Mai 24, 2021
Par ZEKA
225 visites


Questions d’avant-propos

Le droit pénal, par définition, est fondé sur la peine. Une peine est une souffrance qu’on inflige. Est-ce bien de faire du mal à quelqu’un ? Est-ce intelligent ? Utile ? À qui ? Personne n’ose plus dire que la prison permet à celles et ceux qui y sont enfermés de s’amender. Elle ne sert qu’à une seule chose — qu’elle réussit d’ailleurs fort bien — : punir. Même les plus timides réformateurs se heurtent à cette évidence, adoucir les cruautés de l’incarcération s’oppose forcément à son principe : elle est une peine, elle est faite et uniquement faite pour punir, pour être pénible aux prisonniers.

Pourquoi punir ?

Le châtiment s’ancre dans l’histoire la plus archaïque de l’humanité, celle des terreurs suprêmes que les hommes ont traduites en dieux et déesses au cœur démoniaque. Pas une religion pour sauver l’autre lorsqu’il est question des supplices réservés aux damnés. L’enfer chrétien n’a rien à envier à l’enfer hindou. En Occident, la condamnation terrible de la faute lors d’un jugement de l’âme après la mort s’enracine dans le culte orphique introduit en Grèce entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère ; ses origines se perdent dans les traditions védiques du deuxième millénaire. Il est vraisemblable que l’idée d’une faute punie dans l’au-delà était déjà à l’époque bien ancienne. L’orphisme a beaucoup influencé les pythagoriciens puis Platon. Sous tous les cieux, les humains scandalisés de voir l’éternelle injustice du monde ont cherché à rétablir au séjour des ombres l’impossible équité. On a d’abord puni pour bien montrer aux dieux qu’on prenait leur parti contre ceux qui, volontairement ou non, les offensaient.

Nous avons connu en septembre 2001 un exemple parfait de ce qu’est une punition ; ce n’est pas un hasard si l’état-major américain a donné comme nom à l’opération militaire qui a suivi ces attentats « Justice sans limites ». On ne pouvait mieux dire. Les terroristes, quels qu’ils aient été, voulaient punir les États-uniens de leur politique, les États-uniens voulaient les punir en représailles. Au cours des vingt années qui ont suivi, le conflit s’est déplacé jusqu’en Irak, en Libye, en Syrie et n’en finit pas de laisser derrière lui de violents stigmates sanglants. Georges W. Bush a condamné un homme, Ben Laden et, faute de le trouver, a fait tuer froidement à cette intention des milliers d’innocents. 1 La question ici n’est pas de savoir si les guerres saintes d’un bord ou de l’autre sont justes ou injustes, mais assurément la conception que se font du bien certains présidents des États-Unis n’est pas celle de toute la planète. Ce qui est bien est bien pour certains, voilà tout ce que l’on peut dire.

Qu’est-ce que la Loi ?

La Loi n’est pas l’expression d’une éthique quelconque : au service du pouvoir disposant des plus grandes forces de coercition, elle n’existe que par la sanction. La Loi du Milieu ou la Loi d’un groupe rebelle peut s’affirmer aussi brutale que celle de l’État. Quelle que soit la situation, la Loi est toujours celle du plus fort. Entre la justice (l’équité) à laquelle chacun aspire et la Justice (l’institution) qui fait fonctionner la machine sociale au détriment des relations libres entre les êtres, le précipice est infranchissable.

Les philosophes se sont donné du mal pour justifier le châtiment (on peut remarquer que la clémence n’a aucun besoin d’être justifiée et qu’on s’est partout et toujours incliné devant les exemples qu’en a donnés l’histoire). Pour tenter de faire admettre qu’il est nécessaire de faire du mal, trois types d’arguments sont mis en avant par ceux que nous appellerons les légalistes (1), les sociétaires-réalistes (2) et les humanitaires (3).

