DĂ©cembre 6, 2021
Par Lundi matin
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I

« La non-violence ne vaut rien contre la violence. Ceux qui prĂ©parent l’extermination de millions d’ĂȘtres humains d’aujourd’hui et de demain et par consĂ©quent notre extermination dĂ©finitive ou se contentent seulement d’avoir la possibilitĂ© de nous exterminer, ceux-lĂ  doivent disparaĂźtre. Il ne faut plus qu’il y ait de tels hommes Â» ( GĂŒnther Anders ajoute que la « contre-violence Â», en cette pĂ©riode d’ Â« Ă©tat d’urgence Â», est « nĂ©cessaire Â», que nous ne pouvons nous contenter des « happenings Â», des « comme si Â», que forment les manifestations publiques, pas plus que du sabotage, de la destruction, des produits du capitalisme – ce dernier se recyclant dans la « destruction crĂ©atrice Â», selon la formule canonique de Schumpeter, nous, « casseurs Â», alimenterions la chaudiĂšre du train devenu fou, qui ne manquera pas de dĂ©railler au prochain virage. Anders le rĂ©pĂšte jusqu’à la fin du livre, jusqu’aux derniĂšres lignes : « C’est pourquoi je dĂ©clare avec douleur mais dĂ©termination que nous n’hĂ©siterons pas Ă  tuer les hommes qui, par manque d’imagination ou de cƓur, n’hĂ©sitent pas Ă  mettre l’humanitĂ© en danger et Ă  se rendre ainsi coupables d’un crime contre elle Â». [1]

Ces lignes datent de 1987, elles rĂ©sultent de la peur de la Bombe (sur laquelle Anders a Ă©crit des pages cĂ©lĂšbres et dĂ©finitives), plus largement de l’analytique de la Technique telle que son processus court devant l’homme (sa pensĂ©e, son corps, 
) dans une incompressible avance que le philosophe a nommĂ©e : un dĂ©calage promĂ©thĂ©en, lequel ne se rĂ©sume pas Ă  l’équipement dont le fonctionnement s’autonomiserait (ordinateurs, robots, 
) mais renvoie en outre Ă  la fabrication d’une Matrice, c’est-Ă -dire d’un systĂšme, d’une toile, mass-mĂ©diatique (radio, tĂ©lĂ©vision, Ă  l’époque) substituant une « effigie de monde Â» au monde « rĂ©el Â», et grĂ©garisant mentalement, physiquement, dans un geste d’une contre-logique inouĂŻe, les hommes sans les rĂ©unir pour autant ; constituant autant d’ « ermites de masse Â» tassĂ©s sur leur fauteuil, hĂ©bĂ©tĂ©s devant l’écran qui brille jour et nuit. Dans cette zombification de l’humanitĂ©, la dĂ©mocratie a sombrĂ© corps et biens – si la dĂ©mocratie demande la participation active d’un citoyen Ă©clairĂ©, apte Ă  produire et dĂ©fendre une opinion qui lui soit propre. OĂč chercher l’opinion dans la masse de « dividus Â», d’entitĂ©s, individuelles au plan numĂ©rique, mais dispersĂ©es, dissĂ©minĂ©es, pulvĂ©risĂ©es, spectralisĂ©es, dans les images du monde, le travail divisĂ©/divisant, le biberonnage aux flux intarissables du « divertissement Â» ?

Ces lignes datent de 1987, je le disais, elles ont Ă©tĂ© Ă©crites dans l’ombre projetĂ©e par un fameux nuage radioactif qui a planĂ© sur toute l’Europe, un nuage exsudĂ© par une centrale nuclĂ©aire dĂ©fectueuse. Tourisme gazeux, tourisme atomique. OĂč l’on s’aperçoit qu’un nuage ça voyage autant qu’un bobo fĂ©ru d’ « expĂ©riences Â».

Ces lignes font bien entendu froid dans le dos, comme elles faisaient froid dans le dos de celui qui les rĂ©digea hier, qui eut le courage de les rĂ©diger, et on n’imagine pas qu’aucun penseur puisse les publier en l’état aujourd’hui. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à voir la tĂȘte, pas le visage, non, la tĂȘte, de LĂ©a SalamĂ© et de Nicolas Demorand, face Ă  Geoffroy de Lagasnerie dans la Matinale de France-Inter du 20 septembre de l’annĂ©e derniĂšre. LĂ©a SalamĂ© paraĂźt atterrĂ©e, choquĂ©e, face au jeune penseur vĂȘtu d’un polo biensĂ©ant, Ă  la bouille sympathique, Ă©nergique, quand Nicolas Demorand, lui, manifeste une indiffĂ©rence mĂ©prisante Ă  l’adolescent qui fait sa crise de pubertĂ© trotskiste Ă  la radio nationale.

Que dit Lagasnerie de si France-Inter-indĂ©cent ?

Eh bien, que la violence n’est pas en soi un problĂšme. Elle n’est pas une fin, elle n’est pas l’objectif de l’action politique, elle peut en revanche en ĂȘtre le moyen – s’il s’agit de lĂ©gitime dĂ©fense, de promouvoir une Justice qui soit en progrĂšs sur le Droit et lui permette de se reconfigurer, etc. Nous sommes de toute façon les sujets (au sens de : assujettis) d’un pouvoir qui s’arroge le droit Ă  la violence (cf. le traitement des migrants, des Gilets Jaunes, l’abrogation, sous couvert de la dĂ©fense de la SantĂ©, de la libertĂ© dans ce qu’elle a de plus amical, festif, donc de plus rĂ©el). Crime de lĂšse-majestĂ© : Lagasnerie dit tout haut son mĂ©pris Ă /pour ceux qui ne sont pas d’accord avec lui et promeut sans fard le dissensus, la conflictualitĂ©, comme vitalitĂ© de la Politique. Le jeunot connaĂźt son Schmitt, et sa Mouffe, sur le bout des doigts.

L’indĂ©cidable SalamĂ©, formĂ©e aux meilleures Ă©coles de la pensĂ©e molle, auteure de Femmes puissantes, parmi lesquelles dĂ©filent crĂąnement les Élisabeth Badinter, Nathalie Kosciusko-Morizet, AmĂ©lie Mauresmo, et autres Christiane Taubira, 
 autant de figures exemplaires de l’innocuitĂ© de la pensĂ©e, de nƓuds d’auto-rĂ©pĂ©tition moelleuse du SystĂšme, LĂ©a SalamĂ© donc, ne peut que sortir tĂ©tanisĂ©e d’une pareille profession de foi. Ne se vit-elle pas comme une femme « puissante Â» au premier chef, de celles qui font « bouger les lignes Â», qui interrogent les « mystĂšres du pouvoir au fĂ©minin Â», 
 ? Qui, osons la formule, « inquiĂštent les hommes Â» ? En 2015, dĂ©jĂ , son prix de l’ « intervieweuse de l’annĂ©e Â» affichait crĂ»ment qu’il faudrait compter avec elle.

