Avril 4, 2020
Par Contretemps
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Invisible mais bientĂŽt prĂ©sent partout ; potentiellement mortel pour les organismes qu’ils colonisent et sur lequel il vit ; frappant les plus pauvres avec plus de duretĂ©, car en moins bonne santĂ© et pouvant moins se protĂ©ger de lui. S’agit-il uniquement d’une description du Coronavirus ?

Je connais le discours Ă  ce sujet : le Coronavirus ne devrait pas ĂȘtre traitĂ© comme une mĂ©taphore. Il ne devrait pas servir Ă  comprendre oĂč nous en sommes et devrait uniquement ĂȘtre abordĂ© pour ce qu’il est : un virus. On entend aussi le corollaire de ce discours : laissons passer la crise et nous en tirerons les consĂ©quences. Si l’objectif est que tout reprenne comme avant, nul besoin de prendre le temps, individuellement ou collectivement, de rĂ©flĂ©chir Ă  ce que cette crise pourrait nous apprendre. D’oĂč peut-ĂȘtre la volontĂ© de maintenir affairé·e·s, par le tĂ©lĂ©travail, un maximum de personnes confiné·e·s.

Parce que si le virus suit les rĂšgles de la gĂ©nĂ©tique, la crise qu’il cause est humaine, politique, Ă©conomique, sociale et psychique. Qui oserait dire que le rĂ©fugiĂ© syrien et le parisien dans sa rĂ©sidence secondaire passeront la pĂ©riode de la mĂȘme façon ? Qui oubliera que le premier cluster en France a Ă©tĂ© situĂ© dans l’Oise autour de la base aĂ©rienne militaire qui a servi Ă  rapatrier les français situĂ©s au Wuhan ?

Il faut donc tenter de comprendre cette crise et de la remettre en contexte. Nous le devons Ă  toutes les personnes qui risquent leur vie et Ă  toutes celles qui ont perdu – ou perdront – un proche. On n’a encore rien dit lorsqu’on affirme qu’il y a toujours eu des Ă©pidĂ©mies. Si la comparaison historique est toujours lĂ©gitime et utile, c’est pour saisir les similitudes comme les diffĂ©rences. Comprendre la crise du Coronavirus suppose ainsi de comprendre le monde dans lequel nous vivons ; une tĂąche vitale pour l’humanitĂ©.

Car le virus nous rappelle Ă  une Ă©vidence : nous habitons la mĂȘme planĂšte et sommes tous humains, c’est-Ă -dire fragiles, semblables et dans le mĂȘme bateau. Toutes nos belles frontiĂšres tracĂ©es en couleurs sur nos cartes n’empĂȘcheront pas la contamination d’ĂȘtre humain Ă  ĂȘtre humain, sans distinction de langue, de couleur de peau, d’État ni mĂȘme de classe sociale – mĂȘme si la mortalitĂ© sera certainement beaucoup plus forte dans les pays du Sud global et au Nord parmi les classes populaires.

Le virus ne connaĂźt pas de frontiĂšres. C’est d’ailleurs cette dimension mondiale qui permet de constater Ă  quel point les institutions internationales, en l’occurrence l’OMS et l’ONU, sont faibles et inaudibles. C’est aussi ce qui explique les diffĂ©rences d’État Ă  État dans une mĂȘme rĂ©gion du monde (ainsi la situation de l’Allemagne et de l’Italie en Europe). C’est seulement Ă  l’échelle nationale que des politiques rĂ©elles sont menĂ©es, y compris en Europe qui est supposĂ©e avoir atteint un haut niveau de coordination internationale.

En rĂ©alitĂ©, confusion et incohĂ©rences se produisent Ă  l’échelle europĂ©enne mais aussi Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme des États (qu’on pense Ă  l’Italie ou Ă  l’Espagne). Il n’y a eu aucune solidaritĂ© europĂ©enne (alors mĂȘme que les Russes, les Chinois ou les Cubains sont venus au secours de l’Italie). Le seul Ă©chelon de pouvoir effectif en Europe a Ă©tĂ© la BCE. Ce fait en soi est trĂšs frappant, si on le couple avec la dĂ©sorganisation Ă©conomique mondiale des chaĂźnes d’approvisionnement en raison de l’arrĂȘt de la Chine ; ce qui signale au passage le rĂŽle devenu dĂ©terminant de cette derniĂšre dans l’économie mondiale.

