Janvier 10, 2023
Par Partage Noir
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Les premiers que l’on surnomma anarchistes le furent par insulte au cours des rĂ©volutions anglaise et française des XVIIe et XVIIIe siĂšcles, pour laisser entendre qu’ils voulaient l’anarchie, c’est-Ă -dire le chaos ou la confusion. Mais, depuis les annĂ©es 1840, furent anarchistes ceux qui acceptĂšrent ce nom comme symbole pour montrer qu’ils voulaient l’anarchie, c’est-Ă -dire l’absence de gouvernement. Le mot grec anarkhia, comme le mot français anarchie, a les deux sens ; ceux qui ne sont pas anarchistes soutiennent que tous deux reviennent au mĂȘme, mais les anarchistes tendent Ă  faire la distinction. Depuis plus d’un siĂšcle, sont anarchistes ceux qui croient non seulement que l’absence de gouvernement ne signifie pas forcĂ©ment chaos et confusion, mais encore qu’une sociĂ©tĂ© sans gouvernement sera vraiment meilleure que celle oĂč nous vivons.

L’anarchie est l’élaboration politique de la rĂ©action psychologique contre l’autoritĂ© qui apparaĂźt dans les groupes humains. Chacun connaĂźt les anarchistes instinctifs qui refusent de croire ou de faire ce qu’on leur dit prĂ©cisĂ©ment parce qu’on le leur a ordonnĂ©. Au cours de l’histoire, cette tendance se rencontre chez les individus et les groupes se rĂ©voltant contre ceux qui les gouvernent. L’idĂ©e thĂ©orique de l’anarchie est Ă©galement trĂšs vieille ; en effet, on peut trouver la description d’un Ăąge d’or rĂ©volu, sans gouvernement, dans la pensĂ©e de la Chine et de l’Inde anciennes, de l’Egypte, de la MĂ©sopotamie, de la GrĂšce et de Rome, et de mĂȘme d’innombrables Ă©crivains politiques et religieux ainsi que des communautĂ©s rĂȘvent d’une utopie sans gouvernement. Mais l’application de l’anarchie Ă  la situation prĂ©sente e[s]t plus rĂ©cente, et c’est seulement dans le mouvement anarchiste du siĂšcle dernier que l’on trouve l’exigence d’une sociĂ©tĂ© sans gouvernement ici et maintenant.

D’autre groupes, Ă  gauche comme Ă  droite, veulent en thĂ©orie se dĂ©barrasser du gouvernement, soit lorsque l’économie de marchĂ© sera si libre qu’elle ne nĂ©cessitera plus de contrĂŽle, soit lorsque les individus seront si Ă©gaux qu’il n’y aura plus de contrainte nĂ©cessaire ; mais les mesures qu’ils prennent semblent renforcer toujours plus le gouvernement. Seuls les anarchistes veulent se dĂ©barrasser du gouvernement en pratique. Cela ne veut pas dire qu’ils pensent que tous les hommes sont naturellement bons, identiques, perfectibles, ou quelque autre sornette romantique. Cela veut dire qu’ils estiment que presque tous les hommes sont sociables, Ă©gaux, et capables de vivre leur propre vie. Beaucoup de gens disent que le gouvernement est nĂ©cessaire parce qu’il y a des gens qui ne savent pas se conduire, mais les anarchistes disent que le gouvernement est nuisible parce qu’on ne peut faire confiance Ă  personne pour conduire les autres. Si tous les hommes sont Ă  ce point mauvais qu’ils doivent ĂȘtre gouvernĂ©s par d’autres, disent-ils, qui est alors assez bon pour gouverner les autres ? Le pouvoir tend Ă  corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. D’autre part, les richesses de la terre sont produites par le travail de l’humanitĂ© tout entiĂšre, et tous les hommes ont un droit Ă©gal Ă  prendre part Ă  ce travail et Ă  jouir de son produit. L’anarchisme est un modĂšle idĂ©al qui exige Ă  la fois la libertĂ© totale et l’égalitĂ© totale.

Libéralisme et socialisme

On peut considĂ©rer l’anarchisme comme un dĂ©veloppement soit du libĂ©ralisme, soit du socialisme, soit des deux. Comme les libĂ©raux, les anarchistes veulent la libertĂ© ; comme les socialistes, ils veulent, l’égalitĂ©. Mais le libĂ©ralisme seul ou le socialisme seul ne les satisfont pas. La libertĂ© sans Ă©galitĂ© signifie que les pauvres et les faibles sont moins libres que les riches et les forts, et l’égalitĂ© sans libertĂ© signifie que nous sommes tous esclaves ensemble. La libertĂ© et l’égalitĂ© ne sont pas contradictoires mais complĂ©mentaires ; Ă  la place de la vieille polarisation libertĂ©-Ă©galitĂ© — selon laquelle plus de libertĂ© signifierait moins d’égalitĂ©, et vice-versa â€”, les anarchistes font remarquer qu’en pratique on ne peut avoir l’une sans l’autre. La libertĂ© n’est pas authentique si quelques-uns sont trop pauvres ou trop faibles pour en jouir, et l’égalitĂ© n’est pas authentique si quelques-uns sont gouvernĂ©s par d’autres. La contribution dĂ©cisive des anarchistes Ă  la thĂ©orie politique est la constatation que libertĂ© et Ă©galitĂ© sont en fin de compte la mĂȘme chose.

