Août 9, 2021
Par Lundi matin
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De tous temps, le pouvoir et ses commis ont un souci majeur qui leur vaut bien des dĂ©penses d’effort et d’énergie. Celui de signaler Ă  la multitude le droit chemin dont il vaut mieux ne pas s’écarter, de lui prescrire des modĂšles sur lesquels il conviendra de calquer le comportement.

Du berceau Ă  la tombe, ils arrosent le commun de bonnes leçons. Le sermon Ă  la table familiale, l’abrĂ©gĂ© de morale, le bouquin scolaire [2], le code du travail, le monument de la littĂ©rature, le discours patriotique, tout cela et beaucoup plus pour nous apprendre un rĂŽle Ă©crit par des tiers. Un rĂŽle que l’on devra reproduire, qu’on nous fera rĂ©pĂ©ter Ă  satiĂ©tĂ© jusqu’à ce qu’on le joue Ă  perfection.

Seul le rĂŽle compte. Celui du citoyen responsable ou du hĂ©ros intrĂ©pide, du pĂšre de famille exemplaire ou du patriote surexcitĂ©, du saint irrĂ©prochable ou du pilier de la tradition, de l’ouvrier appliquĂ© ou du soldat disciplinĂ©. Au choix. Pour le reste, on ne s’inquiĂšte guĂšre de savoir qui la personne est au fond. Chez l’homme, on ne voit que la bĂȘte Ă©masculĂ©e qu’il faut dresser pour la faire parader dans le cirque de la vie. L’apparence est tout, qu’on apprenne donc Ă  dissimuler. La vie devenue une rĂ©pĂ©tition thĂ©Ăątrale…

Il faut se ressaisir. On veut te transformer en une enveloppe creuse ? DĂ©chire-la, trouve donc ta flamme vive et accroches-y ton regard. ProtĂšge-la, fais-la grandir. Par dessus tout, respecte ta propre personne. Que personne ne te conduise Ă  faire ou Ă  dire quoi que ce soit de contraire Ă  ta vĂ©ritable nature. [3]

. . . . .

Il faut le gĂ©nie dĂ©lirant du publicitaire pour recommander au lascar soucieux d’individualitĂ© de courir aprĂšs la derniĂšre tendance mode. Le plus Ă©tonnant est que ça puisse marcher. On le voit Ă  chaque instant. Tout le monde se rue pour contrefaire son modĂšle de choix. Plus on devient Ă©gal, plus on affirme son unicitĂ© ! Cela serait la libertĂ©.

D’ailleurs, la sociĂ©tĂ© n’a-t-elle pas homologuĂ© un Ă©ventail de modĂšles pour chaque volet de la vie ? Laissons de cĂŽtĂ© les codes vestimentaires, ou le type de vĂ©hicule dans lequel on se dĂ©place, ou le logement oĂč l’on habite, ou les loisirs d’option – les modĂšles s’y sont imposĂ©s jusqu’à devenir invisibles, on les suit sans s’en rendre compte. Les modĂšles pĂšsent aussi bien d’une main d’airain dans la sphĂšre du quant-Ă -soi, le domaine personnel intime que chaque personne dĂ©sirerait prĂ©server.

En religion tu peux choisir l’église Ă  ta convenance : catholique, Ă©vangĂ©lique, judaĂŻque, bouddhique, musulmane, sataniste, 
 mais gare Ă  toi de ne pas en avoir d’église ! En politique, tu trouveras toujours un parti Ă  l’arĂŽme qui flatte le mieux tes papilles, mais fais gaffe de n’ĂȘtre pris pour un anti-social si tu prĂ©fĂšres t’abstenir, ça c’est exclu ! Dans ton quotidien, tu as le choix du rĂ©seau social le plus Ă  ton goĂ»t, du smartphone que tu tiens le mieux en main, des « applis Â» qui te facilitent le plus la vie, des canaux TV qui t’apportent la programmation qui te fait titiller. Mais prends garde de ne pas te faire la rĂ©putation de celui qui n’est pas abonnĂ© Ă  un rĂ©seau, qui n’utilise pas de smartphone ou ne regarde pas la TV – ce sont lĂ  officiellement les « premiers signes d’un procĂšs de radicalisation en marche Â» [4] – faut pas jouer avec le feu !

En l’état des connaissances, nous dit-on, nous sommes tous biologiquement Ă©gaux Ă  concurrence de 99,6 %, le solde de 0,4 % de variation, qui reprĂ©sente cependant 12 millions de paires de base de l’ADN, pouvant expliquer bien des diffĂ©rences entre les individus.

Peut-ĂȘtre la mĂȘme dichotomie rĂ©git-elle la psychologie et la sociologie. Tous Ă©gaux Ă  99,6 % et une maigre tranche de 0,4 % d’originalitĂ© ! Raison de plus pour s’y cramponner – c’est dĂ©jĂ  si peu !

