Octobre 4, 2021
Par Lundi matin
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Je ne suis pas soignant. Ni titulaire de la fonction publique hospitalière. J’occupe un poste de bibliothécaire dans une association de coordination des soins. Mon employeur m’a suspendu de mes fonctions le 15 septembre, faute d’avoir pu produire un certificat de schéma vaccinal complet : je ne suis plus autorisé à me rendre sur mon lieu de travail ; mon salaire ne m’est plus versé en raison de mon absence d’exercice ; mes droits aux congés et mes droits à la retraite sont suspendus ; il m’est interdit de chercher un autre emploi.

La menace avait été clairement exprimée par Emmanuel Macron lors de sa communication du 12 juillet, et depuis sa validation partielle par le Conseil constitutionnel il ne devait plus guère faire de doute qu’elle serait mise à exécution. J’étais donc informé des sanctions qu’encouraient les professionnels du secteur sanitaire et social en cas de non respect de l’obligation vaccinale et, comme plus ou moins la moitié des soignants (selon les métiers et les secteurs d’exercice) qui refusaient encore, au milieu de l’été, de se faire vacciner, j’avais plus d’un mois pour me mettre en conformité avec la nouvelle loi. Le couperet annoncé étant tombé, me voilà donc comptant dans les rangs des quelques milliers (leur nombre semble faire partie de ce qui résiste à l’évaluation) d’illuminés privés de leur emploi – et, tout aussi bien, de leurs moyens de subsistance – pour n’avoir pas satisfait à l’obligation vaccinale dans le secteur de la santé.

On peut débattre de tout sauf des chiffres : j’éviterai donc autant que possible d’en parler, étant moi- même – comme pourrait peut-être le laisser entendre ma profession – plutôt porté sur les lettres, et, mettant à profit le temps de vacance forcée auquel je suis assigné, j’essaierai de me remémorer le mauvais film qui, en quelques mois poisseux, m’a conduit insensiblement du côté obscur de la communauté nationale. Mon dessein n’est pas de revendiquer une vérité susceptible de guider qui que ce soit dans ses actions ou ses pensées, mais d’exposer, avec l’honnêteté dont je suis capable, mes ressentis et mes choix, et peut-être ce qui y a présidé, de manière consciente ou non, en espérant que cela puisse faire écho aux éprouvés, forcément différents, des uns ou des autres. Si elles ne se sont pas appuyées sur une opposition en mesure de bloquer sa mise en Ɠuvre, de nombreuses critiques sont parues pour dénoncer le passe sanitaire, la dérive autoritaire dans laquelle il s’inscrit et le portrait-robot du monde d’après qu’il nous promet [1]. Elles s’accordent en revanche, ou refusent d’émettre un doute quant à l’intérêt supérieur de la vaccination : c’est la ligne brunâtre à ne pas franchir, celle au-delà de laquelle tout n’est que ravage de la pensée critique, infamie, complotisme. Mon inconséquence m’ayant rejeté dans ce marigot, dont on n’a pas manqué de dauber le faible niveau d’instruction de ceux qui y baignent, leurs capacités intellectuelles réduites, ou encore la sénilité de ses représentants (trois empêchements dont j’admets qu’ils puissent chacun m’être opposés, ça vous donne une idée), j’en viens malgré moi à m’interroger sur mon éventuel fond brun – après tout, les sujets que nous sommes sont les produits sociaux de leur temps – démasqué à la faveur de cette crise passion.