L’anarchisme se diffĂ©rencie aussi du libĂ©ralisme et du socialisme par sa conception du progrĂšs. Les libĂ©raux voient l’histoire comme un dĂ©roulement linĂ©aire allant de la sauvagerie, de la superstition, de l’intolĂ©rance et de la tyrannie Ă  la civilisation, Ă  la culture, Ă  la tolĂ©rance et Ă  l’émancipation. Il y a des avances et des reculs, mais le vĂ©ritable progrĂšs de l’humanitĂ© va dans le sens d’un sombre passĂ© Ă  un avenir radieux. Les socialistes voient l’histoire comme un dĂ©veloppement dialectique depuis la sauvagerie, passant par le despotisme, la fĂ©odalitĂ© et le capitalisme, jusqu’au triomphe du prolĂ©tariat et Ă  l’abolition du systĂšme des classes. Il y a des rĂ©volutions et des rĂ©actions, mais le vrai progrĂšs de l’humanitĂ© va encore d’un triste passĂ© Ă  un bel avenir.

Les anarchistes considĂšrent le progrĂšs tout diffĂ©remment ; en fait, ils considĂšrent souvent qu’il n’y a pas de progrĂšs du tout. Nous voyons l’histoire non pas comme un dĂ©roulement linĂ©aire ou dialectique dans une direction, mais comme un processus dualiste. L’histoire de toutes les sociĂ©tĂ©s humaines est l’histoire d’une lutte entre gouvernants et gouvernĂ©s, entre nantis et misĂ©reux, entre ceux qui veulent commander et ĂȘtre commandĂ©s et ceux qui veulent se libĂ©rer en mĂȘme temps que leurs camarades ; les principes d’autoritĂ© et de libertĂ©, de gouvernement et de rĂ©bellion, d’État et de sociĂ©tĂ© sont en perpĂ©tuel conflit. Cette tension n’est jamais rĂ©solue ; le mouvement de l’humanitĂ© va tantĂŽt dans un sens, tantĂŽt dans l’autre. La naissance d’un nouveau rĂ©gime ou la chute d’un ancien ne sont pas des ruptures mystĂ©rieuses dans le dĂ©veloppement ou des paliers encore plus mystĂ©rieux dans ce dĂ©veloppement, elles ne sont que des Ă©vĂ©nements. Les Ă©vĂ©nements historiques ne sont bienvenus que dans la mesure oĂč ils accroissent la libertĂ© et l’égalitĂ© pour tout le monde ; il n’y a aucune raison d’appeler bon ce qui est mauvais simplement parce que c’set inĂ©vitable. Nous ne pouvons faire aucune prĂ©vision utile pour l’avenir, et nous ne pouvons pas ĂȘtre sĂ»rs que le monde sera meilleur. Notre seul espoir c’est que, au fur et Ă  mesure que la connaissance et la conscience se dĂ©veloppent, les gens deviendront plus aptes Ă  dĂ©couvrir qu’ils peuvent s’organiser sans avoir besoin d’aucune autoritĂ©.

NĂ©anmoins, l’anarchisme dĂ©rive bien du libĂ©ralisme et du socialisme, Ă  la fois historiquement et idĂ©ologiquement. Le libĂ©ralisme et le socialisme ont prĂ©cĂ©dĂ© l’anarchisme, et celui-ci est nĂ© de leur opposition ; la plupart des anarchistes ont d’abord Ă©tĂ© libĂ©raux, ou socialistes, ou tous les deux. L’esprit de rĂ©volte est rarement pleinement dĂ©veloppĂ© Ă  sa naissance, et gĂ©nĂ©ralement il mĂšne Ă  l’anarchisme plutĂŽt qu’il n’en provient. Dans un sens, les anarchistes restent toujours libĂ©raux et socialistes, et, chaque fois qu’ils rejettent ce qui est bon dans chacune de ces idĂ©ologies, ils trahissent un peu l’anarchisme. D’un cĂŽtĂ© nous nous appuyons sur la libertĂ© d’expression, de rĂ©union, de mouvement, de comportement, et particuliĂšrement sur la libertĂ© d’ĂȘtre diffĂ©rent ; d’un autre cĂŽtĂ© nous nous appuyons sur l’égalitĂ© des possessions, sur la solidaritĂ© humaine et particuliĂšrement sur le partage des pouvoirs. Nous somme libĂ©raux, mais plus que cela, nous sommes socialistes, et plus que cela.

Cependant, l’anarchisme n’est pas seulement un mĂ©lange de libĂ©ralisme et de socialisme ; ça c’est la social-dĂ©mocratie, ou le capitalisme d’abondance. Quoi que nous devions aux libĂ©raux et aux socialistes, si proches d’eux que nous soyons, nous sommes fondamentalement diffĂ©rents d’eux — et des sociaux-dĂ©mocrates — parce que nous rejetons l’institution du gouvernement. Tous comptent sur le gouvernement — les libĂ©raux ostensiblement pour prĂ©server la libertĂ© mais en vĂ©ritĂ© pour empĂȘcher l’égalitĂ©, les socialistes ostensiblement pour prĂ©server l’égalitĂ© mais en vĂ©ritĂ© pour empĂȘcher l’égalitĂ©. MĂȘme les libĂ©raux et les socialistes les plus extrĂ©mistes ne peuvent se passer du gouvernement, de l’exercice de l’autoritĂ© par quelques-uns sur les autres. L’essence de l’anarchisme, la seule chose sans laquelle il n’y a plus d’anarchisme, c’est le refus de l’autoritĂ© d’un homme sur un autre.

