Décembre 4, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Pour décembre, le Rat noir vous propose une rubrique au ton international. Elle démarre sur le mode grec avec Ombre de Lefteris et quinze nouvelles d’Alexandre Papadiamandis réunis sous le titre Autour de la lagune. Départ ensuite à Londres pour Le Mariage du ciel et de l’enfer de William Blake. Aux États-Unis, George Jackson évoque de sa prison, Les Frères de Soledad (préface de Jean Genet). Direction l’Italie, avec Les enfants de Barbiana : Lettre à une enseignante, œuvre collective avec une préface de Pier Paolo Pasolini. Quatre jours en mars au Danemark avec Jens Christian Grondahl. L’inclassable anarchiste québécoise, Anne Archet nous interpelle avec Le vide mode d’emploi. Un nouveau polar féminin : L’enfant du silence de l’Étasunienne Abigail Padgett. Enfin, quelques réflexions sur le « marché du savoir » : Doit-on croire les experts ? de Gérard Amicel.

« L’intelligence courte croit tout voir, parce qu’elle reste les yeux ouverts ; l’intelligence supérieure consent à fermer les yeux, parce qu’elle aperçoit tout en dedans. » René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe

Lefteris Giannakoudakis : Ombre

Lefteris Giannakoudakis est né 
à Héraklion en 1972. Après des études de biologie à Athènes, il commence 
à écrire pendant son service militaire. Son premier roman paraît en 2000. Il vit aujourd’hui en Crète où, après avoir enseigné la biologie, il se consacre à l’enseignement de l’écriture créative et de la scénarisation (il est lui-même l’auteur de quatre films). Ombre est son cinquième roman et le tout premier traduit en français.

Ombre (éd. Cambourakis, traduction Lucille Arnoux Farnoas) : Nous sommes en avril 2012, à l’heure des élections législatives, de la crise financière et de la menace de la sortie de la Grèce de la zone euro, tandis que le parti pronazi (Aube dorée) tente une percée et que celui d’Alexis Tsipras (Syriza) se profile pour devenir la deuxième force politique grecque à la Bouli d’Athènes.
Parallèlement, en Crète, nous nous rendons avec Yvonne, une jeune prostituée, à un rendez-vous nocturne sur une plage, qui tourne au crime.

Au même moment, nous prenons le bateau au Pirée pour nous rendre en Crète avec le héros du roman, l’inspecteur Dimos Guérès qui, en instance de divorce et appelé par sa cousine, se rend au chevet de son père mourant, qu’il n’a jamais voulu revoir depuis des années, ne lui pardonnant pas la mort de sa mère. Parvenu à Héraklion, à peine le temps de se rendre dans sa maison natale, auprès d’une famille qu’il ne reconnait pas, il est appelé à rejoindre l’équipe chargée de l’enquête sur l’assassinat de la prostituée alors que le pays s’émeut au sujet d’une trentaine d’autres qui auraient transmis le sida à leurs clients.
Stupéfaction de Dimos lorsqu’on lui montre le cadavre et ce que l’on a retrouvé dans sa bouche : un scarabée rouge, entouré d’une bague avec une pierre précieuse. Dimos reconnait cette bague similaire à celle que porte son vieux père mourant, ce vieux militant du Pasok, au passé dont il ignore presque tout. C’est donc dans une capitale crétoise fantôme, avec nombre de ses boutiques fermées à cause de la menace de la crise et dont plusieurs rues ont changé de nom depuis son adolescence que l’inspecteur Guérès, « mal dans ses pompes » et en binôme avec un collègue, commence son enquête, mais chacun de son côté et selon ses propres pistes. Comme le dit un proverbe grec « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, au risque de se noyer ». Nous voilà prévenus !
Au fil de l’histoire, les assassinats se multiplient dans la ville. Les vieux fantômes d’un passé jamais vraiment élucidé, réapparaissent tout au long de sa quête, aussi bien professionnelle que personnelle. Ombre : ombre de la nuit ? Ombre de la vérité ? Ombre de l’action ?

Polar psychologique, historique qui nous tient en haleine de la première à la dernière ligne.

Lefteris Giannakoudakis nous gratifie d’une galerie d’insulaires au caractères bien trempés : « Les Hérakliotes avaient toujours été comme ça : « Que vont dire les gens, que vont penser les voisins » : hypocrisie et front haut, rien d’autre ne les intéressaient ».