Plan de campagne

La campagne de vaccination débute en France à la fin du mois de décembre 2020. Elle concerne alors exclusivement les personnes reconnues comme les plus à risque de développer une forme grave de la maladie. Sans être hostile, je note que le sentiment général vis-à-vis de ces nouveaux vaccins est plutôt circonspect qu’enthousiaste : on attend de voir quels seront leurs effets réels sur la pandémie, et, pour certains, qu’ils fassent la preuve de leur innocuité (sans que cela ne soit encore perçu comme une dérive sécessionniste menaçant le bien commun). Je partage alors globalement cette position attentiste, pas tant choisie en fait qu’imposée par l’organisation de la campagne vaccinale. Les annonces à répétition du nombre de vaccins « réservés Â» par les états, donnant à voir, avec ce que je ressens comme une certaine obscénité, la lutte que ceux-ci se livrent pour l’accès au médicament, dans une course où la puissance de chacun est mise en jeu, me procure un sentiment de vertige et de malaise, lié à la mise à nu d’un certain ordre du monde dans lequel s’inscrivent pleinement ces nouveaux produits de l’industrie pharmaceutique. La lutte contre la pandémie est mondiale, mais les populations n’ont visiblement pas toutes la même légitimité pour accéder aux moyens de s’en protéger. Pire, dans les mois qui vont suivre, certains états ayant thésaurisé des dizaines de millions de doses, se draperont de morale en faisant généreusement don d’une partie de leur excédent de stock à certains pays démunis.

Je n’ai bien sûr pas attendu l’arrivée des vaccins Pfizer et consorts pour m’indigner de l’injustice de ce monde, mais je ne peux pas ne pas relever que cette campagne vaccinale la cautionne et l’entretient. Comme beaucoup, et ce depuis le début de l’épidémie, l’ampleur des moyens mis en Ɠuvre dans la lutte contre le virus me laisse un goût amer, alors que bien d’autres plaies frappent le monde sans que ces mêmes états ayant déclaré la « guerre Â» totale à la pandémie ne voient l’intérêt de prendre des mesures « quoi qu’il en coûte Â», ou ne serait-ce que de lever le petit doigt, contre des fléaux dont ils sont souvent largement responsables, fut-ce par leur inaction délibérée.

Mon appréhension de la situation est encore, je le reconnais, largement orientée par une défiance envers les pouvoirs et leurs relais médiatiques (sous réserve de la valeur de cette distinction) qui ne date pas d’aujourd’hui, mais trouve en l’occurrence généreusement de quoi s’entretenir depuis le début de la crise sanitaire. Sans compter que le matraquage des messages gouvernementaux, dans les gares, à chaque arrêt de train, de tram ou de bus (il y en a une trentaine sur mon trajet domicile- travail, visités deux fois par jour) a proprement de quoi rendre fou : soixante fois par jour, la même voix enregistrée m’enjoint à être « responsable ensemble Â», à mettre mon masque – non pas là où je pourrais parfois penser le mettre – mais correctement sur mon nez, à respecter les gestes barrières… série d’injonctions à traduire l’état d’urgence sanitaire dans chacun de mes gestes, qui suit généralement une autre série remâchant quant à elle les consignes de l’urgence sécuritaire. Il s’agit ici d’un élément de sensibilité, socialement construit et peu conscientisé ; cependant, en observant les discours des uns et des autres, il m’apparaît que le maillage de ce type d’éléments est déterminant dans le choix d’adhérer ou de contester tel ou tel argumentaire.

Voilà le printemps

Les vaccins deviennent accessible aux soignants. Exerçant dans l’enceinte d’un établissement sanitaire, proposition m’est faite, quoique non soignant, de me faire vacciner. Je décline. La pression monte sans doute d’un cran mais, étant donné mon peu d’appétence pour la chose tel qu’exposé plus haut, je ne peux que profiter du fait qu’elle ne soit pas obligatoire – et qu’il n’est pas question qu’elle le devienne – pour m’y soustraire. De surcroît, aucune évolution notable de la maladie, malgré la survenue des variants, ne suscite en moi le sentiment d’être en danger. Je ne m’estime pas à l’abri pour autant, de ce virus ou d’autre chose (j’ai généralement tendance à penser que vivre comporte des risques, y compris celui de mourir, et l’opinion inverse me provoque plutôt un sentiment d’étouffement, d’une vie à ce point sans horizon qu’elle en perd même celui de sa fin). Voilà en ce qui concerne ma petite personne, mais pour les autres ? Évidemment, je continue à respecter les « gestes barrières Â», et mets un point d’honneur à ne pas laisser échapper mes postillons, que mon interlocuteur appartienne à mon cercle proche ou non, d’autant plus s’il est âgé. Je le faisais déjà avant. Avec le recul, force est de constater que je suis très mal préparé aux annonces présidentielles de juillet, et que les semaines suivantes ne vont faire que révéler et augmenter une dérive qui était pour ainsi dire jouée d’avance.