Démocratie et représentation

Bien des gens sont opposĂ©s Ă  un gouvernement antidĂ©mocratique, mais les anarchistes se distinguent d’eux en s’opposant aussi aux gouvernements dĂ©mocratiques. Il y a d’autres gens qui sont opposĂ©s aux gouvernements dĂ©mocratiques, mais les anarchistes se distinguent d’eux en l’étant non point parce qu’ils craignent ou haĂŻssent le gouvernement du peuple, mais parce qu’ils croient que la dĂ©mocratie n’est pas le gouvernement du peuple — que la dĂ©mocratie est en fait une contradiction logique, une impossibilitĂ© physique. La vraie dĂ©mocratie n’est possible que dans une petite communautĂ©, oĂč chacun peut prendre part Ă  toutes les dĂ©cisions ; Ă  ce moment-lĂ , elle n’est plus nĂ©cessaire ? Ce qu’on appelle dĂ©mocratie et dont on prĂ©tend que c’est le gouvernement du peuple par lui-mĂȘme, c’est en fait le gouvernement du peuple par des gouvernants Ă©lus, et on devrait plutĂŽt l’appeler « oligarchie consentie Â».

Le gouvernement par des chefs qu’on a choisis est diffĂ©rent et gĂ©nĂ©ralement meilleur que celui oĂč les chefs se sont choisis eux-mĂȘmes, mais c’est encore le gouvernement de certains sur d’autres. MĂȘme dans le gouvernement le plus dĂ©mocratique, il y a toujours ceux qui ordonnent ou interdisent, et ceux qui obĂ©issent. MĂȘme quand nous sommes gouvernĂ©s par nos reprĂ©sentants nous continuons d’ĂȘtre gouvernĂ©s, et dĂšs qu’ils commencent Ă  le faire contre notre volontĂ© ils cessent d’ĂȘtre nos reprĂ©sentants. La plupart des gens admettent que l’on n’a aucune obligation envers un gouvernement dans lequel on ne peut se faire entendre ; les anarchistes vont plus loin et soulignent que nous n’avons aucune obligation envers le gouvernement que nous avons Ă©lu. Nous pouvons lui obĂ©ir parce que nous sommes d’accord ou parce que nous sommes trop faibles pour dĂ©sobĂ©ir, mais rien ne nous force Ă  lui obĂ©ir quand nous sommes en dĂ©saccord et assez forts pour refuser de le faire. La plupart des gens admettent que ceux qui sont concernĂ©s par un changement devraient ĂȘtre consultĂ©s avant qu’une dĂ©cision soit prise ; les anarchistes vont plus loin et soulignent qu’ils devraient prendre la dĂ©cision eux-mĂȘmes et la mettre en application.

Les anarchistes rejettent donc l’idĂ©e du contrat social et celle de la dĂ©lĂ©gation des pouvoirs. Sans aucun doute, en pratique, la plupart des choses seront toujours faites par peu de monde — par ceux qui sont intĂ©ressĂ©s par un problĂšme et sont capables de le rĂ©soudre â€”, mais il n’y a aucune raison pour qu’ils soient choisis par sĂ©lection ou Ă©lection. Ils Ă©mergeront toujours de toute façon, et il vaut mieux que cela se fasse naturellement. L’important est que les leaders et les experts ne soient pas forcĂ©ment des chefs, que l’expĂ©rience et la capacitĂ© d’organisation ne soient pas nĂ©cessairement liĂ©es Ă  l’autoritĂ©. Il peut arriver que la reprĂ©sentation soit utile ; mais le vrai reprĂ©sentant est le dĂ©lĂ©guĂ© ou le dĂ©putĂ© qui est mandatĂ© par ceux qui l’envoient et qui peut ĂȘtre rĂ©voquĂ© immĂ©diatement par eux. En quelque sorte, le chef qui se rĂ©clame de la reprĂ©sentativitĂ© est pire que l’usurpateur, parce qu’il est plus difficile de s’attaquer Ă  l’autoritĂ© quand elle est enveloppĂ©e de jolis mots ou d’arguments abstraits. Que nous puissions Ă©lire nos chefs de temps Ă  autre ne signifie pas que nous devions leur obĂ©ir tout le temps. Si nous le faisons, c’est pour des raisons pratiques et non morales. Les anarchistes sont contre les gouvernements, de quelque maniĂšre qu’ils soient parvenus au pouvoir.

État et classe

Les anarchistes ont traditionnellement concentrĂ© leur opposition Ă  l’autoritĂ© sur l’État – l’institution qui rĂ©clame le monopole de l’autoritĂ© dans un certain domaine. Cela parce que l’État est l’exemple suprĂȘme de l’autoritĂ© dans la sociĂ©tĂ©, et Ă©galement la source ou la confirmation de l’utilisation de l’autoritĂ© dans son sein. D’ailleurs, les anarchistes se sont traditionnellement opposĂ©s Ă  toutes les formes d’États — non seulement Ă  la tyrannie Ă©vidente d’un roi, d’un dictateur ou d’un conquĂ©rant, mais aussi Ă  des variantes telles que le despotisme Ă©clairĂ©, la monarchie progressiste, l’oligarchie fĂ©odale ou commerciale, la dĂ©mocratie parlementaire, le communisme soviĂ©tique, etc. Ils ont mĂȘme eu tendance Ă  dire que tous les États se valent et qu’il n’y a pas Ă  choisir parmi eux.