Mais plus globalement l’interdĂ©pendance Ă©conomique Ă  l’échelle mondiale a Ă©tĂ© confirmĂ©e, tant au niveau des biens de premiĂšre nĂ©cessitĂ© (mĂ©dicament, masque, nourriture, etc.) que des biens durables (tĂ©lĂ©phones portables, ordinateurs, etc.). Il a fallu reconvertir en catastrophe des chaĂźnes de soda en production de liquide hydro-alcooliques, des usines de textile en production de masques, etc.  Mais les capitalistes font obstacle Ă  ces reconversions s’ils estiment que les opportunitĂ©s de profits ne sont pas Ă  la hauteur.

Qui plus est, le confinement de millions de gens se rĂ©alise dans le dĂ©sordre, avec des inĂ©galitĂ©s sociales criantes (logements exigus, prĂ©caires et insalubres pour les uns ; rĂ©sidences spacieuses pour les autres ; travailleurs utilisant les transports en communs d’un cĂŽtĂ©, cadres pouvant tĂ©lĂ©travailler depuis la campagne). Toute la violence des clivages de classes remonte ainsi Ă  la surface sous la forme la plus brutale.

C’est en ce sens que la crise du Coronavirus peut ĂȘtre vĂ©cue comme une mĂ©taphore du capitalisme, en particulier de ce qu’il nous fait subir. L’accroissement et le perfectionnement colossal des techniques et de la science que le capitalisme a stimulĂ©s aux 19e et 20e siĂšcles se retournent en partie contre nous aujourd’hui. L’avion comme moyen de transport de masse (technologie de la deuxiĂšme moitiĂ© du 20e siĂšcle) a accĂ©lĂ©rĂ© la circulation du virus mais un vaccin (technologie du 19e siĂšcle) mettra sans doute plus d’un an et demi pour ĂȘtre fabriquĂ©. La peste de 1348 avait mis 3 ans avant d’atteindre la Russie en partant d’Europe


La dimension court-termiste qui dĂ©coule de la dimension concurrentielle du capitalisme explique qu’aucune recherche n’ait eu lieu sur la famille des coronavirus, connu depuis 15 ans et dont les capacitĂ©s destructrices avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©prouvĂ©es. Aucune recherche d’ampleur n’a Ă©tĂ© menĂ©e parce que cela n’était pas jugĂ© rentable ; cet aspect du capitalisme doit ĂȘtre soulignĂ© en permanence. La destruction progressive des systĂšmes de santĂ© publique et des stocks stratĂ©giques de masques rĂ©pondent Ă  une rationalitĂ© : celle du capitalisme. On ne fait pas de stock, cela coĂ»te cher sans gĂ©nĂ©rer profits immĂ©diats ; cela immobilise du capital. C’est cette logique, prĂ©sente de maniĂšre invisible dans nos vies sans que nous y prenions garde, qui est au cƓur de la crise que nous traversons.

Bien sĂ»r il faut souligner que le capitalisme n’est pas une structure monolithique. On voit bien que les nations les plus dĂ©veloppĂ©es d’Asie, habituĂ©es Ă  ces phĂ©nomĂšnes, ont fait d’autres choix et disposaient de stocks et de capacitĂ©s de rĂ©action : prĂ©cisĂ©ment pour continuer Ă  faire tourner la machine Ă©conomique. C’est le cas au Japon et en CorĂ©e du Sud oĂč l’activitĂ© Ă©conomique connaĂźt une chute bien moindre car il n’y a pas de confinement de masse


La logique du capitalisme saute ici aux yeux de tous : il faut absolument, du point de vue du capital, faire travailler les salarié·e·s qui seul·e·s produisent la valeur ; sans eux le capital n’est rien. Les cadres en tĂ©lĂ©travail sont globalement renvoyĂ©s Ă  cette vĂ©ritĂ© : on peut se passer de leur travail, ils ne sont que des donneurs d’ordre, on ne peut pas se passer de l’ouvrier sur la chaĂźne, du travailleur du bĂątiment, de la logistique, de la conductrice de bus, de l’infirmiĂšre, de la caissiĂšre. Soit le vĂ©lo continue Ă  avancer soit il tombe, autrement dit soit les travailleurs continuent Ă  travailler soit le systĂšme s’écroule, sans que cela garantisse une issue Ă©mancipatrice.