En face de LĂ©a SalamĂ© et de Nicolas Demorand, le frĂȘle Lagasnerie dĂ©bite son brĂ©viaire satanique avec la calme frĂ©nĂ©sie de la mitrailleuse de Django, dans le film Ă©ponyme de Sergio Corbucci – quand le mystĂ©rieux cowboy, ayant traĂźnĂ© un cercueil durant toute la sĂ©ance, dĂ©visse enfin la boĂźte et exhume l’instrument de la vengeance, qu’il fera bavasser comme jamais.

Ce fut une « mitraille Â» rĂ©jouissante dans le studio de cette radio inaudible. De ces mitrailles qui ne font aucune victime matĂ©rielle. Mais.

J’ai lu son petit livre Ă  Geoffroy, Sortir de notre impuissance politique, il y a quelques mois maintenant. Pour ma part, j’ai eu comme une poussĂ©e d’urticaire en avalant ce que je croyais ĂȘtre une tablette de gourmandise spĂ©culative. J’ai mĂȘme un instant pensĂ© Ă  une habile manƓuvre de l’extrĂȘme-droite. DestinĂ©e Ă  court-circuiter l’action Ă  sa racine. À la laisser mort-nĂ©e.

Quelques moments de la rĂ©flexion dĂ©ployĂ©e dans ledit opuscule :

  • La nĂ©cessitĂ© d’ Â« opĂ©rer un tournant tactique Â» dans l’action politique, afin de recouvrer une « effectivitĂ© politique Â».
  • La nĂ©cessitĂ© de changer, voire d’abroger, les modes d’action (manifestations, etc.) traditionnels, car prĂ©constituĂ©s et absorbĂ©s par l’institution, et donc pĂ©rennisant celle-ci, Ă©tablissant la dĂ©faite comme le milieu de l’action politique de gauche.
  • Anders convoquĂ© (p. 18-19) comme le penseur osant revendiquer la violence comme lĂ©gitime dĂ©fense et moyen de l’action.
  • Ces quatre derniĂšres dĂ©cennies, les mouvements dissidents n’ont fait que rĂ©agir, pour revenir Ă  l’état initial et l’entĂ©riner d’autant (cf. le CPE), fĂ»t-il critiquable, ils n’ont pas eu de force active. Ils n’ont pas ouvert d’avenir. Il faut donc en finir avec les pensĂ©es « dĂ© Â», qui se limitent Ă  la rĂ©pĂ©tition du passĂ© dans la rature, la biffure, de l’injustice prĂ©sente.
  • Comme Kuhn l’a montrĂ© pour les sciences, le changement de paradigme dominant s’opĂšre quand les jeunes se rangent du cĂŽtĂ© du nouveau paradigme.
  • La classe politique dominante applique les idĂ©es qu’elle a docilement apprises, mĂ©tabolisĂ©es, dans les Ă©coles (privĂ©es) de sa jeunesse. Les dominants d’aujourd’hui appliquent donc les idĂ©es des annĂ©es 1980.
  • Ne perdons pas notre temps Ă  parler, Ă  disputer, avec les dominants. Ils sont au courant de la situation et ne veulent surtout pas la modifier.
  • DĂ©suĂ©tude des mouvements sociaux, de la « contestation Â» (citation d’Anders Ă  nouveau, p. 39-40), confusion entre « expression Â» et « action Â» de leur part.
  • PrivilĂ©gions de nouvelles formes d’action comme l’ Â« action directe Â» (Carola Rackete forçant le blocus italien et dĂ©barquant des migrants, ou CĂ©dric Herrou leur apportant aide, hĂ©bergement, ou encore 269 LibĂ©ration animale, groupe qui libĂšre les animaux des abattoirs pour leur permettre de vivre dans des espaces sanctuarisĂ©s). Cette action directe met enfin l’État sur la « dĂ©fensive Â».
  • La violence ne doit pas ĂȘtre un thĂšme de rĂ©flexion privilĂ©giĂ©, elle a plutĂŽt l’inconvĂ©nient de paralyser la pensĂ©e. Elle est de toute façon prĂ©sente dans le pouvoir Ă©tatique (citation d’Anders, p. 49-50, et rĂ©fĂ©rence rapide Ă  son raisonnement poussĂ© « Ă  l’extrĂȘme Â») et la lĂ©galitĂ© n’en fournit pas la mesure lĂ©gitime.
  • N’augmentons pas le niveau de conflictualitĂ© avec l’État. Il sera toujours le plus puissant en la matiĂšre, dĂ©tenteur qu’il est des appareils disciplinaires.
  • Inspirons-nous de la stratĂ©gie du nĂ©olibĂ©ralisme Ă  partir des annĂ©es 1950, jusqu’à sa victoire Ă©clatante dans la dĂ©cennie 1980. Pas de manifestations, de sit-in, etc. mais une lente, patiente, infiltration des idĂ©es, maturation de la structure mentale, et pĂ©nĂ©tration liquide des appareils d’État.
  • Il nous faut donc infiltrer les structures, les institutions, Ă©tatiques, plutĂŽt que d’entrer en dissidence manifeste avec elles, d’autant qu’elles sont mallĂ©ables et ne possĂšdent pas de « nature Â». LĂ  rĂ©siderait une nouvelle dĂ©finition de la radicalitĂ©. (Au vrai on revient Ă  l’étymologie.)
  • Il faut voter. On choisit une image du monde dans le vote, une ambiance idĂ©ologique – lequel vote peut alors se rĂ©vĂ©ler plus puissant qu’une Ă©meute.
  • Il faut travailler souterrainement, dans le temps long, Ă  modifier la tournure des pensĂ©es, les structures mentales, comme le PCF savait le faire en son temps. (Bis repetita)
  • Nous ne vivons pas, malgrĂ© ce qu’il en est dit communĂ©ment, dans une « rationalitĂ© nĂ©olibĂ©rale Â». C’est une idĂ©ologie « plus brutale et irrationnelle Â» qui s’exerce actuellement.
  • Quand on s’engage dans une lutte spĂ©cifique, il faut savoir faire le deuil des autres luttes. Ne pas perdre de l’énergie psychique Ă  vouloir faire converger les luttes, ou Ă  dĂ©plorer de ne pouvoir y rĂ©ussir.

    Je discuterai de quelques points saillants de cette liste dans le deuxiĂšme moment de ma contre-note de lecture. Le voici :

II

Commençons par l’idĂ©e-force, la proposition d’action directe, de Lagasnerie – de sourdre dans l’Institution comme autant d’agents dormants du concept, dĂ©jouant de l’intĂ©rieur les mailles du pouvoir pour les retendre autrement, pour les tisser plus intelligemment. Plus dĂ©ontologiquement, oserait-on dire. C’est un fantasme d’universitaire : raisonner la branlante, la pulvĂ©rulente, Institution en l’arraisonnant patiemment, lĂ  oĂč elle s’offre Ă  la saisie, Ă  la reconfiguration. Un fantasme scolaire pour ĂȘtre prĂ©cis.