C’est une simplification abusive. Certes tous les États sont autoritaires, mais quelques-uns le sont bien plus que d’autres, et toute personne normale prĂ©fĂšre vivre dans un État moins autoritaire qu’un autre. Pour donner un simple exemple, cet exposĂ© de l’anarchisme n’aurait pas pu ĂȘtre publiĂ© dans la plupart des États du passĂ©, et il ne pourrait toujours pas ĂȘtre publiĂ© dans la plupart des États de gauche comme de droite, Ă  l’Est comme Ă  l’Ouest ; j’aime mieux vivre lĂ  oĂč il peut ĂȘtre publiĂ©, et la plupart de mes lecteurs aussi, sans doute…

Rares sont les anarchistes qui ont encore une attitude aussi simpliste vis-Ă -vis de cette abstraction appelĂ©e « l’État Â», et les anarchistes concentrent leurs efforts Ă  l’attaque du gouvernement central et des institutions qui en dĂ©rivent, non pas uniquement parce qu’ils font partie de l’État mais parce qu’ils sont les exemples extrĂȘmes de l’utilisation de l’autoritĂ© dans la sociĂ©tĂ©. Nous opposons l’État Ă  la sociĂ©tĂ©, mais nous ne le voyons plus comme opposĂ© Ă  elle, comme une excroissance artificielle ; au contraire, nous considĂ©rons qu’il fait partie de la sociĂ©tĂ©, qu’il en est un dĂ©veloppement naturel, tout comme l’agressivitĂ© : mais c’est un comportement qu’il faut contrĂŽler et dont il faut se libĂ©rer. On n’y arrivera pas en essayant de trouver les moyens de l’institutionnaliser, mais en cherchant Ă  s’en passer.

Les anarchistes refusent les institutions ouvertement rĂ©pressives du gouvernement —

administration, lois, police, tribunaux, prisons, armĂ©e, etc. — et aussi celles qui sont apparemment bienfaisantes – conseils locaux, industries nationalisĂ©es, services publics, banques et compagnies d’assurances, Ă©coles et universitĂ©s, presse et radio, et tout le reste. Chacun peut voir que les premiĂšres reposent non sur le consentement mais sur l’obligation, et en fin de compte sur la force ; les anarchistes affirment que les secondes ont la mĂȘme main de fer, mĂȘme si elles portent un gant de velours.

NĂ©anmoins, les institutions qui dĂ©rivent directement ou indirectement de l’État ne peuvent ĂȘtre comprises si on les considĂšre uniquement comme mauvaises. Elles peuvent avoir leurs bons cĂŽtĂ©s. D’une part, elles ont une fonction nĂ©gative utile lorsqu’elles empĂȘchent l’usage de l’autoritĂ© par d’autres institutions telles que parents cruels, propriĂ©taires avides de gain, patrons brutaux, criminels violents ; et elles ont une fonction positive utile quand elles mettent sur pied des institutions sociales dĂ©sirables comme les travaux publics, les interventions en cas de catastrophes, les transports, l’art et la culture, les services mĂ©dicaux, les retraites, le soutien aux pauvres, l’éducation, la radio. Il y a donc l’État libĂ©rateur et l’État providentiel, l’État travaillant pour la justice et l’État travaillant pour l’égalitĂ©.

La premiĂšre rĂ©ponse anarchiste Ă  cela, c’est que nous avons aussi Mat oppresseur — que la principale fonction de l’État est en fait de soumettre le peuple, de limiter la libertĂ© — et que toutes les fonctions utiles de l’État peuvent ĂȘtre exercĂ©es, et l’ont souvent Ă©tĂ©, par des associations volontaires. Ici l’État ressemble Ă  l’Église mĂ©diĂ©vale. Au Moyen-Age, l’Église Ă©tait impliquĂ©e dans toutes les activitĂ©s essentielles, et on ne pouvait imaginer que ces activitĂ©s fussent possibles sans elle. Seule l’Église pouvait baptiser, marier et enterrer les gens, et il fallut apprendre qu’elle ne contrĂŽlait pas en fait l’amour, la naissance et la mort. Tout acte publie devait recevoir une bĂ©nĂ©diction religieuse (c’est encore le cas pour certains), et il fallut apprendre que l’acte Ă©tait tout aussi effectif sans bĂ©nĂ©diction. l’Église s’interposait et souvent contrĂŽlait les aspects de la vie qui sont maintenant dominĂ©s par l’État. On apprit Ă  se rendre compte que la participation de l’Église Ă©tait inutile et mĂȘme nuisible ; ce qu’il faut apprendre maintenant, c’est que la domination de l’État est Ă©galement pernicieuse et superflue. Nous avons besoin de l’État aussi longtemps que nous croyons en avoir besoin, et tout ce qu’il fait peut ĂȘtre fait aussi bien et mĂȘme mieux sans la sanction de l’autoritĂ©.

La seconde rĂ©ponse anarchiste, c’est que la fonction essentielle de l’État est de maintenir l’inĂ©galitĂ© existante. Les anarchistes ne considĂšrent pas comme les marxistes que l’unitĂ© de base de la sociĂ©tĂ© est la classe sociale, niais ils sont d’accord pour dire que Mat est l’expression politique de la structure Ă©conomique, qu’il est le reprĂ©sentant de ceux qui possĂšdent ou contrĂŽlent la richesse de la communautĂ© et l’exploiteur de ceux qui fournissent le travail qui crĂ©e cette richesse. l’État ne peut redistribuer Ă©quitablement la richesse parce qu’il est le principal instrument de la distribution injuste. Les anarchistes pensent comme les marxistes que le systĂšme actuel doit ĂȘtre dĂ©truit, mais ils ne pensent pas que le systĂšme futur puisse ĂȘtre Ă©tabli par un État tenu en de nouvelles mains ; l’État est une cause aussi bien qu’une consĂ©quence du systĂšme de classes, et une sociĂ©tĂ© sans classe instaurĂ©e par un État redeviendra vite une sociĂ©tĂ© de classes. L’État ne dĂ©pĂ©rira pas — il doit ĂȘtre dĂ©libĂ©rĂ©ment aboli par le peuple prenant le pouvoir aux dirigeants et la richesse aux possĂ©dants ; ces deux actions sont liĂ©es, et l’une sans l’autre sera toujours inutile. L’anarchie au sens le plus vrai signifie une sociĂ©tĂ© Ă  la fois sans dirigeants et sans riches.