Quelques semaines peuvent-elles suffire Ă  produire un tel effondrement ? Si celui-ci semble actuellement possible, c’est que la crise ne fait que rĂ©vĂ©ler la grande fragilitĂ© du capitalisme. Elle est l’étincelle mais pas la poudre elle-mĂȘme. Car la crise couvait dĂ©jĂ  : l’accumulation de dette des particuliers, des États, des entreprises ; l’intensification du basculement climatique ; la stagnation de la productivitĂ© ; tout cela Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sent, y compris le recours Ă  des taux d’intĂ©rĂȘt nĂ©gatifs de la part des banques centrales et d’autres mesures encore jamais vues.

La crise couvait depuis plus d’un an. La nĂ©cessitĂ© pour le capital d’imposer des mesures toujours plus radicales dans la lutte des classes, dont la remise en cause des systĂšmes de retraites est une expression parmi d’autres, dĂ©rivait de l’exigence suivante : le capitalisme doit aller toujours plus loin dans la dĂ©possession (pour reprendre le terme de David Harvey), dans la mesure oĂč l’accumulation du capital est fragile et entre cycliquement en crise.

Enfin c’est le dernier point mais le plus important. Ce type de virus ne s’est pas multipliĂ© sans raison ces derniĂšres annĂ©es. Ces virus qui voyagent dans les circuits des Ă©changes mondialisĂ©s ne sont pas nĂ©cessairement nouveaux mais sont mis en circulation de maniĂšre accĂ©lĂ©rĂ©e parce que le capitalisme rend nĂ©cessaire l’extension sans fin du pĂ©rimĂštre de l’accumulation du capital. Ces virus sont ceux d’une faune et flore restĂ©e longtemps isolĂ©e de nos circuits d’échange. Mais la dĂ©forestation, l’intĂ©gration d’espĂšces sauvages dans les chaĂźnes commerciales ont contribuĂ© Ă  y intĂ©grer ce type de virus, avant qu’il ne finisse par franchir la barriĂšre humaine. L’unification industrielle des champs et du vivant produit des virus industriels.

La pandĂ©mie que nous affrontons n’est ainsi pas sĂ©parable de la crise Ă©cologique. Cela n’a d’ailleurs rien de nouveau et Marx n’écrit pas autre chose. L’écologie s’est construite en rĂ©action aux destruction engendrĂ©es par la marche du capital, c’est-Ă -dire la course au profit quel qu’en soit le coĂ»t humain et Ă©cologique. Les limites du capitalisme ont toujours Ă©tĂ© celles que la sociĂ©tĂ© lui opposait : contre la destruction de Notre-Dame-des-Landes, du parc Gezi Ă  Istanbul, contre l’usage de l’huile de palme, contre le nuclĂ©aire, etc.

DĂšs lors, comment affronter la logique mĂȘme qui produit la crise du Coronavirus et sa gestion, calamiteuse pour les populations, sans lutter pour le dĂ©passement du capitalisme et contre la classe qui en tire profit ? Car si la crise du Coronavirus est une mĂ©taphore et un produit du capitalisme, les calculs coĂ»ts/bĂ©nĂ©fices sur le dos de milliards d’ĂȘtres humains ont bien toujours Ă©tĂ© celle des Ă©lites du capitalisme : Macron n’est que le dernier avatar des massacreurs d’hier et d’avant-hier.

À ce titre, l’usage mĂȘme d’expressions comme « union sacrĂ©e Â» ou « union nationale Â» devrait sonner comme un rappel, car c’est au nom de ces « unions Â» qu’il a Ă©tĂ© permis en 1914 d’envoyer des dizaines de millions d’hommes Ă  l’abattoir. Seuls les mouvements ouvriers auraient alors pu empĂȘcher une telle boucherie, s’ils ne s’étaient alliĂ©s avec leurs bourgeoisies au nom de la Nation menacĂ©e. DĂšs maintenant, et encore davantage lorsque nous sortirons du confinement, seul un soulĂšvement international des travailleurs·se pourra en finir avec les logiques mortifĂšres du capitalisme.

La formule « socialisme ou barbarie Â», popularisĂ©e par Rosa Luxemburg dans le contexte de la PremiĂšre guerre mondiale, s’avĂšre ainsi plus que jamais d’actualitĂ©, tant le basculement climatique s’annonce bien plus dĂ©vastateur encore que la crise du Coronavirus. DĂšs lors, Ă  nous donc de donner un contenu politique Ă©mancipateur Ă  l’idĂ©e que rien ne doit plus ĂȘtre comme avant : le capitalisme entraĂźne les peuples vers l’abĂźme ; il nous faut nous battre pour en sortir et construire un autre monde.

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Source: Contretemps.eu