Questions triviales : combien de ces agents dormants, de ces nageurs de combat infiltrĂ©s, faudra-t-il pour mener cette Ɠuvre au long cours, cette rĂ©Ă©ducation de l’Institution ? OĂč les recruter, ces aventuriers de l’ombre, et ne doivent-ils pas eux aussi ĂȘtre formĂ©s ? Par qui ? On se fait des universitĂ©s d’étĂ© avec les petits livres blancs de Lagasnerie (publiĂ©s chez l’éditeur solidaire Fayard, oĂč Lagasnerie est par ailleurs directeur de collection ?), dĂ©goupillĂ©s comme autant de grenades noĂ©tiques ?

La solution maoĂŻste au problĂšme du remaillage de l’Institution fut en son temps autrement subtile mais elle fit long feu. Rappelons-nous Robert Linhart et son chef-d’Ɠuvre, L’Établi. Non pas infiltrer les hautes sphĂšres de l’Institution, mais, en bon marxiste, son infrastructure – la majoritĂ© de ceux qui constituent le « peuple Â», soit les travailleurs. L’agrĂ©gĂ© de philosophie, le polytechnicien (lĂ  j’exagĂšre), … les Ă©tudiants issus de la bourgeoisie mais qui lui mordent la main, vont aller travailler Ă  l’usine et tĂącher de faire sourdre la ferveur rĂ©volutionnaire depuis la « base Â». Depuis la chaĂźne de production telle qu’elle produit son interminable boucan, telle qu’elle charrie sans fin les piĂšces dĂ©tachĂ©es de la citroĂ«n.

Ils vont s’établir.

Ç’aurait pu marcher cette affaire, mĂȘme si la droite reconquit le pouvoir dĂšs juin 1968. Ce grĂące au fameux vote dont Lagasnerie vante la puissance subversive plus grande, se permet-il d’écrire, que celle d’une « Ă©meute Â». Ah bon ? Qui peut encore croire que la « reprĂ©sentation Â» puisse modifier l’état des choses actuel, et qu’elle reprĂ©sente vraiment ? On ne saurait trop conseiller Ă  Lagasnerie de lire Bernard Manin sur la question [2]. Si tous les Ă©ditocrates, les politiciens actuels, vantent l’importance du vote, la moindre des choses pour le penseur lucide est de se douter qu’il y a anguille sous roche [3]. Comme le fait Ă  juste titre remarquer Alain Badiou, quand on veut casser une dynamique insurrectionnelle, on rĂ©institue le vote – les forces conservatrices ne manqueront pas de l’utiliser Ă  leur avantage. Il a d’ailleurs Ă©tĂ© fabriquĂ© par et pour elles. TĂ©moin relativement rĂ©cent, le Printemps arabe [4].

Plus globalement, le problĂšme avec les propositions de Lagasnerie est qu’elle ne rĂ©pondent pas Ă  l’urgence qui doit ĂȘtre le tempo du geste politique d’aujourd’hui. On n’a pas trop le temps de faire mĂ»rir un paradigme alien Ă  l’intĂ©rieur de l’actuel, ou de patienter – le temps que les termites ou la moisissure aient sapĂ© les Ă©difices. C’est depuis l’extĂ©rieur mĂȘme du capitalisme, ou de l’Institution (son avatar politique), que le danger le plus grand menace, que les coups de boutoir sont assĂ©nĂ©s, mĂȘme si nous savons que ledit danger rĂ©sulte du « capitalocĂšne Â». Dans moins d’un siĂšcle, la Terre sera peut-ĂȘtre redevenue habitable pour de petits rongeurs, des insectes, des champignons, qui prolifĂ©reront dans les rues de Lille comme dans celles de PĂ©kin, parmi les milliards d’ossements Ă©parpillĂ©s Ă  ciel ouvert. On en est lĂ . Je prĂ©fĂšre imaginer l’état de la Terre dans un siĂšcle que dans 30 ans, pour tout vous dire. Plus paisible, cet Ă©tat.

À cet Ă©gard, pour aiguiser notre peur, il vaut mieux lire Andreas Malm que Lagasnerie. Dans Comment saboter un pipeline, par exemple, Malm dĂ©construit la lĂ©gitimitĂ© de la « non-violence Â» dans les mouvements Ă©cologiques au premier chef (Extinction RĂ©bellion, parmi d’autres) en corrigeant par le menu l’histoire officielle de cette non-violence prĂ©tendue – des suffragettes (en vĂ©ritĂ© de dangereuses incendiaires), Ă  Martin Luther King (qui gardait chez lui un fusil Ă  portĂ©e de main), en passant par Gandhi qu’il dĂ©monte en deux ou trois pages d’une hargne minĂ©rale, renvoyant le Mahatma Ă  ses sordides pratiques mĂ©connues de collabo avec les Britanniques. « Le fait que cet homme puisse apparaĂźtre comme une icĂŽne du mouvement pour le climat – voire notre « scientifique de l’esprit humain Â» – en dit long sur l’ampleur de la rĂ©gression de la conscience politique au cours du passage du XxĂšme au XXIe siĂšcle Â» [5] conclut-il aprĂšs nous avoir lancĂ© au visage les accablantes piĂšces Ă  conviction. Autant choisir Raspoutine ou Nostradamus, finit le briseur d’idoles


Documents Ă  l’appui, lĂ  aussi, Malm montre que, malgrĂ© le consensus scientifique mondial autour du dĂ©rĂšglement climatique et des dĂ©sastres Ă  venir (dont le Corona n’est qu’un doux signe avant-coureur), le capitalisme augmente massivement ses investissements dans les Ă©nergies nocives, et particuliĂšrement les Ă©nergies fossiles. Les mines redoublent Ă  lors actuel d’activitĂ©… La question est simple, mais il faut la rĂ©pĂ©ter : comment guĂ©rir le capitalisme de sa folie, de son aveuglement au rĂ©el ?

On ne le guĂ©rira pas, telle est l’évidente rĂ©ponse. Il ne nous reste qu’à bazarder l’anesthĂ©siant catĂ©chisme de la non-violence et Ă  passer enfin Ă  l’acte. DĂ©truire ou malmener des Ă©quipements (centrales, pipelines, …), crever les pneus des SUV (en 2018, une nation constituĂ©e des propriĂ©taires de SUV en activitĂ© aurait Ă©tĂ© la 7e plus grosse Ă©mettrice de CO2 au monde, Malm, p. 120), voire, comme le prĂ©conisait Le ComitĂ© invisible, saboter les serveurs qui rendent matĂ©riellement possible l’internet (ou la Bourse). Casser du hardware.

On feuillette avec Malm un catalogue d’ « actions directes Â» que ne rĂ©prouverait pas Lagasnerie, mais qui ne sont pas portĂ©es par des individus isolĂ©s. Je dĂ©velopperai cette derniĂšre remarque dans mon point III.

Comme chez Lagasnerie toujours, avec le sabotage, le fantasme joue Ă  plein – mais autrement « effectif Â» politiquement, si ce n’est rĂ©ellement, que l’infiltration de l’Institution par des agents-philosophes –, celui-lĂ  mĂȘme que rĂ©alise Snake Plissken Ă  la fin du Los Angeles 2013 de Carpenter : d’éteindre l’électricitĂ© mondiale d’une simple pression du doigt sur un bouton (mĂȘme pas un clic, trop sophistiquĂ©, pas assez artisanal ou vintage) [6].