Organisation et bureaucratie

Cela ne veut pas dire que les anarchistes rejettent l’organisation, bien qu’il y ait lĂ  un des prĂ©jugĂ©s les plus fort contre eux. La plupart des gens admettent bien que l’anarchie puisse ne pas signifier seulement chaos et confusion et que les anarchistes ne veuillent pas le dĂ©sordre mais l’ordre sans gouvernement, mais ils sont sĂ»rs que l’anarchie signifie l’ordre qui surgit spontanĂ©ment, et que les anarchistes refusent l’organisation. C’est le contraire de la vĂ©ritĂ©. En fait, ils veulent beaucoup plus d’organisation, mais sans autoritĂ©. Le prĂ©jugĂ© contre l’anarchisme dĂ©rive d’un prĂ©jugĂ© au sujet de l’organisation ; on ne peut pas imaginer qu’elle ne repose pas sur l’autoritĂ©, qu’en fait elle marche mieux sans autoritĂ©.

Un instant d’attention montre Ă  l’évidence que, lorsque l’obligation sera remplacĂ©e par le consentement, il y aura plus de discussions et de plans, pas moins ? Tous ceux qui sont concernĂ©s par une dĂ©cision pourront prendre part Ă  son Ă©laboration, et personne ne pourra laisser cette tĂąche Ă  des fonctionnaires payĂ©s ou Ă  des reprĂ©sentants Ă©lus. Sans rĂšgles Ă  observer, sans prĂ©cĂ©dents Ă  suivre, chaque dĂ©cision devra ĂȘtre prise pour la premiĂšre fois. Sans dirigeants Ă  qui obĂ©ir, sans guides Ă  suivre, chacun sera capable de prendre sa propre dĂ©cision. Pour que tout fonctionne, la multiplicitĂ© et la complexitĂ© des liens entre les individus seront accrues, non rĂ©duites. Une telle organisation peut ĂȘtre brouillonne et inefficace, mais elle collera de plus prĂšs aux besoins et aux sentiments des gens concernĂ©s. Si on ne peut faire quelque chose que grĂące Ă  l’ancienne forme d’organisation, avec son autoritĂ© et sa contrainte, c’est qu’il ne vaut probablement pas la peine de le faire, et il vaudrait mieux le laisser tomber.

Ce que les anarchistes rejettent, c’est l’institutionnalisation de l’organisation, l’établissement d’un groupe particulier dont la fonction est d’organiser les autres gens. L’organisation anarchiste serait fluide et ouverte ; dĂšs qu’une organisation se durcit et se ferme, elle tombe aux mains d’une bureaucratie, devient l’instrument d’une classe et l’expression de l’autoritĂ© au lieu du lien de coordination de la sociĂ©tĂ©. Tout groupe tend vers l’oligarchie, le gouvernement du petit nombre, et toute organisation tend vers la bureaucratie, le gouvernement des professionnels ; les anarchistes doivent toujours lutter contre ces tendances, aujourd’hui comme demain, et parmi eux aussi bien que chez les autres.

La propriété

Les anarchistes ne rejettent pas non plus la propriĂ©tĂ©, bien qu’ils -aient lĂ -dessus leur idĂ©e propre. En un sens, la propriĂ©tĂ© c’est le vol — c’est-Ă -dire que l’appropriation exclusive de quoi que ce soit par qui que ce soit est une spoliation pour tous les autres. Cela ne veut pas dire que nous soyons tous communistes ; cela veut dire que le droit d’une personne sur un objet ne repose pas sur le fait qu’elle l’ait fabriquĂ©, trouvĂ©, achetĂ©, reçu, qu’elle l’utilise ou le dĂ©sire, ou qu’elle ait un droit lĂ©gal sur cela, mais sur le fait qu’elle en a besoin — plus encore qu’elle en a davantage besoin que quelqu’un d’autre. Cela n’est pas une question de justice abstraite ou de loi naturelle, mais de solidaritĂ© humaine et de bon sens. Si j’ai une miche de pain et que tu as faim, elle est Ă  toi, non Ă  moi. Si j’ai un manteau et que tu as froid, il t’appartient. Si j’ai une maison et que tu n’en as pas, tu as le droit d’utiliser au moins une de mes chambres. Mais, dans un autre sens, la propriĂ©tĂ© c’est la libertĂ©, c’est-Ă -dire que la jouissance de biens en quantitĂ© suffisante est une condition essentielle d’une vie agrĂ©able pour l’individu.

Les anarchistes sont pour la propriĂ©tĂ© privĂ©e de ce qui ne peut ĂȘtre utilisĂ© pour exploiter autrui — ces objets personnels que nous accumulons depuis l’enfance et qui font partie de notre vie. Mais nous sommes contre la propriĂ©tĂ© publique qui n’est pas utile en elle-mĂȘme et ne peut servir qu’à exploiter — propriĂ©tĂ© fonciĂšre et immobiliĂšre, instruments de production et de distribution, matiĂšres premiĂšres et articles manufacturĂ©s. Le principe, en fin de compte, c’est qu’un homme peut avoir un droit sur ce qu’il produit par son propre travail mais non sur ce qu’il obtient par le travail des autres ; il a un droit sur ce dont il a besoin et qu’il utilise, mais non sur ce dont il n’a pas besoin et qu’il ne peut utiliser. DĂšs qu’un homme a plus qu’assez, ou bien il gaspille ou bien il empĂȘche quelqu’un d’autre d’avoir assez.