L’annonce, l’été

Ma première réaction à l’écoute des annonces du 12 juillet est de totale incrédulité. Que des gens acceptent de présenter un passeport sanitaire pour entrer dans un bistrot, un cinéma, aller à la piscine… c’est impensable ; que d’autres prennent sur eux de télécharger une application pour contrôler leurs clients, c’est de la science fiction. Quant aux soignants, excédés qu’ils sont par leurs conditions de travail, le sous-effectif chronique, la suppression des lits, c’est une provocation à la révolte que de les menacer d’une suspension de salaire s’ils refusent de se faire vacciner. J’ai déjà eu par le passé maintes fois l’occasion de me faire la réflexion que j’étais tout sauf un visionnaire en matière de politique. Dans les jours qui suivent, alors qu’aucun démenti n’est encore paru à propos de la sortie de piste présidentielle, j’apprends au contraire qu’un avant-projet de loi a été rédigé, accessible sur un site officiel. Il contient une liste des types de structures pour lesquelles la vaccination sera rendue obligatoire. Contre toute attente, quoique que relevant d’une sous-catégorie amphibie difficilement situable, le type de dispositif dans lequel j’exerce appartient à la liste des nominés.

Essayant autant que possible de me garder des réactions extrêmes, je décide toutefois de participer, en famille, à la manifestation du samedi contre le passe sanitaire (à l’époque – deuxième quinzaine de juillet – ni dans les discours de l’état ni dans les rangs de ses contempteurs les plus radicaux ces manifestations ne sont acquises à l’extrême droite ; il m’eût en outre fallu bien plus d’imagination que j’en ai pour le constater par moi-même). Il s’agit peut-être d’abord pour moi, plus que de contribuer à la formation, dans la rue, d’un rapport de force susceptible de contrecarrer des mesures dont je peine à me convaincre de la réalité, que de répondre au besoin que j’éprouve de rechercher la confirmation tangible que d’autres personnes ont entendu la même chose que moi. La manifestation se déroule aux cris du même mot scandé en boucle, qui amuse beaucoup les enfants, et ce sont sans doute eux qui le crient le mieux : liberté. Trois syllabes répétées à satiété, n’aboutissant à rien d’autre qu’à leur répétition, insouciantes de spécifier quelles réalités elles désignent. On a beaucoup glosé sur la vacuité du mot, en même temps qu’on dénonçait la vision étriquée qu’en avaient a priori les manifestants : liberté d’aller au resto, de fréquenter les terrasses des cafés, ou de prendre l’avion pour Ibiza. Ne s’agit-il vraiment que de ça ? N’est-ce pas au contraire cette acception étroite du mot qui a conduit des millions de personnes, suite à la communication présidentielle, à se ruer dans les centres de vaccination de crainte de se voir privées de restaurants pendant leurs vacances ? À ce titre, séparer le bon grain altruiste des vaccinés de l’ivraie égoïste des non-vaccinés comme on nous en rebat les oreilles, me semble pour le moins contestable, comme toute position politique qui ne s’envisage qu’à partir d’une supériorité morale autoproclamée. Jailli dans la fébrilité du moment, ce mot qui brouille bien plus qu’il n’exprime un sentiment obscurément partagé, n’est-il pas le symptôme qu’à force d’injonctions, d’infantilisations, d’appels à l’obéissance (pardon, à la responsabilité), de matraquages (si besoin au sens propre), nous sommes privés de quelque chose au point de ne plus pouvoir le dire ? Ne désigne-t-il pas, plutôt qu’une atteinte à la liberté de jouir sans entraves et au mépris de l’autre, une inquiétude quant à la légitimité de celle de sentir, de penser, et de tenter d’y accorder ses actes ? Combien de personnes ont-elles pu dire, quelles que soient leurs raisons, ne pas souhaiter se faire vacciner, mais l’avoir fait quand même pour sauver leur emploi, poursuivre des activités sportives, associatives… ? Comment appréhender, hors cas pathologique, ce sujet qui agit à l’inverse de ses pensées, voire même qui ne s’y reconnaît plus ou les dénigre ? Quoiqu’il en soit, la chose m’aurait semblé plus claire et plus simple si les manifestants s’étaient contentés de puiser des slogans dans la dénonciation de la dérive autoritaire et policière du pouvoir, ou dans celle de la réduction du vivre ensemble au seul horizon de la technosurveillance.