Une tentation, pour Ă©chapper Ă  la contagion de la folie, ou du nihilisme, consisterait dans le recours Ă  la destitution. C’est la position de Paolo Virno, d’Agamben, du ComitĂ© invisible… Une forme de fuite apparente, de dĂ©sengagement de la course en avant, de la perpĂ©tuelle accĂ©lĂ©ration (supportĂ©e, encouragĂ©e, par la technologie) qui fait la dynamique dĂ©mente du capitalisme, ce pour les retrouvailles alenties avec un geste qui ne soit pas infĂ©odĂ© Ă  un telos quelconque mais communie avec son propre faire, sa « mĂ©dialitĂ© Â» (Agamben), ou encore sa virtuositĂ© (P. Virno).

OĂč l’on n’engage pas le combat avec l’ennemi, oĂč on l’abandonne au tatami dĂ©sert…

Un autre opuscule, plus viscĂ©ral que celui de Lagasnerie, Ă©crit par le passĂ© dans la souffrance Ă©prouvĂ©e face Ă  la disparition d’un monde, met en Ɠuvre, par anticipation, cette destitution.

Je parle de la belle Lettre aux paysans de Giono, sous-intitulĂ©e : sur la pauvretĂ© et la paix. Il y a, dans ces pages Ă©crites en 1938, Ă  la veille de la guerre Ă  laquelle toute l’Europe se prĂ©pare, une proposition urgente, lĂ  aussi.

Je lirai cette lettre dans le dernier point de ma contre-note pour en montrer l’actualitĂ© toujours vive.

III

On l’a compris depuis un bon moment : l’opuscule de Lagasnerie, Sortir de notre impuissance politique, reconduit la dialectique de l’impuissance dont il a l’ambition de nous faire sortir. Cette dialectique, c’est celle du balancement entre le groupe d’une part, l’individu de l’autre. Elle demanderait un troisiĂšme terme qui la rĂ©solve, cette dialectique, c’est-Ă -dire contienne et dĂ©passe les deux termes conflictuels, dans un mouvement que Hegel nomma Aufhebung en son temps, mais malheureusement nous ne sommes apparemment pas capables, en cette pĂ©riode trouble, au sein de ce marais bouillonnant, de faire Ă©merger ce troisiĂšme terme pacificateur ; sommital, lumineux.

Chez Lagasnerie, on l’a vu, c’est l’individu qui permettra Ă  l’action politique de retrouver de la puissance. Cet individu existe bel et bien, mĂȘme s’il n’est pas lĂ©gion, il a pour nom : Carola Rackete, CĂ©dric Herrou, … ou encore Snowden, Assange, Manning. Dans la quatriĂšme de couverture du livre qu’il consacre Ă  ces trois derniers hĂ©ros, L’art de la rĂ©volte  : Snowden, Assange, Manning, le penseur Ă©crit : « La thĂ©orie contemporaine concentre son attention sur les rassemblements populaires comme Occupy, les IndignĂ©s ou les printemps arabes. Et si c’étaient les dĂ©marches solitaires de Snowden, d’Assange, de Manning qui constituaient les foyers oĂč s’élabore une conception inĂ©dite de l’émancipation ? Â».

Il est ici question d’un point de bascule  : Ă  partir de combien d’individus Ă©mancipĂ©s, ou simplement capables de doute, de rĂ©flexion, la sociĂ©tĂ©, ou la communautĂ©, est-elle susceptible de basculer dans un rĂ©gime politique rĂ©putĂ© « utopique Â» la veille encore ? Un rĂ©gime que le conditionnement (d’aucuns diraient : le formatage, en utilisant un terme qui manifeste qu’ils le sont… formatĂ©s) actuel des esprits rend proprement inimaginable.

Comment donner lieu Ă  un autre monde ? Comment amĂ©nager l’espace de sa possibilitĂ©  ?

Nous pourrions soutenir la belle idĂ©e que des Ă©ducateurs (au sens large) peuvent insensiblement, pas Ă  pas, libĂ©rer des individus par classes entiĂšres, jusqu’à ce que lesdites classes aient fait communautĂ©, sociĂ©tĂ©, laquelle se libĂ©rera Ă  son tour comme entitĂ© collective consciente de soi. Quant Ă  moi, je soutiens l’idĂ©e qu’il est certes important de disposer de pareils Ă©ducateurs, d’éveilleurs de conscience, Ă  quelque Ă©chelon de la sociĂ©tĂ© qu’ils se tiennent, mais qu’ajouter un grain de sable, voire 100 grains, Ă  un autre, Ă  100 autres, ne formera un tas de sable que… dans bien longtemps. Pire, le vent, la marĂ©e, contraires, ont le temps pour eux, et disperseront, noieront, le travail des Ă©ducateurs et des individus Ă©clairĂ©s en gĂ©nĂ©ral. Par consĂ©quent, il faut cristalliser une « masse Â», une communautĂ©, d’un coup d’un seul, si j’ose dire – mĂȘme si ce coup ne s’agrĂšge, et n’agrĂšge corrĂ©lativement, qu’en 10 ou 20 ans. L’éducateur ne peut se contenter de sa classe, de ses 30 tĂȘtes « blondes Â». Ni mĂȘme de l’addition de ses classes au long d’une belle « carriĂšre Â».

Il doit Ɠuvrer sur la centaine de milliers, au bas mot.

Je ne ferai pas grief Ă  Lagasnerie de poser l’individu comme condition de l’action effective, de la puissance. Il ravive en l’occurrence une trĂšs belle tradition anarchiste. Celle d’Emma Goldman, par exemple, qui, dans L’Anarchisme, se rĂ©clame Ă  plusieurs reprises de Thoreau, rappelle que le suffrage universel, en AmĂ©rique, doit tout Ă  l’ Â« action directe Â» [7], et dĂ©finit ledit anarchisme comme « la philosophie de la souverainetĂ© de l’individu Â» [8]. Tout est dit. Giono n’écrit pas autre chose dans sa magnifique Lettre aux paysans oĂč il appelle ses destinataires Ă  une Â« rĂ©volution individuelle Â» [9]. Il leur enseigne la mĂ©fiance Ă  l’égard du « social Â», la nocivitĂ© de l’État, la consubstantialitĂ© de la guerre et du capitalisme, et la beautĂ© d’une pauvretĂ© qui ne se confond pas avec la misĂšre grise et industrieuse de la vie urbaine : la pauvretĂ© du paysan qui produit, dans son lopin de terre, avec ses bĂȘtes, le nĂ©cessaire Ă  une vie harmonieuse avec ses enfants, par les vertus d’un travail identifiĂ© au « loisir Â» – une activitĂ© maĂźtrisĂ©e de bout en bout, oĂč le savoir-faire progresse avec les ans et procure la joie du travail virtuose, de l’accomplissement du chef-d’Ɠuvre  ; d’un travail qui ressemble fort Ă  celui que F. Lordon dĂ©crit dans sa prospection d’un communisme luxueux (titre d’un des chapitres de Figures du communisme).