Par consĂ©quent, les riches n’ont aucun droit sur leurs propriĂ©tĂ©s, car ils sont riches non parce qu’ils travaillent beaucoup, mais parce que beaucoup de gens travaillent pour eux ; et les pauvres ont un droit sur la propriĂ©tĂ© des riches, car ils sont pauvres non parce qu’ils travaillent peu mais parce qu’ils travaillent pour les autres. En fait, les pauvres travaillent toujours beaucoup plus longtemps Ă  des tĂąches beaucoup plus ingrates que les riches, et dans des conditions pires.

Personne n’est jamais devenu riche ni ne l’est demeurĂ© par son propre travail, mais seulement en exploitant le travail des autres. Un homme peut avoir une maison et un bout de terre, les outils de sa profession et une bonne santĂ© toute sa vie et il peut travailler aussi dur qu’il voudra et aussi longtemps qu’il pourra, il produira assez pour sa famille mais pas beaucoup plus ; et il ne sera mĂȘme pas indĂ©pendant, il dĂ©pendra des autres pour obtenir certaines matiĂšres premiĂšres et pour Ă©changer ses produits.

Pour ce qui est des biens publics, il ne s’agit pas seulement de savoir qui les possĂšde mais encore qui les contrĂŽle. Il n’est pas nĂ©cessaire d’ĂȘtre propriĂ©taire pour exploiter les autres. Les riches ont toujours employĂ© d’autres gens pour gĂ©rer leurs biens et maintenant que des sociĂ©tĂ©s anonymes et des entreprises nationalisĂ©es tendent Ă  remplacer les propriĂ©taires privĂ©s, ce sont les « managers Â» qui deviennent les principaux exploiteurs des ouvriers. Tant dans les pays avancĂ©s que dans les pays sous-dĂ©veloppĂ©s, tant dans les États capitalistes que communistes, c’est une petite minoritĂ© de la, population qui possĂšde ou contrĂŽle la grande majoritĂ© des biens publics.

En dĂ©pit des apparences, cela n’est pas un problĂšme politique ou lĂ©gal. Ce qui importe n’est pas la distribution de l’argent ou le systĂšme de rĂ©partition des terres, l’organisation des impĂŽts, la mĂ©thode de taxation ou la loi sur les hĂ©ritages, mais le fait fondamental que certaines personnes travaillent pour d’autres, tout comme certaines obĂ©issent Ă  d’autres. Si nous refusions de travailler pour les riches et les puissants, la propriĂ©tĂ© disparaĂźtrait, de la mĂȘme façon que, si nous refusions d’obĂ©ir aux dirigeants, l’autoritĂ© disparaĂźtrait. Pour les anarchistes, la propriĂ©tĂ© est basĂ©e sur l’autoritĂ©, non le contraire. Le problĂšme n’est pas de savoir comment les paysans engraissent les propriĂ©taires ou comment les ouvriers enrichissent les patrons, mais pourquoi ils le font, et c’est lĂ  qu’est le problĂšme politique.

Certains essaient de rĂ©soudre le problĂšme de la propriĂ©tĂ© en changeant la loi ou le gouvernement, par des rĂ©formes ou par la rĂ©volution. Les anarchistes n’ont aucune confiance dans ces solutions, mais ils ne s’accordent pas tous sur la bonne solution. Il y en a qui veulent le partage de tout entre tout le monde, afin que chacun ait une part de la richesse mondiale, et un systĂšme commercial de laisser-faire avec crĂ©dit gratuit pour Ă©viter l’accumulation excessive. Mais la plupart des anarchistes n’ont pas non plus confiance dans cette solution, et veulent l’expropriation de tous ceux qui possĂšdent plus que le nĂ©cessaire, afin que nous ayons tous accĂšs Ă  la richesse mondiale, et que le contrĂŽle soit aux mains de la communautĂ©. Mais ; au moins, tous s’accordent pour dire que le systĂšme actuel de propriĂ©tĂ© doit ĂȘtre dĂ©truit en mĂȘme temps que le systĂšme actuel d’autoritĂ©.

Dieu et l’Eglise

Les anarchistes sont traditionnellement anticlĂ©ricaux et athĂ©es. Les premiers anarchistes Ă©taient autant opposĂ©s Ă  l’Église qu’à l’État, et la plupart d’entre eux s’opposaient Ă  la religion mĂȘme. La formule « Ni Dieu ni MaĂźtre Â» a souvent Ă©tĂ© utilisĂ©e pour rĂ©sumer le message anarchiste. Bien des gens font encore leur premier pas vers l’anarchisme en abandonnant leur foi et en devenant rationalistes ou humanistes ; le refus de l’autoritĂ© divine encourage le refus de l’autoritĂ© humaine. La plupart des anarchistes aujourd’hui sont probablement athĂ©es, ou du moins agnostiques.

Mais il y a eu des anarchistes religieux, bien qu’ils soient habituellement en dehors du courant principal du mouvement. Ce sont par exemple les sectes hĂ©rĂ©tiques qui devancĂšrent les idĂ©es anarchistes avant le XIXe et les groupes de pacifistes religieux en Europe et en AmĂ©rique du Nord durant les XIXe et XXe siĂšcles, en particulier TolstoĂŻ et ses disciples au dĂ©but du XXe siĂšcle et le mouvement ouvrier catholique (« Catholic Worker Â») aux États-Unis depuis 1930.

La haine gĂ©nĂ©rale des anarchistes envers la religion dĂ©cline Ă  mesure que dĂ©cline la puissance de l’Église, et beaucoup d’anarchistes pensent maintenant qu’il s’agit lĂ  d’une question personnelle. Ils s’opposeraient Ă  l’interdiction de la religion par la force comme Ă  son renouveau par la force. Ils laisseraient chacun croire et faire ce qu’il veut tant que cela ne concerne que lui ; mais ils ne laisseraient pas l’Eglise reprendre davantage de pouvoir.