La coupure des vacances, qui vont nous mener, ma petite famille et moi, en des lieux reculés du territoire national, parfois plus que tendanciellement autonomistes, ne va hélas pas encourager ma faculté limitée à saisir ce que possède de concrètement et d’éminemment applicable une loi passée à la va-vite, en court-circuitant le processus législatif normal, et validée seulement en partie par le conseil constitutionnel. Le fait est que je n’arrive toujours pas à faire le lien entre l’obligation vaccinale et, comme le reconnaissent les fabricants eux-mêmes, l’efficacité médiocre du produit en question : il n’empêche ni de contracter ni de transmettre le virus, pas même de développer une forme grave de la maladie [2] ; qui plus est, la protection qu’il offre, et que je ne dénie pas, fond si vite dans le temps qu’elle nécessite l’injection d’une nouvelle dose tous les six mois. Je n’insiste pas, chacun a dû se repasser cent fois ces éléments dans la tête. Je ne peux toutefois m’empêcher de penser qu’en des temps moins confus, on aurait bien plutôt discuté de l’autorisation de mise sur le marché de ces médicaments, que légiféré sur leur caractère obligatoire. Quant à l’obligation pour les professionnels de santé, on l’assimile à celle du vaccin contre l’hépatite B, sauf qu’entre la mise au point de celui-ci et la promulgation de la loi le rendant obligatoire il s’est écoulé près de dix ans, dix années au cours desquelles il a pu démontrer autant la qualité que la durabilité de la protection qu’il offrait, puisqu’il ne nécessite aucun rappel. Certes, la situation est différente, et l’on pourrait débattre à l’infini de ces arguments sans que jamais nos sensibilités ne s’accordent, ne serait-ce que sur la légitimité d’un dissensus. Toujours est-il que je me retrouve face à une situation qui m’échappe, et que même dans mes meilleurs délires dystopiques je n’avais pas imaginée : que mon employeur puisse légalement exiger de moi que je « consente Â» à me faire administrer un produit, sous peine d’être en droit de me priver de rémunération. N’y a-t-il pas là de quoi éprouver une forme de sidération, à ne devoir en définitive son maintien dans le corps social qu’à l’injection d’un vaccin de l’industrie pharmaceutique ? Je comprends qu’on touche là à la valeur des libertés individuelles face au bien commun, mais quel bien commun avons-nous encore à partager, quels moyens sommes-nous prêts à mettre en Ɠuvre pour le défendre, et qui est-il légitime pour le faire ? Questions oiseuses peut-être, infantiles, irresponsables, égoïstes, libérales, fascistoïdes, mais à quelles conditions peut-on les juger telles ? Sans doute, si le portrait d’Emmanuel Macron trônait au-dessus du lit conjugal je verrais les choses différemment. Mais ce n’est pas le cas.

La suspension de septembre

Suspendre : faire pendre, attacher par-dessous, suspendre en offrande ; mais à quoi suis-je donc suspendu, pour quel sacrifice ? Laisser pendre, laisser pour pendu. Il semble bien que le corps social ait décidé de se purger de ses parties malades. Je profite de ce moment de suspension, ou une dépendaison est encore possible, et encouragée, pour entreprendre mon aggiornamento : qu’est-ce qui m’empêche de franchir le pas de ce monde d’après, dont on a volontiers raillé la promesse, mais qui est désormais pour ainsi dire à portée d’aiguille, offert sur un plateau ? Ne suis-je pas vacciné contre l’hépatite B, le tétanos, la diphtérie, la poliomyélite et qui plus est à jour dans mes rappels ? Ai-je jamais rechigné à prendre un médicament quand mon état de santé l’exigeait, ne serait-ce qu’un Doliprane pour m’être la veille laissé aller à consommer un mauvais breuvage dans une mauvaise quantité ? Sans doute, ce n’est pas parce qu’on accepte de se faire injecter un vaccin, qu’on approuve toute nouvelle obligation vaccinale sans la questionner, surtout lorsqu’elle surgit de manière aussi précipitée. Mais qu’y a-t-il pour moi de si spécial dans ce vaccin et dans l’obligation qui y est attachée ? Pas la rapidité avec laquelle il a été mis au point : après tout ne peut-on admettre qu’elle est le résultat de la mobilisation inédite et des forts investissements consentis par les laboratoires, justifiés d’un point de vue économique par la promesse de profits colossaux ? Par ailleurs, les chercheurs ont pu profiter du fait que les coronavirus étaient déjà connus et étudiés