À la fin du livre, l’écrivain de Regain enjoint les paysannes (leurs maris ayant Ă©tĂ© traĂźnĂ©s Ă  la guerre) Ă  une « croisade de la pauvretĂ© Â» : Ă  « dĂ©truire le stock de blĂ© qui sera en leur possession et Ă  ne plus cultiver la terre que pour leur propre nourriture Â». À saper l’économie capitaliste Ă  sa base par consĂ©quent, et la guerre dont elle se repaĂźt.

La pensĂ©e de Giono (comme celle de Thoreau avant lui, de tant d’autres) est ainsi rĂ©sumĂ©e : « N’agglomĂ©rez pas vos individus. Restez libres. Repoussez tout ce qui coagule. Unissez-vous pour un seul but : la PAIX Â» [10].

Giono a endurĂ© deux guerres mondiales, dont Verdun, Le Chemin des Dames, a failli plusieurs fois ĂȘtre fusillĂ© pour refus d’obĂ©issance [11], … Les pages qu’il Ă©crit sur la vie du troufion durant la guerre font mal au ventre.

Je crois pour ma part que l’individu, sa souverainetĂ©, sa libĂ©ration, ne peuvent constituer l’origine d’un nouveau paradigme de l’action. Ils en sont le tĂ©los, le but, ou la consĂ©quence. Qu’il y ait eu, dans l’Histoire, et comme d’ Â« heureuses Â» scansions, des Jeanne d’Arc, des Malcolm X, des Falcone, des Assange, des Rackete, 
 ou mĂȘme des Saint Paul (dĂ©miurge de la figure de JĂ©sus et donc du christianisme), qui le nierait ? Mais ils n’ont dĂ» leur puissance qu’à une conjonction de faits, d’élĂ©ments, inĂ©dite, qui leur a permis d’endosser, avec un courage et un talent exceptionnels, le nom d’un groupe, d’une communautĂ©, dynamiques. Aujourd’hui, pour un Assange, pour un « lanceur d’alerte Â», entendus, combien d’individus ignorĂ©s, fichĂ©s, bĂąillonnĂ©s, emprisonnĂ©s, mystĂ©rieusement suicidĂ©s, disparus, etc. ?

OĂč est passĂ© l’homme extraordinaire de la Place Tian An’men, qui, dressĂ© seul, au milieu de la voie, avec sa banniĂšre et son corps pour seules armes, a repoussĂ© victorieusement les chars ? Les chars ne l’auraient-ils pas nĂ©gligemment piĂ©tinĂ© si le rĂ©gime chinois ne se savait filmĂ© Ă  cet instant prĂ©cis ?

Et comment susciter l’avĂšnement, le surgissement, d’un tel individu ? Nous rĂȘvons ici aux parages de l’ « homme providentiel Â» tel qu’espĂ©rĂ©, priĂ©, par une majoritĂ© de Français, un homme d’ « autoritĂ© Â» celui-lĂ , qui ressemble comme deux gouttes d’eau au despote Ă©clairĂ© de l’Ancien RĂ©gime [12]. RĂȘve de mouton Ă©garĂ©, bousculĂ© dans le troupeau.

Cet « individu Â» gĂ©nĂ©rique se distribue (se dialectise) en deux pĂŽles – le saint vouĂ© au martyre (Pierre, Jeanne d’Arc, Martin Luther King, Falcone, Snowden, 
) et le guerrier (Alexandre, CĂ©sar, NapolĂ©on, de Gaulle, 
). L’individualitĂ© de l’individu providentiel varie Ă©videmment au long de ce spectre, de cette intensitĂ© singuliĂšre. Malcolm X tient un peu des deux pĂŽles (non qu’il soit bipolaire), il parcourt le spectre en Ă©lectron libre.

Au vrai, il faudra la rĂ©pĂ©ter, garder en mĂ©moire l’évidence – l’individu n’est jamais achevĂ©, complĂštement individuĂ© ou individualisĂ©, ramassĂ© en un point de l’espace et du temps. L’Ɠuvre du plus grand penseur de l’individu, Ă  savoir Gilbert Simondon, nous l’enseigne par le menu [13].

Que se passe-t-il pour l’individu considĂ©rĂ© dans un groupe ? S’ajoute-t-il par simple addition, bord Ă  bord, Ă  d’autres individus, pour constituer un ensemble qui n’aura d’identitĂ© que la seule sommation des individus qui le composent ? On voit bien que les Ă©meutes, les liesses sportives, les massacres perpĂ©trĂ©s en groupes armĂ©s, les communautĂ©s tribales, nationales, religieuses, initiatiques, ludiques, familiales, amicales, amoureuses, … ne correspondent jamais Ă  la seule agrĂ©gation d’individus extĂ©rieurs les uns aux autres. Chacun de ces groupes est Ă  soi un individu particulier, surprenant pour ceux qui le composent au premier chef, dans lequel les individus constitutifs s’agencent les uns aux autres selon leur potentiel d’individuation en un devenir global non prĂ©visible Ă  partir de l’individu tel que constituĂ© Ă  un instant T, dans un milieu donnĂ©. Qui fait du groupe considĂ©rĂ© un individu qui devient lui aussi, selon son potentiel prĂ©individuel. Jamais stable donc, mais mĂ©tastable.

L’individu ne s’oppose pas au groupe, au « social Â» comme l’écrirait Giono. L’individu en tant que mĂ©tastable, non identique Ă  soi, non « substantiel Â» diraient les philosophes, n’entre pas dans un groupe, une sociĂ©tĂ©, comme on ajoute un pion aux autres pions sur le damier : il s’y agence, il en est le « produit Â» autant (plus) que le « producteur Â», par tout ce prĂ©individuel, cette saturation de potentialitĂ©s, dans lequel il baigne, s’évase, et duquel il n’est qu’une pointe passagĂšre, capillarisĂ©e (ou rhizomatisĂ©e) avec/par les autres milieux saturĂ©s (les autres hommes, sa femme, ses enfants, son mĂ©tier, la ville, sa voiture, l’écran d’ordinateur ou de smartphone, les rĂ©seaux sociaux, la nature lors de sa promenade dominicale, son sandwich, l’heure et la mĂ©tĂ©o, …).

L’histoire des idĂ©es nous le dit plus simplement – l’individu est une crĂ©ation de la Renaissance. De l’époque pendant laquelle la « communautĂ© Â», oĂč le tout du groupe (village, famille, cosmos, 
) prime la partie individuelle, a commencĂ© Ă  cĂ©der la place Ă  la « sociĂ©tĂ© Â», oĂč la partie (l’individu jaloux de son intĂ©rĂȘt) prime le tout – si l’on en croit Tönnies dans CommunautĂ© et SociĂ©tĂ©.