Magnifiques formules au passage. Pour n’en citer qu’une : « On dit que l’homme devient vieux le jour où il perd sa mère. C’est possible. Mais quand il perd son fils, il est déjà mort » …

Alexandre Papadiamandis : Autour de la lagune

Alexandre Papadiamandis est né en 1851 dans l’île de Skiathos (présente dans la plupart de ses textes) au sein d’une famille pauvre et nombreuse. Il est l’auteur de nombreuses nouvelles et romans qui ont marqués profondément la littérature grecque et ont été salués par de nombreux écrivains, tels Constantin Cavafis, Odysséas Elytis et Milan Kundera. Il est considéré comme le fondateur des lettres modernes en Grèce. Grand lecteur des classiques, il estimait par-dessus tout Shakespeare.

Milan Kundera a dit de Papadiamandis : « Il est l’ambassadeur du roman au pays de Byzance ». Autour de la lagune (éd. Zoe, traduction René Bouchet) se compose de quinze petites nouvelles. Toutes censées se dérouler à Skopélos, île voisine de son île natale de Skiathos (aujourd’hui livrée au tourisme de masse), mais à son époque rompue aux mœurs rudes de ses habitants.

Femmes superstitieuses, hommes vantards, « perchés », alcooliques ou joueurs invétérés « Les joueurs de cartes ont deux gagnants, celui qui remporte la mise et celui qui ne joue jamais » ! Comme le dit Papadiamandis : « Plus le village est petit, plus grande est la rancune ».

Bienvenue au sein de l’archétype populaire de la mauvaise belle-mère qui, la veille de Noël vient apporter à sa belle-fille stérile, un pain du christ qu’elle a pétrit elle-même. Cadeau ? On ne peut pas dire que la seconde épouse de Stergios confirme le dicton « la première sert de bonne, la seconde est la patronne » …
Ailleurs, souvenirs d’une île de Skiathos qui n’était déjà plus du temps de Papadiamandis, celle des pécheurs revêches, des bergers et de leurs visions, une époque où les ailes des moulins semblaient dire aux marins « Moi, je navigue même sur terre ».

Plus loin, l’histoire d’Agallos, beau jeune homme à marier, convoité par deux fiancées différentes prêtes à tout pour l’avoir. Eros héros, Giorgis devant la réalité, fera-t-il le choix du mythe ou de la raison ? Pour quelle raison Nicos, fils alcoolique d’une veuve passe-t-il la nuit dehors et à « se noyer dans un verre plutôt que dans la mer », plutôt que rentrer à la maison ?

Par quel hasard Papos n’a-t-il pas pris la mer avec ses deux compagnons pêcheurs, un jour de tempête ?
Quelle est cette vision que découvre un jour Machoulas en remplissant une cruche d’eau à une source. Serait-ce le spectre du péché ?

Pourquoi en vieillissant, Constandis, le garde champêtre redouté de tout le village, arrive à se détacher de tout ?

Comment Assimina réussira-t-elle à marier ses six enfants, du moins, ceux qui ne meurent pas ou n’émigrent pas ? …

Qu’est-il advenu après l’orage de Cotsos, qui avait pour habitude de dormir dans son petit voilier ?

Quelle est cette lueur mélancolique qui danse la nuit sur les flots puis disparait ? Comment deux belles-sœurs vivant sous le même toit peuvent-elle s’entendre ?

Pour clore cette série de petites histoires magiques : celle de Poulia, la fille du maçon alcoolique Kyriakos. Tout un monde disparu.

William Blake Le mariage du ciel et de l’enfer

William Blake est né en 1757 à Londres, bien que considéré en tant que peintre, il s’est surtout consacré à la poésie. Fils d’un bonnetier, il montre dès l’enfance d’étonnantes dispositions pour le dessin et la poésie. Il embrasse la profession de graveur. C’est sa femme qui le perfectionnera dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture et deviendra son assistante. Mais trop pauvre pour faire face aux impressions de ses œuvres, il se fait son propre éditeur. Ses toiles d’inspiration allégorique, historique et religieuse figurent dans plusieurs expositions londoniennes. Enthousiasmé par la Révolution française, il échappe de justesse à une arrestation pour avoir défendu les principes révolutionnaires. Il continue de composer et d’illustrer des poèmes étrangers emprunts d’un mysticisme obscur. Sa mort interrompt l’illustration de La Divine comédie de Dante.