En fait, l’histoire de la religion est un modĂšle pour l’histoire de l’État. On a longtemps pensĂ© qu’une sociĂ©tĂ© sans Dieu Ă©tait impossible ; aujourd’hui, Dieu est mort. On pense encore qu’une sociĂ©tĂ© sans État est impossible ; il s’agit maintenant de dĂ©truire l’État.

Guerre et violence

Les anarchistes se sont toujours opposĂ©s Ă  la guerre, mais ils ne s’opposent pas tous Ă  la violence. Ils sont antimilitaristes, mais pas nĂ©cessairement pacifistes. Pour eux, la guerre est l’exemple suprĂȘme de l’autoritĂ© hors d’une sociĂ©tĂ©, et Ă  la fois une puissante confirmation de l’autoritĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©. La violence et la destruction organisĂ©es de la guerre sont une version immensĂ©ment agrandie de la violence et de la destruction organisĂ©es de l’État, la guerre est la santĂ© de l’État. Le mouvement anarchiste a une solide tradition de rĂ©sistance Ă  la guerre et Ă  la prĂ©paration de la guerre. Quelques anarchistes ont soutenu des guerres, mais ils ont toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©s comme des renĂ©gats par leurs camarades, et cette totale opposition aux guerres nationales est un des grands facteurs unificateurs des anarchistes. Mais les anarchistes ont distinguĂ© les guerres nationales — entre États — des guerres civiles — entre classes. Le mouvement rĂ©volutionnaire anarchiste, depuis la fin du XIXe siĂšcle, appelle Ă  l’insurrection violente pour dĂ©truire l’État, et les anarchistes ont pris une part active dans maints soulĂšvements armĂ©s et guerres civiles, surtout en Russie et en Espagne. Tout en y participant, ils ne se faisaient pas d’illusions sur les chances de dĂ©clencher la rĂ©volution par ces seuls combats. La violence pouvait ĂȘtre nĂ©cessaire pour dĂ©truire l’ancien systĂšme, mais elle Ă©tait inutile et mĂȘme dangereuse pour construire un nouveau systĂšme. Une armĂ©e populaire peut vaincre une classe dirigeante et dĂ©truire un gouvernement, mais elle ne peut aider le peuple Ă  crĂ©er une sociĂ©tĂ© libre, et il ne sert Ă  rien de gagner une guerre si on ne sait pas gagner la paix.

Beaucoup d’anarchistes doutent en fait que la violence puisse jamais ĂȘtre utile. Comme l’État, ce n’est pas une force neutre dont les effets varient selon qui l’utilise, et elle n’aura pas forcĂ©ment de bons effets simplement parce qu’elle est en de bonnes mains. Bien sĂ»r, la violence des opprimĂ©s n’est pas la mĂȘme que la violence de l’oppresseur, mais, mĂȘme lorsque c’est la meilleure façon de sortir d’une situation intolĂ©rable, elle n’est qu’un pis aller. C’est un des phĂ©nomĂšnes les plus dĂ©plaisants de la sociĂ©tĂ© actuelle, et elle demeure dĂ©plaisante mĂȘme si elle part de bonnes intentions ; d’ailleurs, elle a tendance Ă  dĂ©truire son propre but, mĂȘme dans les circonstances oĂč elle semble nĂ©cessaire — comme dans une rĂ©volution. L’expĂ©rience de l’histoire montre que le succĂšs de la rĂ©volution n’est pas garanti par la violence ; au contraire, plus il y a de violence, moins il y a de rĂ©volution.

Tout cela peut sembler absurde Ă  qui n’est pas anarchiste. L’un des prĂ©jugĂ©s les plus anciens et les plus tenaces Ă  l’égard des anarchistes, c’est qu’ils sont avant tout violents. Le stĂ©rĂ©otype de l’anarchiste avec une bombe sous le manteau est vieux de quatre-vingts ans, mais il est encore vivace. Beaucoup d’anarchistes ont Ă©tĂ© favorables Ă  la violence, certains ont Ă©tĂ© partisans de l’assassinat de personnalitĂ©s, et un petit nombre a mĂȘme Ă©tĂ© pour le terrorisme dans la population, pour aider Ă  dĂ©truire le systĂšme actuel. C’est une face sombre de l’anarchisme, et il n’y a pas Ă  la nier. Mais ce n’est qu’un aspect de l’anarchisme, et un petit aspect. La plupart des anarchistes sont opposĂ©s Ă  toute violence, sauf Ă  celle qui est vraiment inĂ©vitable — la violence qui survient quand le peuple se dĂ©barrasse de ses dirigeants et de ses exploiteurs.

Ceux qui commettent le plus de violence sont ceux qui exercent l’autoritĂ©, non ceux qui l’attaquent. Les grands lanceurs de bombes ne sont pas les desperados tragiques de l’Europe mĂ©ridionale d’il y a un demi-siĂšcle, mais les engins militaires de tous les États du monde Ă  travers l’histoire. Aucun anarchiste ne peut rivaliser avec le Blitz ou la bombe atomique, aucun Ravachol ou Bonnot ne peut ĂȘtre comparĂ© Ă  un Hitler ou Ă  un Staline. Nous encourageons les travailleurs Ă  occuper leurs usines et les paysans Ă  s’emparer de leurs terres, et il se pourrait que des vitrines soient brisĂ©es et des barricades construites, mais nous n’avons pas de soldats, pas d’avions, pas de police, pas de prisons, pas de camps, pas de pelotons d’exĂ©cution, pas de chambres Ă  gaz ni de bourreaux. Pour les anarchistes, la violence est l’exemple extrĂȘme de l’usage du pouvoir d’une personne contre une autre, le paroxysme de tout ce contre quoi nous luttons.