Le grand, le poignant problĂšme de notre « Ă©poque Â», que le confinement a mis au jour avec sa particuliĂšre, morbide, acuitĂ©, c’est que l’individu nourrit, depuis des dĂ©cennies [14], la nostalgie de la communautĂ© dont il constitue pourtant la nĂ©gation et rĂ©ciproquement. D’oĂč le succĂšs persistant de films comme AmĂ©lie Poulain, Les Choristes, Dialogue avec mon jardinier, Les Petits mouchoirs, 
 il y en a tant. CĂ©lĂ©brant les plaisirs de la vie minuscule, la gloire de la vie modeste, les liens indĂ©fectibles de l’amitiĂ©, de la famille, etc. Il ne faut pas commettre de contresens sur l’objet de cĂ©lĂ©bration de ces films par lesquels la foule refait corps dans un frisson mĂ©lancolique : on n’y cĂ©lĂšbre pas l’individu, mais son absorption dans le quartier pittoresque, la vie Ă  l’internat, la bande d’amis, 
 loin du monde (capitaliste) tel qu’il fonce devant ces petits Touts, les pulvĂ©risant, les Ă©parpillant, au fil de son accĂ©lĂ©ration forcenĂ©e.

L’individu rumine la nostalgie de la communautĂ©, du commun comme on dit aujourd’hui, tout en revendiquant de faire sociĂ©tĂ©. Comment combiner l’extrĂȘme singularitĂ© (je veux pouvoir ĂȘtre moi, et les gender studies, les cultural studies, … ne thĂ©orisent rien d’autre que cette revendication lĂ©gitime) et l’aspiration Ă  se fondre, Ă  s’oublier, dans le grand Autre (vive la Patrie, etc. refuge des conservateurs de tous poils, mĂȘme dĂ©pourvus de ressentiment) ?

Personne ne peut prĂ©tendre apporter la rĂ©ponse Ă  cette question posĂ©e dans ces termes contradictoires. Simondon nous aide Ă  casser l’aporie, Ă  trancher le nƓud gordien – l’individu n’existe jamais comme pleinement diffĂ©renciĂ© d’un processus de transindividuation, d’agencement avec les autres. Dit plus sommairement : l’individu est de toute façon une production du groupe. MĂȘme quand il se pose comme sa nĂ©gation.

Qu’il fasse communautĂ© ou sociĂ©tĂ©.

L’ermite vit en groupe. Seul dans sa caverne, il est peuplĂ©.

Dans les termes de la vie contemporaine :

« Assis Ă  son bureau, un homme dĂ©cide d’acheter des actions. Alors qu’il s’imagine sĂ»rement que seul son jugement personnel intervient dans cette dĂ©cision, en rĂ©alitĂ© ce jugement est un mĂ©lange d’impressions gravĂ©es en lui par des influences extĂ©rieures qui contrĂŽlent ses pensĂ©es Ă  son insu. Il envisage de devenir actionnaire de cette compagnie de chemin de fer parce qu’elle a fait les gros titres de la presse de la veille, et qu’en consĂ©quence son nom s’impose puissamment Ă  lui ; d’ailleurs, il garde un bon souvenir d’un fameux dĂźner Ă  bord d’un de ses express ; elle a une politique de l’emploi libĂ©rale et une rĂ©putation d’honnĂȘtetĂ© ; il a appris que la J. P. Morgan en avait des parts Â» [15].

Edward Bernays, neveu de Freud, brillant thĂ©oricien de la « propagande Â» au sens large et non pĂ©joratif qu’il rend au terme, donne des dizaines d’exemples pĂ©dagogiques de cette sorte, pour montrer, un demi-siĂšcle avant Foucault (dont Lagasnerie est un spĂ©cialiste), que le pouvoir n’a plus l’allure verticale qu’il avait au temps des monarques, mais une silhouette rĂ©ticulaire. Tout pouvoir politique, financier, Ă©ducatif, etc. est de la sorte dĂ©pendant de l’Opinion, impuissant qu’il est contre elle si elle ne lui donne son assentiment. Tout ce que peut ledit pouvoir, sa seule puissance, c’est d’agir par la captation, la manipulation, des dĂ©sirs de cette Opinion, ou encore de la Masse (pour laquelle Bernays n’a aucun mĂ©pris explicite). Action que prendra en charge un « gouvernement invisible Â» contrĂŽlĂ© par un « responsable des relations publiques Â», quelle que soit la charge officielle du susnommĂ© responsable. Ce peut bien ĂȘtre celle d’un modeste directeur d’école soucieux de faire la publicitĂ© de son Ă©tablissement.

Une des compĂ©tences essentielles de ce « propagandiste Â», comme l’appelle tendrement Bernays, doit ĂȘtre la psychologie des foules inaugurĂ©e par Le Bon, et dĂ©veloppĂ©e par l’oncle de Bernays. Sans oublier une excellente connaissance du tissu social.

Stiegler a fait de Bernays l’inventeur du marketing. C’est peut-ĂȘtre exagĂ©rĂ©. Mais Bernays, c’est connu, a fait la dĂ©monstration de ses talents auprĂšs de la CIA pour dĂ©manteler, en son temps, le gouvernement du Guatemala.

Ça aussi, c’est de l’Action, comme dirait Lagasnerie, pas de la RĂ©action.

Qui me paraüt la plus efficace, et durable, car en bonne partie invisible. Souterraine, mais non entendue comme l’infiltration via la chaire universitaire ou administrative, à la mode lagasnerienne.

L’individu peut certes se rebeller contre le groupe dont il provient, il peut tenter d’exister contre lui, Ă  son encontre, mais il n’en incarne qu’un moment, une Ă©mulsion passagĂšre, une goutte d’écume, un embrun. Contrairement Ă  ce que pensaient Nietzsche et Carlyle, et la plupart des « souverainistes Â», voire la majoritĂ© des Français, ce ne sont pas les « grands hommes Â» qui font l’Histoire [16]. Ils la manifestent Ă  un moment donnĂ©, ils se dressent Ă  la crĂȘte de la vague, ils lui ajoutent peut-ĂȘtre un petit coefficient de propulsion, mais ils ne l’ont pas suscitĂ©e. Elle vient, la vague, des profondeurs oĂč elle s’est nouĂ©e, fomentĂ©e, sĂ©dimentĂ©e, dans une durĂ©e proprement gĂ©ologique.

C’est donc avec les grands fonds qu’il faut jouer mĂȘme s’ils sont peu ductiles. Le sommet (institutionnel) importe peu, contrairement Ă  ce qu’écrit Lagasnerie dans un moment d’une Ă©tonnante naĂŻvetĂ© – pour un « foucaldien Â» de son espĂšce.

Que faire ?

Je ne sais au juste.

Le plus rĂ©aliste est (malheureusement) d’employer les armes de l’ennemi. De les retourner contre lui. Il est de toute façon plus puissant que nous, disait LĂ©nine avec raison. D’opposer un gouvernement invisible (ou un comitĂ©) Ă  l’autre. D’agir (non pas de rĂ©agir) contre l’action menĂ©e par les cabinets de nudge utilisĂ©s par les politiques au pouvoir (de B. Obama Ă  E. Macron), membres d’un gouvernement invisible bien plus dangereux que l’État profond « thĂ©orisĂ© Â» par l’inoffensif et bavard Front populaire d’Onfray. Plus dangereux car on y a retenu la leçon de Bernays – utiliser les ressources de la psychologie pour influencer subtilement les foules, ou les masses, leur comportement, par le biais des neurosciences, du (neuro)management, du (neuro)marketing, et autres modeleurs de la mentalitĂ© sociale [17].

