesquels nous pouvons dĂ©velopper des projets pĂ©dagogiques et rĂ©volutionnaires. Nous voulons rĂ©cupĂ©rer les espaces qui nous appartiennent, en rassemblant et en dĂ©battant de l’ensemble de notre corpus thĂ©orique, en le construisant avec des blocs conceptuels solides, cimentĂ©s avec soin et solidaritĂ©. Nous reproduisons ainsi les vies que le systĂšme souhaiterait mortes. Brice Chamouleau nous indique la direction Ă  emprunter : « prendre les armes contre un monde symbolique profondĂ©ment inĂ©galitaire, et contre ceux qui reproduisent ces inĂ©galitĂ©s sociales Â».

Ensemble, nous sommes plus fort que tout. Nous sommes sortis de la petite ruelle dans laquelle nous nous Ă©tions cachĂ©s depuis la rĂ©volution sexuelle — et dans laquelle nous Ă©tions toujours restĂ©s. Nous avons luttĂ© contre les prĂ©jugĂ©s intracommunautaires. Nous avons essayĂ© de guĂ©rir le ressentiment gĂ©nĂ©rationnel. Nous avons Ă©tĂ© une armĂ©e d’amoureux. Et nous avons luttĂ©. Parce que nous avons bien compris que notre ennemi est le capital et que celui-ci favorise la concurrence, les niches, l’intolĂ©rance et la mĂ©fiance, le geste le plus combatif que nous pouvons lui opposer est celui de nous unir et de prendre soin les uns des autres.

Retrouver dans nos relations le foyer qui nous a Ă©tĂ© enlevĂ©, mais ne jamais devenir propriĂ©taire ; tout brĂ»ler jusqu’à ce que notre maison soit l’Univers.

IX. Nous voulons tout

Si vous les laissez attaquer les rouges, ils attaqueront les noirs, et si vous les laissez attaquer les noirs, ils attaqueront les pĂ©dĂ©s. Nous sommes tou.te.s liĂ©.e.s, c’est pourquoi nous devons rester ensemble.

Syndicat national des cuisiniers de marine et stewards

Rien ne terrifie plus la classe capitaliste que la solidaritĂ© entre les opprimĂ©.e.s et les exploitĂ©.e.s du monde entier. Dans la lutte, les personnes queers entrelacent les solidaritĂ©s avec les personnes racisĂ©es, les personnes en situation de handicap, les personnes psychiatrisĂ©es, les migrant.e.s et les luttes de femmes. À partir de notre praxis politique, nous construisons des solidaritĂ©s offensives qui partagent le mĂȘme horizon d’émancipation que le reste des luttes. Comme l’ont dĂ©jĂ  dit les camarades de Third World Gay Revolution : leurs victoires seront Ă©galement nos victoires. Notre libertĂ© ne viendra que lorsque nous serons tou.te.s libres.

La classe des capitalistes souhaite nous atomiser, car comme nous l’ont appris Marx et Engels, « Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux Â» [7]. Ils exploitent les dissidences sexuelles qui nous constituent pour nous maintenir sĂ©parĂ©s les un.e.s des autres. Au cri de « pĂ©dĂ© Â», ils corrodent la solidaritĂ© entre nous. Cependant, la classe ouvriĂšre cishĂ©tĂ©ronormative ne profite aucunement de l’oppression des personnes queers. Ce jeu de division entre la classe ouvriĂšre cishĂ©tĂ©ronormative et les transpĂ©dĂ©gouines de la classe ouvriĂšre a Ă©tĂ© jouĂ© par des secteurs rĂ©actionnaires qui s’autoproclament communistes. Ils crĂ©ent de fausses dichotomies entre les besoins de la classe ouvriĂšre et un soi-disant lobby queer dont ils considĂšrent les besoins comme frivoles. SantĂ© publique ou langage inclusif ? Droits du travail ou toilettes mixtes ? Nous voulons tout. On veut le pain et on veut les roses.

Nous devons nous rĂ©approprier et redonner du sens au mot camarade. Pour tisser les luttes du prĂ©sent, nous devons construire, tous ensemble, un horizon commun, une idĂ©ologie suffisamment commune, un engagement collectif qui s’étend au-delĂ  du partage des actions sectorielles. Comme nous le rappelle la camarade Jodi Dean, un camarade est celui avec qui vous pouvez mener le combat au long cours. Pour se faire, nous devons construire un dĂ©sir commun partagĂ© avec les personnes racisĂ©es, les personnes en situation de handicap, les psychiatrisĂ©.e.s, les migrant. e. s, les femmes, la classe ouvriĂšre cis-hĂ©tĂ©ronormative et nous, les dissident.e.s sexuel.le.s. C’est ce dĂ©sir commun partagĂ© qui nous permettra de rompre avec les identitarismes et les fractures : tout donner, tout transformer, demander l’impossible, ne laisser aucune relation sociale intacte de ce bouleversement.

X. RĂ©volution

L’émancipation des dissident.e.s sexuel.le.s de la classe ouvriĂšre n’a qu’une seule voie : rompre avec les chaĂźnes des relations sociales capitalistes qui nous maintiennent attachĂ©s Ă  une vieille institution familiale dans laquelle nos corps et nos maniĂšres d’ĂȘtre ne seront jamais pleinement possibles. Enrayons le rouage hĂ©tĂ©ronormatif de la plus-value et mettons fin Ă  la violence disciplinaire que la sociĂ©tĂ© de classe exerce sur les vies queers. Plus jamais de reproduction de l’ancien monde au nom de la normalitĂ© : tout ce qui est acceptable mĂ©rite de pĂ©rir.

AprĂšs la tempĂȘte bourgeoise, nous sommes le rouge de l’arc-en-ciel.

Texte traduit par Duchesse pour TROU NOIR.ORG




Source: Expansive.info