Janvier 11, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Je me prends pour un personnage d’une nouvelle de Haruki Murakami . En DĂ©cembre 2014, j’avais chroniquĂ© un spectacle adaptĂ© de la nouvelle Sommeil au ThĂ©Ăątre de l’Ɠuvre avec Nathalie Richard. J’ai relu cette chronique qui me parait rĂ©sumer justement le propos de Haruki Murakami. Il y manque cependant l’ampleur, le zeste de folie, la pirouette, enfin ce mouvement de la pensĂ©e qui rĂ©siste Ă  l’analyse, au raisonnement.
Haruki Murakami a une perception de la condition humaine somme toute assez proche de celle de Camus ou de Sartre dans leurs romans respectifs, L’Étranger ou La NausĂ©e.
La vie de ces personnages semble Ă  ce point programmĂ©e par toutes ces actions qui ponctuent irrĂ©mĂ©diablement la journĂ©e : lever, petit dĂ©jeuner, douche, bureau, dĂ©jeuner etc
 que les protagonistes finissent malgrĂ© eux par s’enliser, se dĂ©personnaliser en quelque sorte et s’oublier.
L’art de s’oublier ! L’univers de Haruki Murakami n’est guĂšre joyeux. Tout se passe pourtant comme si l’auteur se rĂ©jouissait de tendre au lecteur une page de vie qui ne serait que la face immergĂ©e ou visible de l’iceberg inimaginable, inatteignable.

photo d’AndrĂ© Mouton
Sa technique est trùs instructive. Je l’imagine volontiers observer le monde comme on regarde à l’envers un cafard agiter malheureusement ses pattes.
Il balance le pendule de tous ces repĂšres qui nous rattachent Ă  la rĂ©alitĂ© jusqu’à satiĂ©tĂ©. A la fin, il y a toujours quelque chose qui cloche et le lecteur qui s’identifie au personnage le plus souvent ordinaire, ne sait si c’est lui-mĂȘme qui cloche ou la rĂ©alitĂ© ou son ombre.
Tirer par le manche cela qui dĂ©passe ou cela qui nous fait de l’ombre. Quel intĂ©rĂȘt y a-t-il Ă  vouloir repĂȘcher son ombre dans le puits ?
S’agit-il d’espĂ©rer un sursaut de sa petite conscience qui entend s’entendre dĂ©glutir avant de s’éteindre ? C’est le couac de l’estomac, le rĂŽt, le sourire, le ventre qui se soulĂšve, le gloussement de la dinde. Quand mĂȘme l’odeur du vomi devient salutaire.

Vous me direz que j’exagĂšre. C’est qu’il y a un trop plein, un trop plein du mode machine comme si nous ne savions plus penser avec notre corps, nos doigts, nos mains, nos nerfs, parce que nous sommes cernĂ©s par nos blablas, nos formules creuses, le qu’en dira-t-on, alors que nous voudrions crever l’écran, ĂȘtre physiquement dans ce monde sans autre intermĂ©diaire que notre peau !

Eze, le 10 Janvier 2021
Evelyne TrĂąn




Source: Monde-libertaire.fr