Le nudging a ses limites, comme ce fut patent (et rassurant) avec la sĂ©quence des Gilets Jaunes. Mais il faut reconnaĂźtre par ailleurs l’état de dĂ©labrement du « public Â» actuel. GĂŒnther Anders a bien raison de n’y voir qu’une population d’ « ermites de masse Â», ce dĂšs les annĂ©es 1950. Qu’est-ce qu’un ermite de masse, si ce n’est un zombie ? Un animal grĂ©gaire au sens rĂ©duit du terme : il se laisse emporter, ballotter, par le troupeau, sans avoir conscience de faire partie dudit troupeau, sans mĂȘme avoir conscience que ledit troupeau existe.

Nous en sommes tous, de ce troupeau, mĂȘme les plus farouches d’entre nous, mĂȘme les plus individualisĂ©s. Nous nous affirmons d’autant plus singuliers que nous affirmons le troupeau dont nous prĂ©tendons nous soustraire.

Brebis galeuse, brebis encore. MĂȘme noir, mouton.

Tout le monde sait « qui Â» est le fauteur du « mal Â» en l’espĂšce. L’image. Neil Postman l’a montrĂ© s’il le fallait dans un livre d’une impressionnante clartĂ© pĂ©dagogique, chiffres Ă  l’appui (l’énorme quantitĂ© de lecteurs dans les classes populaires avant l’invention du tĂ©lĂ©graphe, le taux ahurissant de frĂ©quentation des bibliothĂšques amĂ©ricaines Ă  la mĂȘme Ă©poque, …), Se Distraire Ă  en mourir (affublĂ© d’une mĂ©diocre prĂ©face de Michel Rocard dans l’édition française de 2010). Le passage de l’ Â« esprit typographique Â», c’est-Ă -dire grammatisĂ©, Ă©duquĂ©, structurĂ©, par le livre, Ă  la fascination par l’instantanĂ©itĂ© de l’image illustrant le journal Ă©crit ou tĂ©lĂ©visĂ©, lui-mĂȘme diffusĂ© par des moyens de communication ubiquitaires, aptes Ă  dĂ©livrer l’ Â« information Â» synchronisĂ©e avec la production de l’ Â« Ă©vĂ©nement Â» en live (Breaking News), ce passage, ce changement de paradigme, a tuĂ© la capacitĂ© d’attention, de rĂ©flexion, du citoyen moderne. Et sa capacitĂ© de discrimination de ce qui mĂ©rite attention, rĂ©flexion, ou pas. Ainsi que la lenteur, la maturation, constituant le milieu ambiant d’une pensĂ©e digne de ce nom.

C’est une Ă©vidence, nous la connaissons tous. Nous ne la mesurons pas assez.

« Qu’est-ce qui maintient le systĂšme en place aujourd’hui ? Â» questionne Peter Watkins. Pas la Terreur, rĂ©pond-il immĂ©diatement. Les mass-media. Qui rĂ©pĂštent jour et nuit leurs incantations Ă  la consommation, dans un processus abusivement nommĂ© communication alors qu’il ne met rien en commun, mais renvoie Ă  une opĂ©ration exactement inverse : un producteur versant son contenu dans la gueule ouverte d’un rĂ©cepteur passif, soumis, en continu (sans produire de foie gras). Installant une hiĂ©rarchie mais aussi et surtout l’invisibilitĂ© de cette hiĂ©rarchie. Peter Watkins rappelle bien entendu la complicitĂ© des propriĂ©taires de ces mĂ©dias (des « requins Â») avec un rĂ©gime de production de programmes qu’il qualifie d’autoritaire, et suivant une forme concertĂ©e : la hachure de l’interminable « film Â» par des cuts de 3 Ă  5 secondes, avec un matraquage sonore et une camĂ©ra en perpĂ©tuel mouvement. Forme que Watkins conceptualise sous les espĂšces de la Monoforme, laquelle structure Ă  son tour la totalitĂ© des films, des Ă©missions, visibles Ă  la tĂ©lĂ©vision, au cinĂ©ma, sur internet, dans un montage de plus en plus rapide avec le temps, ce pour empĂȘcher la possibilitĂ© d’une « participation dĂ©mocratique Â» Ă  ce qui est montrĂ© [18]. Une telle frĂ©nĂ©sie de l’image, du son, du montage, est employĂ©e, selon le cinĂ©aste, Ă  rebours de ce dont le cinĂ©ma, la tĂ©lĂ©vision, ces extraordinaires outils de communication, d’authentique communication, sont capables.

Tous les soirs, et plus de 5 heures par jour en moyenne, soit plus d’un tiers de leur temps de veille, les citoyens du monde entier s’assoient religieusement devant leur Ă©cran (petit ou grand) et se livrent, mĂ©dusĂ©s, bave aux lĂšvres, Ă  la tentaculaire Monoforme qui extirpe du plus profond de leur esprit les racines d’un questionnement rĂ©flexif, d’une pensĂ©e.

Peter Watkins a choisi de se rebeller contre la Monoforme en sortant des rĂ©seaux habituels de diffusion du film mais surtout en inventant une forme qui n’appartient qu’à lui, qu’illustre exemplairement son film sur la Commune. Je ne veux pas mĂȘme tenter de dĂ©crire cette forme si particuliĂšre, je vous y renvoie in situ [19].

*

Il est plus que temps de ramasser ma « rĂ©ponse Â» Ă  Sortir de notre impuissance politique, lequel livre aura au moins eu le mĂ©rite de me faire sortir de mes gonds spĂ©culatifs, et je sais ne pas ĂȘtre le seul dans ce cas. Je rĂ©ponds aux points saillants du livre exposĂ©s au point I.