Les éditions Allia ont envoyé au Rat noir, Le mariage du ciel et de l’enfer de William Blake (traduction Jean-Yves Lacrois). Blake est un est ces auteurs qui ont le pouvoir de s’inventer un univers et de nous l’offrir à l’état brut.
Dès les premières pages, nous sommes envoûtés par ses « proverbes de l’enfers », tout droit sortis d’une imagination qui n’a rien à envier à un Dante Alighieri ou à un hypothétique William Shakespeare.

Petite promenade dans un échantillon choisi.
Proverbes de l’enfer : « De même que la chenille choisit les plus belles feuilles pour y poser ses œufs, de même le prêtre porte sa malédiction sur les joies les plus belles ». « La prudence est une vieille fille, riche et moche, que courtise l’impuissance ».
« Le perfectionnement fait des routes bien droites, mais les routes tortueuses et sans perfectionnement sont les routes du génie »
Maintenant : « Un ange devenu démon, m’est un ami personnel. Il nous arrive souvent de lire la Bible ensemble, sans son sens infernal ou diabolique, que le monde pourra faire sien s’il se conduit bien. J’ai aussi la bible de l’enfer que le monde fera sienne, qu’il le veuille ou non ».
Vision mémorable : « L’homme qui jamais ne change d’opinion est comme une eau stagnante, il donne naissance aux reptiles de l’esprit ».
« L’opposition est la véritable amitié ».
« J’ai toujours trouvé de la vanité chez les anges qui parlent d’eux-mêmes comme les seuls sages ; ils le font avec une insolence pleine de confiance dont la racine est le raisonnement systématique ».

Troublantes résonances du « monde d’en bas ».

George Jackson : Les frères de Soledad (préface de Jean Genet)

George Jackson est né en 1941 dans les quartiers pauvres de Chicago. Adolescent, il connait plusieurs condamnations mineures qui le mènent en centre de redressement. Sa famille déménage en Californie, où il est arrêté lors d’un braquage dans une station-service et condamné à un an de prison, reconductible. Il est ensuite transféré à la prison de San Quentin, où il fonde un groupe militant radical.
En 1970, il est accusé avec deux autres détenus (les frères de Soledad) d’avoir assassiné un gardien en représailles du massacre de trois activistes noirs. Transféré en quartier de Haute sécurité et en isolement, il se consacre alors à la littérature, à la réflexion philosophique, politique et écrit deux livres, Du sang dans mes yeux et Frères de Soledad, qui deviennent des bestsellers et attirent sur lui l’attention du monde entier.
Mais en 1970, son frère Jonathan Jackson fait irruption dans la salle d’audience du tribunal exige la libération immédiate des Frères de Soledad, dont son frère George. Sous menace, il réussit à libérer trois d’entre eux, mais tous sauf un, sont tués lors de leur fuite. Angela Davis, jugée complice est inquiétée. Il s’avère aujourd’hui que le FBI aurait été au courant de l’action, mais ne l’aurait pas empêchée pour provoquer une confrontation avec les Black Panthers et inquiéter entre autres, Angela Davis. Trois jours avant de passer en jugement, Jackson est tué dans la cour de la prison de San Quentin pour une, soi-disant tentative d’évasion, qui porte encore à polémique.

Dans son introduction aux Frères de Soledad (réédition : Syllepse), Jean Genet nous explique en quoi à son sens, les lettres de George Jackson sont « un saisissant poème d’amour et de combat, de joie et de colère », avant de nous raconter son histoire tragique, les luttes dans les prisons étasuniennes et celle des Black Panthers, le mouvement de libération noir. « Un prisonnier est un prisonnier. Aux États-Unis, un prisonnier Blanc est un prisonnier Blanc et mais un prisonnier Noir est mort, naturellement coupable » !

Suit un avant-propos écrit par le jeune neveu de George Jackson, Jonathan Jackson Jr. avant son assassinat.
Puis, une autobiographie de George Jackson, rédigée à la demande de son éditeur, précède ses lettres écrites en prison de juin 64 à août 70. Elle commence par ces mots « Toute ma vie j’ai joué la comédie à ma famille. Pour moi, la réalité c’était la rue ».