1) La pensée légaliste

« La Loi est la Loi, même si elle paraît injuste, elle a sa raison d’être. » Vu la petitesse des hommes, sa force vient de la seule sanction. La Loi dit où est le Bien, elle vient de Dieu,de la Nature ou de l’Humanité (en tout cas d’un mot avec majuscule qui dit sa transcendance). Ce Bien est donc universel. De même qu’on doit obéir à la Loi, on doit punir qui la transgresse. Ainsi le veut l’Ordre des choses. Les légalistes sont hommes de foi. Ils croient vraiment à ce Bien universel. Les légalistes et autres supporters des Droits de l’Homme se réclament volontiers de Kant : grâce à sa raison, l’homme qui se plie volontairement à la loi morale y gagne en liberté intérieure ; il n’a plus de souci à se faire puis- qu’on a pensé pour lui (c’est la grande liberté du soldat de deuxième classe rampant sur un champ de mines par rapport à celle du général qui, lui, doit réfléchir).Condamner celui qui a transgressé la loi morale, c’est le faire bénéficier du bon discernement de tous, c’est le considérer comme digne de l’exigence humaine la plus haute. Hegel ira plus loin que Kant. Peu importe le contenu des lois, ce qui est absolu, c’est la Loi elle-même, car seuls l’État et donc ses institutions garantissent la liberté des individus.

2) La pensée sociétaire-réaliste

Elle se veut purement pragmatique. Il faut s’organiser pour vivre en société. Celle-ci repose sur l’adhésion de gré ou de force à des valeurs communes. Si on ne joue pas le jeu, la Société vous rejette, ce qui signifie qu’elle vous tue ou vous bannit hors de la communauté (en exil ou en prison). La Justice doit conforter chacun dans l’idée que la Société le protège s’il respecte ses règles, lesquelles varient suivant les pays, les époques, les modes. On corrige un criminel comme on corrige, chez ces gens-là, un chien ou un enfant. « Pour lui apprendre ». Dans la vision sociétaire-réaliste, pour vivre en harmonie, chacun doit respecter les règles, évidemment contingentes et conventionnelles, le fameux contrat social.

Les sociétaires-réalistes veulent l’efficacité, c’est pourquoi ni le crime ni le criminel n’ont, en soi, aucune importance. À tel point qu’ils ne voient aucun inconvénient à faire entrer dans le Droit ce que, dans ce domaine précis, l’on peut considérer comme une pure aberration : le concept de dangerosité. On en arrive à punir des individus susceptibles d’agir dans un sens que réprouve la Société. À première vue, ils semblent très opposés aux légalistes. Pourtant existe un point de jonction : la Société est le Grand Tout dont les individus ne sont que les parties. Elle est aujourd’hui aussi sacrée que l’était l’idée de Dieu, elle est l’Absolu et la Loi est son émanation. C’est l’échec de l’athéisme.

3) La pensée humanitaire

L’individu qui a fauté est forcément très malheureux. Le châtiment va lui permettre de se racheter ; en « payant sa dette » au prix de sa souffrance, il pourra « refaire sa vie ». La prison est une retraite où il comprendra ce que sont le bien et le mal, où des professionnels vont s’employer à le culpabiliser le mieux possible pour l’éduquer, entendons pour l’amener à une bonne conduite. Pour ce faire, le conditionner, le dresser, l’instruire et transformer les prisons stériles en utiles camps de rééducation. Du Siècle des Lumières, les humanitaristes ont hérité une indéracinable foi en l’Homme ; les institutions sont le fruit de la pensée des hommes et nous devons à travers elles admirer l’intelligence humaine. Les humanitaires affichent souvent un fond de candide optimisme.

Contrairement à ce qu’affirment trop vite leurs détracteurs, ils ne répugnent nullement à la violence quand c’est pour la bonne cause, « contre les ennemis de la liberté ». La notion d’ennemi de la liberté, on s’en doute, demeure infiniment floue et chaque humanitariste se fait son idée de ceux qu’on devrait mettre hors d’état de nuire. « Ce sont ces animaux nuisibles, ces hommes sans humanité, ces sous-hommes qu’il faut incarcérer ». C’est regrettable — et il ne faut pas les faire trop souffrir —, mais néanmoins nécessaire. Hélas.

Moralistes légalistes, sociétaires-réalistes, et enfin adeptes d’une pensée humanitaire ont certes des arguments, mais aucun n’a su nous convaincre.

Le désir de punir

C’est a posteriori qu’on justifie le châtiment. Car avant la raison, le désir. Résultant d’une émotion violente, en général la colère, le châtiment passe pour être administré froidement. Mais au cœur de toute punition, il y a le plaisir de tenir quelqu’un en son pouvoir, de montrer qui est le plus fort. À tort ou à raison, le punisseur, fût-il un tueur en série ou un procureur, a la ferme assurance d’être du bon côté, du côté de la loi, de l’ordre, du bon droit. On ne veut jamais le coupable, mais un coupable. Il n’est pas nécessaire qu’il soit l’auteur d’un forfait, une chèvre fera aussi bien l’affaire. C’est magique. Les partisans du châtiment font tous comme si, par une sorte d’heureuse fatalité, les coupables étaient punis et les justes récompensés.