Il se peut que les maĂźtres du monde rĂȘvassent d’une sociĂ©tĂ© humaine en tous points semblable Ă  celle des fourmis. Des milliards d’individus sans individualitĂ©, s’affairant sans rĂ©pit Ă  quĂȘter et Ă  amasser pour alimenter l’insatiable appĂ©tit des larves, des nymphes et des reines. Des ĂȘtres sans sexe, sans plaisir, sans Ă©tats d’ñme, sans autre joie que celle de collecter et ensuite fournir Ă  la communautĂ© le fruit de leur labeur. Des crĂ©atures asservies, organisĂ©es en castes, chacune dotĂ©e d’une morphologie adaptĂ©e Ă  l’accomplissement de tĂąches spĂ©cifiques : fourrageuses, guerriĂšres, nourrices, soignantes, concierges, Ă©boueuses, cultivatrices ; dans certains cas, capables de se transformer biologiquement pour passer d’une tĂąche Ă  l’autre et supplĂ©er au manque de spĂ©cialistes qui menace le bon fonctionnement de la collectivitĂ©. Un admirable univers oĂč seul l’altruisme rĂšgne, si on ose appeler ainsi la totale soumission de l’individu Ă  la collectivitĂ©, oĂč la jouissance suprĂȘme serait le sacrifice total et Ă©ternel de l’individu Ă  la prospĂ©ritĂ© de la sociĂ©tĂ©.

Mais l’humain est contrariant. Ses 0,4 % d’originalitĂ© se mettent de travers pour casser l’harmonie ronronnante de la fourmiliĂšre que d’aucuns souhaiteraient tant. C’est que ces 0,4 % suffisent pour faire grincer les rouages, engorger les tuyaux, bloquer l’engrenage, bref provoquer des ratĂ©s. Les indignĂ©s, les occupants des places, les bloqueurs des rond-points, les mouvements nuits-debout en sont autant d’échantillons.

Alors certains idĂ©alistes se prennent Ă  espĂ©rer que les manipulations gĂ©nĂ©tiques, de concert avec les nanotechnologies et les technologies de l’information, sauront un jour relever le dĂ©fi et mettre un terme Ă  la gabegie en rendant l’ADN 100 % semblable chez tous les humains et en effaçant des cerveaux ce fĂącheux reliquat de 0,4 % d’originalitĂ© qui empĂȘcherait la sociĂ©tĂ© de tourner en rond. [5]

En attendant ce matin mĂ©morable, il faut bien faire quelque chose pour gagner du temps, il faut trouver un palliatif. Les maĂźtres ont fort bien compris que le dressage des esprits ne rĂ©sulte que lorsque l’on s’adresse, non pas Ă  la raison, au savoir ou Ă  l’éthique, mais aux pulsions, aux sentiments, aux intĂ©rĂȘts, aux convoitises ou aux prĂ©jugĂ©s du public cible. Ils savent depuis Épicure que l’homme est une crĂ©ature qui recherche le plaisir et fuit la douleur. Ils se mettent donc en frais pour l’allĂ©cher, en lui faisant miroiter mille promesses de plaisirs de toute sorte. Les flots de publicitĂ© lui murmurent les voluptĂ©s des ripailles dĂ©bridĂ©es. La tĂ©lĂ© l’entraĂźne au beau milieu des plus brillants raouts du monde. Les Ă©vĂ©nements sportifs procurent l’ exutoire par oĂč s’épanchent ses pulsions sadiques. Les rassemblements partisans lui offrent un ersatz de guerre oĂč il Ă©crase symboliquement l’ennemi honni. Le cinoche lui offre des rencontres Ă©rotiques sublimes, fussent-elles vicariales. Les narratives Ă©difiantes le gratifient d’une fĂ©erie oĂč il s’incarne dans le hĂ©ros Ă©thĂ©rĂ©, sĂ©raphique, etc.

Autant pour les plaisirs. Mais les souffrances alors ? Bien entendu, faisant la sourde oreille aux mots d’Épicure qui, lui, il recommandait la parcimonie dans la recherche du plaisir, sous peine de devoir payer cher les excĂšs, les maĂźtres dissimulent soigneusement ce que nous coĂ»teront vraiment les jouissances rĂ©elles ou factices dont ils nous pourvoient. Dans ce chapitre, ils font comme s’ils devaient « raser toujours gratis Â» ! Aux imprudents de se dĂ©pĂȘtrer du bourbier oĂč ils se laissent enliser.

À l’inverse, les menaces se multiplient pour dĂ©courager toute vellĂ©itĂ© de dĂ©viation. La machine Ă  lĂ©gifĂ©rer en produit des cascades et le pouvoir judiciaire s’équipe des moyens nĂ©cessaires pour les mettre Ă  exĂ©cution Ă  la moindre incartade. En maniant la carotte des jouissances et le bĂąton de la rĂ©pression, les pouvoirs espĂšrent tenir en place le couvercle de la marmite sociale, en attendant qu’advienne cet admirable monde nouveau de la conformitĂ© Ă  100 % qu’ils appellent de leurs vƓux les plus ardents.

Seule la prĂ©servation intransigeante de l’étincelle originale qui habite chacun de nous fera Ă©chec Ă  ce destin de fourmi qu’on nous rĂ©serverait volontiers. Tout reprĂ©sentant de l’espĂšce humaine soucieux de la survie de celle-ci, ne saurait y contribuer qu’en affirmant jalousement son originalitĂ©, en devenant ce qu’il est, en ne suivant que soi-mĂȘme.




Source: Lundi.am