depuis de nombreuses années. Les vaccins ont également subi les phases de test leur permettant d’accéder au marché, et leur mise en Ɠuvre dans des proportions jamais vues ne pallie-t-elle pas en partie le manque de recul temporel que nous avons sur leurs effets indésirables ? Enfin, je ne suis pas non plus phobique des nouvelles technologies, et ne possède en tout cas pas la moindre compétence pour mettre en doute les bienfaits ou les dangers de l’acide ribonucléique messager. Reste que la prise de médicaments, comme nous le rappellent régulièrement les campagnes de mise en garde contre les recours excessifs aux antibiotiques, n’est jamais anodine quant à ses conséquences imprévisibles à long terme sur la santé globale de la population, et qu’elle met en jeu la capacité de nos corps à produire des réponses immunitaires aux mauvaises rencontres que leur réserve leur environnement [3].

Mes doutes et mes craintes ne concernent pas tant le vaccin lui-même finalement, que le choix qui a été fait d’une politique de vaccination coercitive. Un premier motif d’inquiétude tient à la perspective d’être entré dans un cycle durable de rappels vaccinaux, puisque d’une part ils conditionnent pour chacun le renouvellement de son passe sanitaire, et que d’autre part, si les coronavirus existaient avant la pandémie, il n’y a aucune raison que la fin de celle-ci mette un terme à leur existence ni à leurs mutations, a fortiori dans les « pays à faible revenu Â» n’ayant pas accès à la vaccination. Il serait bien sûr délirant d’attribuer à « Big pharma Â» le cynique projet de vouloir, aux dépens de certaines populations, entretenir la menace pandémique ; mais dans un contexte où plus personne ne doute que le rythme d’apparition des zoonoses est appelé à s’accélérer dans les années à venir, il est tout de même peu rassurant que la prise en charge de la santé de l’humanité soit suspendue à la possibilité ou non pour l’industrie pharmaceutique de produire des médicaments rentables. Par ailleurs, si le principe de l’obligation vaccinale a été imposé sans susciter de véritable résistance dans le cadre de la pandémie actuelle, comment ne le considérera-t-on pas comme un acquis pour les crises sanitaires à venir, dans des contextes tout aussi confus, aimantés par la même tentation autoritaire ?

Une deuxième source d’inquiétude tient à la nature même de la solution choisie pour sortir de la crise. À force d’études et de rapports, il est désormais admis que notre modèle économique, en raison de ses impacts sur l’environnement (déforestation, expansion urbaine, élevage intensif…) et de la multiplication des flux de marchandises, est largement responsable de l’apparition des zoonoses et de leur diffusion rapide à l’échelle planétaire : n’a-t-il pas fallu que le virus survienne dans une des plaques tournantes de l’économie mondiale pour qu’il se répande aussi vite ? Or les espoirs justifiés mis dans le vaccin pour éteindre la pandémie ont pour contre-effet, dans le meilleur des cas, d’ajourner la remise en cause de ce système économique dont on s’accorde pourtant à dire qu’il ne peut être durable. La conséquence en est que le « monde d’après Â» est en parfaite continuité avec celui qui l’a précédé, comme l’attestent les expressions convenues des journalistes qui ne parlent plus désormais que de « retrouver le monde d’avant Â». De plus, le fait que le vaccin soit le produit d’une industrie parfaitement intégrée à l’ordre capitaliste (que ce soit au niveau de la recherche, de la production ou de la finance), et qui en est à certains égards l’une des meilleures réussites actuelles, ne peut que cautionner l’idée que le système reste capable d’apporter les réponses aux crises qu’il suscite, confortant ainsi ceux qui le défendent, et démontrant à ses pourfendeurs combien leurs critiques sont mal fondées. La légende entretenue dès l’école du phénix capitaliste, du système résilient capable de se renouveler sans cesse pour surmonter ses crises, a encore de beaux jours devant elle.