Or, les erreurs judiciaires sont constantes, particulièrement en « comparution immédiate » où l’on juge en toute hâte. Mais il faut que les dégâts soient spectaculaires (têtes tombées à tort, une vie pour rien derrière les barreaux, etc.) pour qu’elles émeuvent qui que ce soit. Les criminologues et les flics le savent pertinemment, mais cela excite le monde qu’on ait arrêté le coupable (lui ou un autre), on va pouvoir le punir, ce qui signifie se venger. 2

Il faut noter cependant que le désir de vengeance n’est pas naturel, il est le fruit d’une culture fondée par exemple sur un certain code de l’honneur. Il y entre une forme de devoir, de soumission à la loi de son milieu. Toute vendetta est socialisée, codifiée, ritualisée. Depuis l’antiquité, la Justice d’État est censée remplacer les vengeances privées. Échec sur toute la ligne. Le châtiment pénal engendre un besoin de se venger qui se retourne contre des tiers. La peine infligée par un tribunal va jusqu’au bout d’une violence institutionnelle qui appelle forcément une réponse. Il nous faut renoncer à cette chimère d’une vengeance qui, assumée par l’État à la place des particuliers, en serait plus pure, plus désintéressée. Elle n’est guère plus reluisante ni plus intelligente que l’autre.

L’idée d’une Justice qui rend le mal pour le mal ne peut mener qu’au mépris de toute justice. Personne n’est à l’abri de la haine ni de la bêtise, mais on peut bien quand même souhaiter n’être ni haineux ni bête, ou le moins possible. Rien ne nous oblige à adhérer à cette curiosité visqueuse des gens de bien pour les faits divers les plus sanglants. Le public raffole des crimes, des viols et des supplices. La souffrance d’autrui flatte le sadisme qui rampe en nous. « Et puis demander que celui qui a fait le mal encoure une peine qui fasse vraiment mal autorise le plaisir, intense pour certains, de faire mal à leur tour en toute légitimité et en toute impunité. » 3. Il y a quelque chose de pathologique dans l’exaltation qu’éprouvent certains à châtier celui qui a commis une faute.

La volonté de punir est à l’origine de presque tous les crimes de sang non accidentels. Mais le pire des assassins dans toute l’histoire de l’humanité ne saurait rivaliser avec les professionnels de la répression. Les châtiments ordonnés par voie de justice ont dépassé en cruauté tous les crimes les plus barbares. Les juges d’aujourd’hui ne sont ni plus ni moins cruels que ceux d’il y a trois siècles en France, un siècle en Chine, par exemple. Ils envoient quelqu’un en prison pour dix ans parce que tel est le barème. Ils n’hésiteraient pas davantage à faire couper des mains, à condamner des hors-la-loi à mourir empalés, roués, brûlés vifs, écartelés, lynchés… Tout juge d’aujourd’hui applique la loi de son temps exactement comme il aurait appliqué ou appliquerait celle d’un autre code. Nous ne sommes ni meilleurs ni pires qu’à l’époque de la préhistoire. Un peu plus détraqués, peut-être. Mais il y eut, il y aura toujours des individus pour dire non.

On entend souvent « Les criminels n’ont pas eu pitié de leur victime, pourquoi devrions-nous nous mettre à leur place ? » Parce que nous ne sommes quand même pas tous des assassins, en dépit de cette idée extravagante si souvent exprimée : « Si l’on ne punissait pas les violeurs et les tueurs, tout le monde serait violeur et tueur. »

Cruauté toute particulière de la prison

Pendant des siècles, les geôles n’étaient conçues que dans le but de mettre quelques jours en sûreté ceux qu’on allait juger, supplicier ou exécuter, à moins que le condamné n’attende un convoi vers les mines, les galères ou le bagne. C’est la Révolution française qui a introduit l’incarcération comme une peine en soi. Officiellement la prison d’aujourd’hui doit remplir trois rôles : surveiller, punir, réinsérer.
La surveillance se veut une arme effrayante ; il est demandé à chacun de rendre compte de ses gestes tout au long de la journée. La punition est ce que la prison fait de mieux. Elle est la « peine privative de Vie » par excellence. En ôtant radicalement à quelqu’un les conditions a priori de toute existence, le temps et l’espace, on annihile le condamné. Une condamnation à vingt ans, c’est 175 000 heures de mort à vivre. Un no man’s time. « Cette punition doit tirer son efficacité de l’ennui ou plutôt du harassement moral causé par la monotonie des marches continuelles, interrompues seulement par de courts intervalles. » Certains s’en tirent ? Oui, comme d’un cancer du foie. On est tenté alors de croire au miracle.