Le livre qui en résulte parait en 1970 dans sa première édition. Il connaitra un immense succès, malgré la censure. Dans son introduction donc, Jackson dénonce les incarcérations en masse de Noirs et de Latinos dans les années 60, sous le prétexte d’une « guerre contre le crime », décrétée par le Président Lyndon Johnson. Il évoque ensuite, les révoltes raciales urbaines et plus précisément celle de la prison de Soledad et de sa répression.

Jackson fait souvent référence à Howard Zinn et son Histoire populaire des États-Unis . qui retrace la radicalisation de la répression exercée par la police sur les populations indiennes, noires et latines.

Sans entrer dans le détail, voici quelques aspects de sa vie carcérale, évoqués dans ces lettres. Dans l’une d’elle qu’il adresse à son avocate, il raconte son enfance dans les quartiers pauvres de Chicago. Son père psychorigide « Nègre à mentalité d’esclave » et sa mère « cul-bénie ». La ségrégation dès l’école « que l’on quitte très jeune pour travailler ». Ses premières amours. Ses premiers vols. Sa première agression par des flics racistes. La maison de correction, puis la case prison « J’ai passé la moitié de ma vie en prison. Je n’ai jamais pu m’y faire ». La découverte de la littérature et du marxisme : il dit tout et ne cache rien. Par exemple à son avocate, les conditions de détention « qui détruisent les processus logiques de l’esprit. Personne n’en sort normal », les conflits avec les gardiens (la plupart d’entre eux adhérents du KKK, « ces Porcs dignes de la Gestapo, on se croirait dans l’Allemagne des années 30 »). Sa peur de la CIA. Les conflits entre les prisonniers, « la plupart imbéciles et illettrés et violents, Noirs, Mexicains comme les Blancs ». Les coups, les réflexes conditionnés. Sa haine des homosexuels « qui imposent leur loi dans les cellules ». Il est étrange de noter à ce propos, que Jean Genet sera d’une « discrétion de violette » sur cet aspect des choses. Jean Genet, le seul Blanc et homosexuel qui a pourtant vécu deux mois en compagnie des Black Panthers aux Etats-Unis…

Ce livre présente une série de lettres qui bien que censurées (hormis celles détruites ou confisquées), d’une sincérité qui parfois frôle la maladresse, surtout celles adressées à ses parents « réactionnaires, étrangers à leurs propres racines ». Son père « un zombie à la mentalité de petit bourgeois blanc », à sa mère pratiquante « qui tend la joue », auxquels il essaie d’expliquer comment il résiste aux mauvais traitements et les exhorte à enfin « comprendre leurs contradictions et le monde dans lequel ils vivent, ou survivent ».

Dans d’autres lettres, il confie ses rêves (vivre au Ghana), ou fait l’apologie des peuples libres, exprime sa réticence envers la non-violence de Martin Luther King (à propos duquel il finira par changer d’avis). Son rejet de la guerre et du capitalisme, des Américains, « ces débiles mentaux » et de leur religion qui apprend la culpabilité. « Si dieu existait, il serrait mon ennemi », s’écrit Jackson ! Il s’en prend ensuite aux « clowns noirs envoyés par le gouvernement comme ambassadeurs en Afrique ». Il nous explique aussi sa conception de la « femme noire émancipée ».

Reviennent en boucle, ses doutes quant à son avenir, sa libération toujours repoussée. D’autres lettres sont adressées à son jeune frère Jonathan qu’il « sonde et conseille ». Dans celles envoyées à son avocate Fay Sender, il la prie d’intervenir pour qu’on lui enlève ses chaînes pour les promenades. Il lui explique longuement ses problèmes psychologiques, sexuels, l’attitude de son juge raciste qui le traite d’extrémiste. Il la remercie de lui faire passer les lettres de Huey P Newton (cofondateur des Black Panthers) ainsi que celles d’Angela Davis « la rebelle au regard d’amour ». Plus loin, il se demande comment ces lettres ont finies par lui parvenir, alors qu’il ne reçoit « que des insultes de la part des Porcs et de la merde de la part des prisonniers blancs » ! Il s’excuse souvent de montrer son aspect brutal.