Enfin, je ne ferai que mentionner, parce qu’elles contribuent à saper toute prétention des gouvernements à étayer leurs mesures sur un rapport de confiance, le long passif des collusions entre les laboratoires et les pouvoirs politiques. Sauf à penser qu’elles aient brutalement disparues face à l’intérêt supérieur de la lutte contre la pandémie, on peut légitimement s’interroger sur l’influence qu’elles ont eue dans la séquence s’étendant des négociations sur l’accès et le prix des vaccins, à la décision de mettre en place un passeport sanitaire. Je n’ai évidemment aucune réponse à apporter, mais le fait est que cette question demeure irréductible, et qu’elle entache les choix autoritaires des pouvoirs en place. S’il s’agit ici d’une expression caractérisée de défiance envers l’autorité de l’état, sans en tirer aucune vanité mais sans en éprouver de honte non plus, ce n’est que je sache ni une infamie ni un délit.

Je me suis efforcé, dans ce qui ressemble à un bilan moral et subjectif de ma situation, de centrer mon propos sur l’obligation vaccinale, en mettant de côté la question du passe sanitaire. Ce choix s’explique d’abord par le fait que d’excellentes critiques ont déjà été produites à ce sujet, sous différents points de vue et angles d’attaque, et mieux vaut y renvoyer que de les redire. Mais ce que j’ai voulu questionner avant tout, c’est le consensus qui voudrait qu’une ligne de démarcation partage la société entre les pro-vaccination, fréquentables, démocrates pour tout dire, et les anti. Cette vision impose un raccourci commode mais insatisfaisant quant à l’appréhension de la division bien réelle produite par ces mesures : est-ce que je me sens plus en affinités, ou en sympathie, avec des discours libéraux, sécuritaires, identitaires selon qu’ils émanent de personnes pro ou anti- vaccination et/ou passe sanitaire ?

Je mets également en doute qu’on puisse dissocier l’adhésion à la vaccination obligatoire de l’adhésion au passe : ce dernier est, dans la société réellement existante, la modalité de mise en Ɠuvre de la première. Et je pense qu’il n’a échappé à personne que la vaccination engendre automatiquement la mise au monde d’un passe personnalisé. J’admets qu’on puisse produire des contorsions théoriques (et pourquoi pas qu’elles soient valables) pour concilier inconditionnalité de la vaccination et refus du passe, mais qui, dans la pratique, disposant du précieux laissez-passer refusera de le présenter quand il lui sera exigé pour conserver son emploi, entrer dans un cinéma, prendre le train ou lors du contrôle inopiné d’une terrasse de café ; ne serait-ce qu’au regard du prix à payer, mais aussi de l’incompréhension que ne manquera pas de susciter son geste. D’un point de vue purement spéculatif, se faire vacciner, pour le bien de la collectivité naturellement, et refuser de produire son QR code lorsqu’il nous est demandé, ne serait-ce pas se trouver exclu de la société même dont on prétend participer à la protection ?

J’ai le sentiment que vaccination obligatoire et passeport sanitaire sont les produits d’une même société parvenue à une forme de maturité : s’ils se justifient par le souci de protéger la population du virus, ils sont libérés de toute ambition de préserver la survie de ceux qui n’y souscrivent pas. Le fait est que pour ceux-ci, la première conséquence de leur choix n’est pas de tomber malade, mais d’être exclu du corps social. C’est un peu le rêve d’une société libérale qui, en une intervention d’une demi-heure, par un soirée grise et humide indigne d’une mi-juillet, trouve la formule de son accomplissement le plus condensé : produire de l’exclusion et renvoyer à leur responsabilité ceux qui en sont victimes. Comme si l’exercice du pouvoir n’était l’exercice du pouvoir que s’il se montrait en mesure (ou en démesure) de priver de moyens de subsistance qui prétend s’y soustraire.




Source: Lundi.am