Selon qu’on est dans un établissement pour de longues ou de courtes peines, qu’on a des liens avec l’extérieur ou qu’on est seul au monde, qu’on soit un homme ou une femme, un individu sensible ou non, on n’accomplira pas son temps de détention de la même façon. C’est d’ailleurs l’une des aberrations de la prison que celui-ci soit plus « puni » avec deux ans que cet autre avec dix. Mais toutes les condamnations à la détention ont un point commun : elles se veulent « infamantes », c’est-à-dire déshonorantes et avilissantes. La subordination permanente qu’on fait subir au prisonnier est un stigmate, cette marque qu’on appelait justement d’infamie jadis appliquée au fer rouge.

Lieu d’asservissement, la prison ne peut que pervertir ou démolir les êtres vivants qui y sont enfermé·es. On y a le droit d’exiger des condamné·es n’importe quoi. Et plus iels accepteront n’importe quoi et plus iels feront preuve d’« aptitude à la réinsertion ». En fait, il est clair que l’enfermement carcéral n’a qu’un but : casser et briser. Il est fréquent d’entendre des éducateurs affirmer qu’il faut « briser leur orgueil en les mettant devant leur échec ». Sans parler des discours de quelques psychothérapeutes sur la nécessité de « leur faire intégrer la loi » en les forçant à respecter tout règlement, entendons n’importe quelle injonction d’un surveillant.

Il existe un moyen simple d’obtenir du prisonnier sa soumission. Le prisonnier n’a qu’une seule raison de vivre : sortir. Or il peut être libéré à mi-peine s’il n’a jamais été condamné auparavant, sinon aux deux tiers de la peine. Il peut être libéré. Mais… Mais les autorités ne le laisseront sortir que lorsqu’elles le jugeront bon, quand il aura payé les frais de justice, quand il aura montré patte blanche, quand il se sera écrasé. À moins qu’en fin de peine on ne l’envoie dans une « unité pour malades difficiles », l’un des quatre terribles hôpitaux psychiatriques-prisons d’où l’on ne sait si l’on sortira un jour.

Le personnel pénitentiaire doit se justifier à ses propres yeux. C’est un peu gênant d’être des gardiens. On fait donc comme s’il ne s’agissait pas de surveiller des humains, mais des sous-humains, des brutes sans conscience. Pour qu’il perde toute fierté, le prisonnier devra demander la permission pour tout. Pas un seul de ses gestes qui ne résulte d’une autorisation. Jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’est plus rien. De quoi devenir dément. On estime à 30 % le nombre de prisonniers malades mentaux.

Sains d’esprit ou non, les prisonniers vivent quelque chose qui leur reste incompréhensible et lorsqu’ils répèteront : « J’ai fait une connerie, je paye » ce seront les mots soufflés par les éducateurs ou les psys pour « faire bien » et donc les rapprocher de la sortie. On attend d’eux qu’ils assument. Ils assumeront tout ce qu’on voudra pourvu que ce soit un bon point pour la libération. Parmi les humiliations les plus révoltantes de la prison, le viol constant de toute pudeur. Vous devez vous exposer nu, être « fouillé à corps », aller aux toilettes devant ceux qui partagent votre cellule, vous rendre aux douches sans portes, vivre sous les contrôles effectués à travers l’œilleton. Votre courrier est lu, votre cellule régulièrement inspectée. Une vie sans vie, parfaitement odieuse et inhumaine.

Les défenseurs de la prison

Les défenseurs de l’incarcération ont deux arguments. Le premier c’est qu’il faut punir. Les coupables ont fait souffrir, ils doivent souffrir à leur tour. On élimine ceux qui gênent comme le fait n’importe quel truand. On supprime les « délinquants », c’est cela la prison idéale. Et pour être sûr que nul n’interviendra pour faire évoluer ce temps immobile, on a inventé une super-peine : la peine de sûreté.