Ce livre reste le témoignage le plus puissant de la sauvagerie qui régna durant ses années aux États-Unis, particulièrement contre les Noirs et encore plus contre ceux qui se révoltèrent …

Les enfants de Barbiana. Lettre à une enseignante. Collectif, préface de Pier Paolo Pasolini

Le Rat noir a également reçu Lettre à une enseignante des enfants de Barbiana, rééditée par les éditions Agone dans une traduction de Susanna Spero. Lorsqu’il sortit en 1967, ce livre fit mouche et joua un rôle déterminant dans « le Mai 68 italien ultra mondain », comme nous l’explique, Laurence De Cock.
En 70, l’éditeur Maspero le traduisit. Il fut vendu à plus de 400 000 exemplaires ! Ce recueil, réalisé grâce à une écriture collective, est né dans l’école du hameau de Barbiana, situé à 30 km de Florence. Une des régions le plus pauvres d’Italie, « tandis que les plus riches se vautraient en plein miracle économique, dans ces années-là ». Livre tantôt accusateur, tantôt sarcastique et vengeur, raconte l’histoire des « décrochés scolaires », ces enfants laissés pour compte par l’école publique. Certains d’entre eux furent pris en charge par un prêtre, « un pauvre curé de campagne » qui décida de leur donner une seconde chance.

Dans l’avant-propos, Pier Paolo Pasolini nous livre ses impressions. « Lettres à une enseignante est un des plus beaux textes que j’ai lus », nous dit-il. Le reprochant cependant « le moralisme réactionnaire paysan dont les élèves l’ayant écrit, ne surent pas se débarrasser ». Facile à dire !… Suivent une série de magnifiques photos en noir et blanc.

Puis, nous entrons dans le vif du sujet, Pour n’en révéler que quelques aspects, celui-ci est rédigé au jour le jour par huit écoliers qui, s’adressent à une enseignante qui les a laissés tomber et lui racontent, avec une conviction et une maturité étonnante, toutes leurs difficultés. Leurs complexes et cette timidité maladive due à leur condition de « soi-disant crétins de paysans », qui les a empêchés de « s’accrocher » à l’école publique « où les enseignants font la guerre aux élèves médiocres » ! Une école publique qui a la prétention « d’apprendre l’éducation physique à des fils de paysans, rompus dès leur plus jeune âge aux durs travaux des champs » ! Où l’on apprend à traduire l’Italien en Latin, mais, se demande un élève perspicace « Où commence exactement l’Italien et où finit le Latin ? » Une école où les maitresses d’école sont « comme les prêtres ou les putains : elles s’accrochent vite à toute créature » et refusent de donner des explications sur leurs appréciations portées sur les devoirs : « Elles refusent au fond, de donner la main à l’ennemi » !

Les élèves de Barbiana mettent en miroir ce que leur ont apporté les méthodes pratiquées dans « leur école », où les élèves mélangés se soutiennent et s’aident les uns les autres « Une école ouverte au monde, où l’histoire ne parlait pas que de Rome et de ses généraux et la géographie que de l’Italie » !

L’argumentaire de ce réquisitoire est agrémenté d’une série de statistiques officielles, récupérées dans les établissements et administrations ayant accepté de les communiquer. Elles sont résumées et mises en tableaux par un gamin de quinze ans ! Dont les graphiques lui font penser « à une pyramide taillée de bas en haut à coup de hache où à chaque coup donné c’est un jeune enfant éjecté du système scolaire qui se retrouve aux champs ». Parfois, ces gamins ou adolescents produisent des analyses politiques et sociales (sur le monde paysan, les syndicats et le monde ouvrier, entre autres), dignes d’un niveau universitaire, même si elles sont exprimées de façon moins « étudiée ».

En conclusion, les élèves de Barbiana émettent une série de propositions (conditions, programmes cadences), « afin de changer les choses existantes », puis nous donnent tous les détails sur la réalisation collective de cette Lettre à une enseignante qui a tant fait parler d’elle.

Un véritable plaisir de pouvoir aujourd’hui la relire !

Jens Christian Grondahl : Quatre jours en mars

Jens Christian Grondahl est né en 1959. Auteur de romans à renommée internationale et grande figure de la prose danoise, il compte de nombreux lecteurs à l’étranger où ses livres paraissent dans 35 langues. L’amour en est le thème central, notamment dans les relations des couples modernes et plus particulièrement celles de femmes accomplies qui abordent un tournant de leur vie.