  • Oui, il faut recouvrer une « effectivitĂ© politique Â». Le monde tangue, l’assiette branle, jusqu’à ce que le collapse « climatique Â» se produise, dans quelques dĂ©cennies Ă  peine. L’urgence est dite et connue, mais, comme le rĂ©pĂšte F. Lordon, nous n’en tirons pas les consĂ©quences.
  • Non, il ne faut pas rĂ©puter comme dĂ©suĂštes les manifestations publiques du mĂ©contentement. Il faut visibiliser l’état conflictuel du monde, enseigner par la pratique son inĂ©vidence, son innaturralitĂ©. La manifestation permet en outre de se compter, de prendre conscience de ce que l’individu « Ă©clairĂ© Â», dĂ©logĂ© du fauteuil illuminĂ© par l’écran, se compte encore par milliers, qu’il n’est pas seul. L ’ « expression Â» est alors Action. Roboration. Outre que le pouvoir rĂ©flĂ©chira Ă  deux fois, avant de provoquer Ă  l’émeute. Ne laissons pas les avenues ouvertes Ă  son expression Ă  lui ! Il a toujours craint la rue.
  • L’action directe est sublime. Elle dĂ©signe donc le point miraculeux de l’Action, quand cette derniĂšre peut se ramasser Ă  sa pointe, au sommet, en un individu, ou un petit groupe, quasi gĂ©nĂ©riques. Elle ne peut, vu son caractĂšre exceptionnel, se poser en critĂšre de l’effectivitĂ© politique. L’individu est un moment de dĂ©phasage du groupe (communautĂ© ou sociĂ©tĂ©). C’est lui, le groupe, qui, toujours, agit. Lui qu’il faut contribuer Ă  susciter, Ă  rĂ©veiller (comme Socrate, autre sublime avatar du Saint, avec AthĂšnes). MalgrĂ© l’éventuelle rĂ©pugnance de la part de l’individu Ă  s’engluer comme dit Giono.
  • Nul besoin d’ Â« entrisme Â» dans les hautes sphĂšres du pouvoir. Ce dernier n’est pas naĂŻf et l’on voit, on en a tous un exemple, ce qu’il est capable de faire d’un individu volontaire, animĂ© des meilleures intentions. Tous les enseignants ont en tĂȘte l’exemple d’un des leurs promus Ă  la « direction Â» ou Ă  l’ Â« inspection Â», et ont pu mesurer dans les faits la transformation qui s’est la plupart du temps opĂ©rĂ©e de leur valeureux collĂšgue. On imagine sans peine le coefficient de transformation par l’Institution Ă  l’échelon de postes Ă  plus grande « responsabilitĂ© Â». On fait troupeau en haut, comme en bas, dans la sociĂ©tĂ©. D’oĂč la mĂ©diocritĂ© du personnel politique et de ceux qui dĂ©sirent le pouvoir, en gĂ©nĂ©ral (comme l’avait dĂ©jĂ  remarquĂ© Platon il y a 2500 ans ; il y a lĂ  de l’invariant).
  • L’usage de la violence doit ĂȘtre soigneusement rĂ©flĂ©chi. À l’endroit de la personne, il est la plupart du temps « contre-productif Â». TĂ©moin l’affaire du cambriolage du regrettable Bernard Tapie. MĂȘme les plus dĂ©munis se sont Ă©mus de l’état du vieux requin malade, tabassĂ© par les cambrioleurs (issus de l’immigration, une chance pour les mĂ©dias actuels). Et son invitation au journal tĂ©lĂ©visĂ© de 20h, sur TF1, leur a semblĂ© chose naturelle. La violence doit ĂȘtre pensĂ©e dans le cadre du spectacle, de sa photogĂ©nie, elle est alors affaire d’experts dans la manipulation de l’image. Le violentement de l’ĂȘtre humain, sauf dans les sĂ©ries de Netflix, ou pour le recrutement de dĂ©classĂ©s pour le Jihad, n’est pas photogĂ©nique. Il n’en est pas de mĂȘme avec le matĂ©riel, c’est Ă©vident. Saboter plutĂŽt qu’agresser.
  • La Monoforme rĂšgne indiscutablement. C’est l’arme la plus puissante du pouvoir en place, et ce dernier en use avec la conscience aiguĂ« de son efficacitĂ©. Mais cette arme est d’une puissance telle que personne ne la maĂźtrise complĂštement, et de fait elle Ă©chappe souvent aux mains qui croient en jouer. Pour quoi on ne peut rĂ©sister Ă  une pareille arme industrielle, ultrasophistiquĂ©e, algorithmisĂ©e, avec les armes artisanales d’un Peter Watkins. Lui Ă©duque les Ă©veillĂ©s – ou en passe de l’ĂȘtre. Les destituĂ©s. Il faut aussi des Ă©ducateurs qui mettent les mains dans le cambouis, ou le circuit imprimĂ©. Pour quoi il faut plonger dans la sociĂ©tĂ© jusqu’en ses grands fonds communautaires, dans les rĂ©seaux arachnĂ©ens, les algues grĂ©sillantes, de la Monoforme qui massifie, au fond de la Matrice oĂč ça bouillonne ; d’oĂč la Vague peut toujours se lever jusqu’à percer les cuves. Il faut par consĂ©quent user de la capillaritĂ© des « rĂ©seaux sociaux Â» numĂ©riques, au sens le plus Ă©tendu du terme, jouer des effets domino, des effets papillons, avec le risque qu’ils se jouent de nous, car appuyĂ©s avant tout sur l’affect comme le savait E. Bernays.
  • Le discours rationnel n’a d’incidence qu’emportant l’affect. Une idĂ©e seule ne fait rien bouger – qu’une autre idĂ©e, au mieux. L’idĂ©e doit alors ĂȘtre conçue dans sa dualitĂ©, et comme telle (conceptuelle et affective). D’oĂč l’importance, comme l’écrit Chantal Mouffe, du tribun. Non seulement du cĂŽtĂ© des hommes politiques, mais aussi et surtout des philosophes, des penseurs plus largement, s’exprimant dans les mĂ©dias (dominants ou « alternatifs Â»), Ă  la surface – oĂč quelques rides commencent Ă  s’enrouler.
  • En plus de l’agitation (l’agitement ?) du bouillon des rĂ©seaux sociaux, au fond, il est nĂ©cessaire, Ă  la surface, de prĂ©voir des « tribunes Â», non seulement pour les politiques, ou les philosophes, mais aussi les « gens ordinaires Â». Rendre visible lĂ  aussi. Tout un travail d’ocĂ©anographe.
  • Il est important de rendre visible, enfin, le conflit de gĂ©nĂ©rations actuel. Les jeunes ont tout Ă  perdre et le savent. Les vieillards aux manettes (certains Ă  peine quarantenaires) sont en Ă©tat de mort cĂ©rĂ©brale et n’ont plus les moyens de penser que la mort effective les attend, comme nous tous, s’ils persistent dans la vĂ©nĂ©ration de la « croissance Â». Il est important de travailler avec, sur, les jeunes. Sur ce point, Lagasnerie a raison – il n’y a aucun intĂ©rĂȘt Ă  discuter avec les « puissants Â» [20].

     

Je ne dĂ©friche lĂ  que quelques vagues pistes pour la constitution d’ « un Â» contre-gouvernement invisible, lequel pourrait, devrait, prendre le tour d’une fĂ©dĂ©ration de type anarchiste, oĂč l’individu vague Ă  son grĂ© d’un groupe ou d’une « association Â» Ă  l’autre, dans le seul souci d’ouvrir, de libĂ©rer, le RĂ©el.

L’affect, dans sa brutalitĂ©, sa naĂŻvetĂ©, intrinsĂšques, travaille seul dans le temps court. La raison a besoin d’un temps que nous n’avons plus. L’affect seul, canalisĂ© par une raison qui mesure donc ses propres limites, sera capable de rĂ©agir Ă  l’urgence de la « crise Â».

Cet affect, ces affects, je ne sais quels ils peuvent (ou doivent) ĂȘtre en l’occurrence. Je les espĂšre non-tristes [21]. PlutĂŽt affirmatifs que strictement rĂ©actifs – mĂȘme s’ils sont bien obligĂ©s d’exploser en rĂ©action Ă  l’étouffement gĂ©nĂ©ral, comme le souffle explose quand l’apnĂ©ique regagne enfin la surface.

Il est bien difficile aujourd’hui de formuler un beau Oui, les amis. Et de le transmettre, de le lĂ©guer, Ă  ceux qui (nous) importent.




Source: Lundi.am