Deuxième argument, celui de la sécurité. On met les délinquants en prison uniquement pour s’en protéger. Mais c’est raté puisqu’on en sort ; la mort que dispense la Justice n’arrache que quelques années ou quelques décennies d’une vie. L’échelle des peines explique qu’une multitude de condamnations à quelques mois encombrent les prisons avant de devenir de bien plus longues peines par le phénomène presque « naturel », vu le contexte, des récidives. Chaque jour sortent des individus plus pauvres, plus furieux, plus désespérés et plus avilis qu’ils n’étaient entrés. 25 % des sortants de prison se retrouvent sur le trottoir de leur liberté avec moins de 15 € en poche. Que celui qui n’a pas d’argent s’en procure d’une manière ou d’une autre, c’est bien compréhensible. Beaucoup plus perturbant celui dont la prison a fait un déséquilibré. Cette mise à l’écart pour quelque temps de celles et ceux que l’on juge « nuisibles » à l’Ordre Social est une pure superstition. La prison ne protège en rien du tout.

On peut se demander d’où vient cette croyance insolite selon laquelle on met les individus dangereux en cage pour qu’ils deviennent inoffensifs. Autre billevesée du même ordre que le remords rédempteur : on pourrait en prison apprendre un métier (ou plus coté encore « faire des études »). Certain·es condamné·es tirent parti de ce temps mort qu’est leur incarcération comme dans les camps de concentration soviétiques ou nazis on se récitait des poèmes ou des tables de multiplication quand on s’apercevait qu’on glissait dans la folie. Réflexe de survie. Un sur mille. La prison ne met en sécurité personne, elle génère agressivité et rancune. La vengeance ne peut appeler que la vengeance.

Que le violeur soit séquestré, humilié, battu par d’autres prisonniers, condamné au suicide ne mettra personne à l’abri du viol. La question n’est pas « Comment punir celui qui viole ? », mais « Comment n’être jamais ni violeur ni violé·e ? ».

Quant aux bien-pensants qui dénoncent dans les prisons « une zone de non-droit » et veulent y remédier, ceux-là ne semblent pas avoir compris que le droit, dehors comme dedans, est celui du plus fort : les gardiens n’ont pas le droit de frapper les prisonniers et cela se fait bien évidemment. Quant aux droits supposés élémentaires de tout être humain comme celui de se déplacer, de vivre avec ceux qu’on a choisis, d’avoir une vie affective et sexuelle, de jouir de la nature, ils sont par essence antagoniques à la séquestration des personnes.

Aggravation de la répression

La prison n’est pas comme une torture, elle est une torture réelle : la goutte d’eau sur le crâne. Pas de blessure et pourtant une énervation qui rend fou, qui vous fait préférer mourir. La détention n’est pas devenue une torture par dévoiement de son sens ; son but intrinsèque en tant que peine est de faire souffrir les condamnés. Comme la peine de mort, la peine de prison est irréversible, les années perdues le sont pour toujours.

Tous ceux qui ont étudié l’histoire des maisons de redressement savent combien elles ont généré chez ceux qui y sont passés de la pure barbarie. L’enfermement est en soi une violence. Il ne peut qu’engendrer un sentiment de révolte. Vouloir « protéger les jeunes d’eux-mêmes » est un aveu : en eux se tapit un ennemi à abattre. Les experts en bonne éducation pensent comme des huîtres et en restent à ce degré zéro de la pensée : respect de l’autorité, discipline, menaces et punition. L’idée que certains puissent élever un enfant jusqu’à lui-même sans jamais le punir ne les effleure pas ; qu’on puisse s’adresser à lui, éventuellement lui faire des reproches sur le ton qu’on prendrait avec un ami très cher pour lui parler de quelque chose qui ne va pas appartient à un autre monde ; qu’on ait à cœur de lui présenter ses excuses quand on s’est laissé aller aux invectives leur semble niais. Ils ne voient même pas ce qui crève les yeux : l’obéissance à la loi, c’est ce que les jeunes connaissent le mieux ; dans les centres fermés comme dans les rues, ce sont les chefs de bande qui la leur font intégrer. C’est d’être uniques qu’ils ont besoin. Un enfant qui se structure dans l’enfermement n’aura d’autre repère que l’enfermement et de cesse que de retourner entre les quatre hauts murs.