Quelques anarchistes ont mĂȘme Ă©tĂ© pacifistes, bien que ce ne soit pas frĂ©quent. Beaucoup de pacifistes ont Ă©tĂ© (ou sont devenus) anarchistes, et les anarchistes ont eu tendance Ă  se rapprocher du pacifisme au fur et Ă  mesure que le monde s’est rapprochĂ© de la destruction. Quelques-uns ont Ă©tĂ© particuliĂšrement attirĂ©s par le pacifisme militant dĂ©fendu par TolstoĂŻ et Gandhi et par l’utilisation de la non-violence comme technique d’action directe, et un grand nombre ont pris part aux mouvements contre la guerre oĂč ils ont eu parfois une certaine influence. Mais la plupart des anarchistes — mĂȘme les plus militants — trouvent le pacifisme trop large dans son refus de toute violence par tout homme en toute circonstance, et trop Ă©troit dans son affirmation que l’élimination de la violence seule rendra la sociĂ©tĂ© diffĂ©rente. LĂ  oĂč les pacifistes voient l’autoritĂ© comme une version affaiblie de la violence, les anarchistes voient la violence comme une manifestation exacerbĂ©e de l’autoritĂ©. Ils sont aussi rebutĂ©s par le cĂŽtĂ© moralisateur du pacifisme, l’ascĂ©tisme et la droiture, et par sa conception bienveillante du monde. RĂ©pĂ©tons-le, ils sont antimilitaristes mais pas nĂ©cessairement pacifistes !

L’individu et la sociĂ©tĂ©

L’unitĂ© de base de l’humanitĂ© est l’homme, l’ĂȘtre humain individuel. Presque tous les individus vivent en sociĂ©tĂ©, mais la sociĂ©tĂ© n’est rien de plus qu’une somme d’individus, et son seul but est de leur permettre une vie Ă©panouie. Les anarchistes ne croient pas que les hommes aient des droits naturels, et cela s’applique Ă  chacun : aucun individu ne peut se rĂ©clamer d’un droit pour agir ni pour interdire Ă  un autre d’agir. Il n’y a pas de volontĂ© gĂ©nĂ©rale, pas de norme sociale Ă  laquelle on doive se soumettre. Nous sommes Ă©gaux, non identiques. La compĂ©tition et l’entraide, l’agressivitĂ© et la tendresse, l’intolĂ©rance et la tolĂ©rance, la violence et la douceur, l’autoritĂ© et la rĂ©volte sont toutes des formes naturelles de comportement social, mais certaines favorisent et d’autres entravent l’épanouissement de la vie individuelle. Des anarchistes croient que le meilleur moyen de garantir cet Ă©panouissement est d’accorder une libertĂ© Ă©gale Ă  chaque membre de la sociĂ©tĂ©.

Par consĂ©quent, nous n’avons pas le temps de moraliser au sens traditionnel, et nous ne nous intĂ©ressons pas Ă  la vie privĂ©e des autres… Que chacun fasse ce qu’il veut dans la limite de ses propres capacitĂ©s, du moment qu’il laisse les autres faire de mĂȘme. Des choses telles que l’habillement, l’apparence, le langage, la maniĂšre de vivre les relations, etc., sont matiĂšres Ă  prĂ©fĂ©rences personnelles. De mĂȘme pour la sexualitĂ©. Nous sommes pour l’amour libre, mais cela ne veut pas dire que nous soyons pour la promiscuitĂ© universelle ; cela veut dire que tout amour est libre, sauf la prostitution et le viol, et que les gens devraient ĂȘtre capables de choisir (ou de rejeter) les formes d’attitude sexuelle et les partenaires sexuels qui leur conviennent Une libertĂ© sexuelle extrĂȘme pourra convenir Ă  l’un et une extrĂȘme chastetĂ© Ă  l’autre — bien que la plupart des anarchistes pensent que le monde serait plus vivable si on avait moins fait de tracas et plus fait l’amour. Le mĂȘme principe s’applique aux drogues : les gens peuvent s’intoxiquer Ă  l’alcool, Ă  la cafĂ©ine, au haschich ou aux amphĂ©tamines, au tabac ou Ă  l’opium, et nous n’avons aucun droit de les en empĂȘcher, de les punir, bien qu’on puisse essayer de les aider. De mĂȘme, que chacun adore Ă  sa façon, tant qu’ils laissent les autres pratiquer le culte qui leur convient ou n’en point pratiquer du tout. Tant pis pour les offusquĂ©s ; ce qui importe, c’est de ne pas blesser. Il n’y a pas besoin de s’inquiĂ©ter des diffĂ©rences d’attitude personnelle ; ce dont il faut s’inquiĂ©ter, c’est de la grossiĂšre Injustice de la sociĂ©tĂ© autoritaire.

L’ennemi principal du libre individu est le pouvoir Ă©crasant de l’État mais les anarchistes sont aussi opposĂ©s Ă  tout autre forme d’autoritĂ© qui limite la libertĂ© — dans la famille, Ă  l’école, au travail, dans le voisinage — et Ă  toute tentative de standardiser l’individu. Cependant, avant d’examiner comment la sociĂ©tĂ© peut ĂȘtre organisĂ©e pour donner le maximum de libertĂ© Ă  ses membres, il nous faut dĂ©crire les diffĂ©rentes formes qu’a prises l’anarchisme selon les conceptions des relations entre l’individu et la sociĂ©tĂ©.




Source: Partage-noir.fr