Ingrid Dreyer. Héroïne de Quatre jours en mars (éd. Gallimard, traduction Alain Gnaedig), working-girl danoise de 48 ans, divorcée, « un peu fanée » s’apprête à se rendre à un rendez-vous d’affaires à Stockholm, lorsque la police de Copenhague lui apprend que son fils unique de 15 ans a été arrêté après l’agression d’un immigré dans une histoire de drogue. Elle décide de s’y rendre immédiatement pour le récupérer chez son ex-beau-père et lui donner une bonne paire de claque !

Durant son voyage en train, entre angoisse et culpabilité, elle commence à se remémorer toute sa vie. Par petites tranches « tout ce passé à moitié oublié parce que l’on ne prête pas assez d’attention aux choses lorsqu’elles se passent ».
Son enfance et son adolescence. Ainsi, la « machine à gamberge » est lancée. Mais, « est-elle objective lorsqu’elle reconstruit le passé d’une jeune fille qui n’est plus elle », ainsi que « l’océan des possibles ratés » ?

C’est cependant dans ces conditions qu’Ingrid Dreyer va nous faire faire la connaissance de Berthe, sa mère égocentrée, elle aussi à l’enfance malheureuse et de son père, critique littéraire « cet étranger à sa vie ». De sa grand-mère Ada, célèbre un temps, par ses écrits libertins vites oubliés et de son mari alcoolique qu’adorait Ingrid. Elle parle d’elle aussi et de son mari « qui lui est devenu indifférent au fil des années », de son divorce, de l’éducation ratée de son fils, de sa liaison avec Franck, son amant bien plus âgé qu’elle.

C’est entouré de tous ces individus que nous allons accompagner Ingrid jusqu’à Copenhague. Partagés entre le présent souvent inflexible et « un passé qui ne veut pas passer », selon l’expression de Léo Ferré !

In fine, y aurait-il hérédité dans la fatalité pour ces trois femmes issues de trois générations différentes, divorcées, indépendantes et qui finissent toutes, seules ?

Texte à la sensibilité exacerbée, féminine, alternance de passions et d’ennui et parsemé de belles citations de Friedrich Nietzsche, Albert Camus ou Ernest Hemingway.

Anne Archet : Le vide mode d’emploi (Aphorismes de la vie dans les ruines)

Anne Archet, pionnière du « web québécois » y publie depuis la fin des années 1990, des récits érotiques et des textes de conviction anarchiste et féministe.

Le Rat noir a reçu des éditions Lux, Le vide mode d’emploi. Aphorisme de la vie dans les ruines, illustré par Sara Hébert. « Ecrivaine mineure à nuisance mineure », ainsi qu’elle se définit elle-même ! Ecrivaine anarchiste, bisexuelle et féministe canadienne d’origine chinoise « Je suis votre amie imaginaire et le monstre qui est sous votre lit, celle qui dit tout bas ce que les autres ne pensent pas ».

Après ses écrits érotiques, Anne Archet a choisi le mode des Aphorismes, « un genre démodé », dans lequel elle excelle et qui lui « permet de toucher un peu à tout ».

Petites perles relevées parmi toutes celles qui scintillent dans ce petit recueil :
Aphorisme « Si le crime ne paie pas, l’aphorisme est sûrement un crime ». Les anarchistes « Je me fais souvent demander comment les anarchistes feront les choses, mais personne ne s’intéresse à comment ils ne les feront pas. Chaque fois que nous proposons un monde meilleur, les gens se moquent de nous. Ou se mettent à bailler ». L’écriture inclusive « Depuis que je pratique l’écriture inclusive, j’arrive à faire systématiquement chier une multitude de fâcheux-ses […] On va bientôt pouvoir me remplacer par un algorithme ». Majorité silencieuse « Ce serait vraiment bien si elle fermait sa gueule quelques minutes ». Platon « Ce que j’ai retenu de sa lecture, c’est que la consommation de cigüe n’entraîne aucune accoutumance » … Développement durable « C’est un mythe : toutes mes photos d’enfance sont délavées et jaunes » ! Comment savoir si vous faites l’amour avec une vraie femme ? « Facile : elle ne se dégonfle pas quand on la mord ». Collaboration « Aidez les policiers à prélever votre ADN : Crachez leur dessus ! » Vivre à moitié « C’est quand on est seul.e, vivre pleinement c’est quand on l’a compris ». En ce moment « Je me sens moche et mal foutue comme un légume bio ». Règle des médias sociaux « Faire en sorte d’oublier que n’avez pas vraiment d’amis ». Le Fanatique « N’est jamais celui qui ne change jamais d’idée, mais celui que ne change jamais de sujet ».