Quid de la psychiatrisation

Mieux encore : en prison, les absurdités, la surveillance, les outrages et humiliations ne peuvent que rendre furieux les femmes et hommes en cage. C’est parce qu’ils/elles sont incarcéré·es qu’ils/elles sont considéré·es comme dangereux·ses. Sous prétexte de cette dangerosité, on ne veut plus les libérer. Un être dangereux en soi n’existe pas. Un homme violent ou énervé, oui on en connaît tous. Mais un individu dangereux… ? Les plus grands assassins ne se font pas remarquer. Nous vivons près de criminels potentiels à qui ne manque que l’occasion (qui vraisemblablement ne se présentera jamais). La prison destinée aux « individus dangereux » sera donc d’une cruauté extrême et cependant on voit encore poindre une ultime alternative, la psychiatrisation. On prend prétexte des psychopathes les plus déments pour décréter que tout meurtrier a besoin de se faire traiter. Car il n’est pas humain de tuer son prochain.

Avec l’injonction de soins, on a facilement réglé le problème pour les délinquants sexuels. La castration et la lobotomie, quand elles peuvent se passer de chirurgie, ont très bonne presse dans le public. Tant qu’il s’agit de pilules ou de piqûres, on est dans le lisse, le doux, le bénin. Ce n’est manifestement pas que le désir sexuel qu’on lui coupe, mais tout désir, et avant tout celui de vivre. Sa panique face à l’existence de zoophyte qui lui est proposée comme « la » solution ne dure pas. Très vite, son indifférence laquée à tout chagrin, le sien et celui de ses proches, va lui permettre de glisser convenablement dans l’obésité et la débilité mentale attendues. Et tout le monde trouve ça bien. C’est dans le cas patent d’erreur judiciaire reconnue que le côté grossier de ces bouffonneries pourrait éclater au grand jour. Mais lorsque par miracle un innocent est innocenté, personne n’a la curiosité de revoir ces fameuses expertises qui l’avaient fait scientifiquement condamner.

On attend des prisonniers une entière collaboration. Iels donne ainsi pleinement raison à l’institution. Les condamné·es doivent faire leurs le jugement qu’a prononcé contre eux la Société, s’y rallier de toute leur bonne volonté. On imagine sans peine la tragédie que vit la victime d’une erreur judiciaire. Bien peu de prisonnier·es auront le courage de ne pas signer le PEP (le Plan d’Exécution des Peines), en alléguant fort justement qu’un contrat n’est valable que s’il est passé sans contrainte. Les PEP sont censés « resocialiser » les enfermé·es. L’administration pénitentiaire attend d’elleux qu’iels se convertissent aux normes socioculturelles des citoyen·nes convenables. Mais il se trouve que le prisonnier est celui qui a refusé une organisation sociale qu’il juge lui être défavorable.

Quand il s’agit, à la sortie de prison, d’une psychothérapie, il est juste un peu saugrenu d’imaginer qu’un juge condamne quelqu’un à établir une relation de confiance avec un soignant ; mais lorsqu’il s’agit d’une chimiothérapie imposée par des psychiatres peu enclins à se voir rendus responsables d’une éventuelle récidive, on peut être certain que le soigné aura droit aux doses les plus monstrueuses possible de neuroleptiques. Et à vie.

Les condamnations les plus inquiétantes vont se diluer dans la vie de chaque jour. Il est d’autant plus clair que s’attaquer à la prison ne suffit pas. C’est le châtiment en tant que tel qui doit faire l’objet de toute notre méfiance et d’une surveillance organisée.

La punition ne sert à rien, elle est pernicieuse

Plus une société est répressive, plus elle entraîne de brutalité entre ses membres (question de solidarité mécanique). Mais aussi, et c’est se mettre dans une sale position, tout le monde fait comme si la présence de flics ou de prisons réglait la question, on aveugle ainsi les consciences, cache l’inanité de la réponse, empêche qu’on réfléchisse à une solution. Or, comme on ne peut garantir la vie en donnant la mort, on ne peut défendre la liberté en enfermant des milliers d’individus, on ne peut refuser la violence en utilisant la violence. Quand un État dit « démocratique » enferme un·e citoyen·ne, il lui fait subir TOUT ce qu’il considère comme opposé à ses valeurs.

1) La prison est inutile

On ne punit qu’un inférieur, celui que l’on veut placer en situation d’infériorité : l’enfant, le subalterne, l’esclave ou l’animal. Un·e accusé·e est toujours traité·e en inférieur·e. D’autant plus lorsque c’est un·e pauvre (quand l’inculpé·e est riche, le pays est sens dessus dessous, « c’est à n’y rien comprendre »). Le pauvre n’a pas de mots pour expliquer, se défendre. Le vol est incomparablement plus répandu et plus coûteux pour la société dans les hautes sphères des affaires et de la finance ; ces détournements ingénieux ne scandalisent pas grand monde. Le vol comme le meurtre sont très admirés quand ils sont bien faits ; ce qui reste choquant pour la morale, c’est en fait le côté trivial de la délinquance.

Punir celui qui a fauté, c’est seulement lui montrer notre colère (éventuellement le tuer), notre agressivité épouse la sienne. Il ne sert à rien de s’abaisser chaque fois jusqu’à ce degré de notre misère.

Dans l’état actuel des choses, le procès est toujours une cérémonie de dégradation, il vous couvre d’opprobre quand bien même vous seriez relaxé à la fin des débats. Chacun fait ce qu’il peut à un moment donné. Ce qu’il peut dépend de l’estime qu’il a de lui-même. Rien n’est plus urgent que de lui rendre cette estime, et au prix fort. Avant de condamner. Avant de juger. Avant d’accuser. Avant toute autre chose.

Bien des gens seraient d’accord pour faire disparaître les gêneurs et autres fauteurs de troubles, mais « sans leur faire de mal ». Comment pourrait-on n’imaginer « ne faire aucun mal » à des hommes et à des femmes qu’on prive de liberté, qu’on sépare des êtres par lesquels ils et elles vivent, qu’on coupe de leur passé et de leur avenir ?

2) Punir est dangereux

La manière dont on punit autrui révèle toujours jusqu’à quel degré de cruauté on peut descendre. Il serait vain de penser contre ce monde, nous n’y respirons mieux qu’en pensant autrement.

Lorsqu’on punit, on veut faire expier à quelqu’un sa faute. La douleur infligée au coupable est censée rétablir un équilibre : il faut contrebalancer le crime par une souffrance équivalente. Quelle idée ! À ce compte-là, il serait juste de vitrioler cette femme qui a vitriolé sa rivale, juste de violer l’homme qui a violé. Ce serait juste, mais cruel et imbécile. Pourquoi librement agirions-nous en scélérats au nom de la Justice ? Il est aberrant de penser qu’un mal compense ou annule un autre mal. Il le multiplie. Il touche le coupable, mais aussi tous ses proches. Quand on fait du mal à quelqu’un, il devient une victime. Les prisonnier·es sont donc toutes et tous des victimes.

Les systèmes s’effondrent…

…si solides qu’ils paraissent. L’Ancien Régime ou les républiques soviétiques ont basculé dans le vide tout d’un coup. Le système pénal durera-t-il encore longtemps ? Peut-être que non.

En 1610, on brûla en Espagne onze sorcières devant 30 000 spectateurs enthousiastes et sûrs de la bonne justice de ces autodafés. Ce fut une belle fête. Quatre ans plus tard, l’Espagne renonçait à cette barbarie et s’étonnait de l’avoir fait durer si longtemps. Sans que rien n’en transparaisse, pendant de longues années, des penseurs, des juristes, et surtout de nombreuses femmes, avaient avancé des arguments jusqu’à saper les fondements de l’édifice qui resplendissait encore de tous ses atroces feux juste avant sa disparition.

La prison peut et doit disparaître, parce qu’elle est afflictive, un désastre volontairement organisé par des humains contre d’autres humains, parce qu’elle est un supplice, qu’un châtiment est toujours une sordide affaire. Le châtiment peut-il disparaître ? Non, pas plus que la cruauté de l’homme. Il est donc de notre devoir, vivant en société sans pouvoir y échapper, de nous élever contre ce qu’elle sécrète comme les punitions, la violence, le travail, le pouvoir et l’argent. Nous devons refuser notre aliénation, nous rebeller avec constance, illégalement (ou légalement qu’importe), bref réagir, réfléchir.

Le discours sécuritaire sème le vent. Il récoltera tempêtes et incendies.

Feu aux prisons ! Pour l’abolition du système pénal ! Pour la Vie !




Source: Zeka.noblogs.org