Et tutti quanti. Aphorismes prompts à combler le « vide en soi », mais surtout nous prouver qu’il y a des anarchistes plus ou moins cachés partout dans le monde. Rassurant !

Abigail Padgett : L’enfant du silence

Abigail Padgett est née en 1942 dans l’Indiana, aux Etats-Unis. Diplômée en langue anglaise elle est d’abord professeure à l’école anglaise de St Louis et après divers métiers, elle devient enquêtrice judiciaire pour le service de la protection de l’enfance à San Diego. Profession qui lui inspirera le personnage central de ses romans policiers.

« Des lambeau de brouillard pénétraient par les portes du balcon de Bo Bradley, ouverts sur la plage de San Diego, flottaient au gré du hasard puis s’évaporaient », ainsi commence L’enfant du silence (éd. Rivages Noirs). Bo, enquêtrice chargée d’affaires d’enfants martyrs auprès du tribunal de San Diego est réveillée par un cauchemar.
Bo, cette jeune femme maniaco-dépressive d’origine irlandaise, obsédée par la mort de sa sœur âgée de vingt ans et retrouvée asphyxiée dans sa voiture. Mort dont elle se sent coupable.

Pour échapper à son obsession, elle se lève en pleine nuit pour aller se promener sur la plage.

Au même moment à 45 kilomètres plus à l’est, une vieille indienne de 79 ans reçoit un signe lancé par une corneille qui la pousse à aller découvrir un petit garçon blanc attaché à un matelas, avec une ceinture dans une cahute abandonnée à côté de chez elle.

Et c’est Bo, « l’intuitive » aux répliques sarcastiques qui est chargée d’élucider l’affaire. Dès qu’elle est en contact avec le petit garçon après avoir interrogé la vieille indienne, elle s’attache à ce petit être qui semble autiste mais se révèle être sourd comme l’était sa sœur. Dès lors, elle se sent comme liée à son destin. Mais l’affaire se complique quand le petit garçon échappe par hasard à un assassinat dans l’hôpital où il est soigné, avant d’être placé dans une famille d’accueil. Qui peut bien en vouloir à ce point à un petit garçon sans défense de quatre ans ?

Nous voilà embarqués dans une aventure qui va nous faire découvrir, entre autres, l’univers de ce qu’il reste d’une tribu indienne ancestrale du sud de la Californie, à travers les yeux d’une héroïne hors normes.
Encore un de ces polars féminins palpitants que Caroline Granier [<a title="Auteure de A Armes égales, un essai sur le roman policier féminin.” class=”notebdp”>note] a fait découvrir au Rat noir.

Gérard Amicel : Doit-on croire les expert ?

Le Rat noir a encore reçu ce mois-ci, Doit-on croite les expertsou la république des sachants (éd. Apogée) de Gérard Amicel, agrégé et docteur en philosophie, professeur à Rennes.
La confiance en l’expertise scientifique est aujourd’hui largement remise en cause.
Pensée rationnelle contre théories complotistes : fossé croissant entre le peuple et la science ? Trop grande spécialisation et manque de cohésion entre les scientifiques en est-elle la cause ? Ce sont les questions auxquelles Gérard Amicel tente de répondre dans le premier chapitre.

Le second explore le passé. Quand la rupture entre le « sens commun » au profit de l’expertise a-t-elle eu lieu ? Au XVII siècle avec la « révolution galiléenne » ? Lorsque la physique céleste fusionna enfin avec la physique terrestre ? Au temps de Descartes et de son Discours de la méthode, qui visait aussi bien par son ton sarcastique l’homme ordinaire que le docte ? Avec la « république des Lettres » et le développement des Académies ? Lorsque les savants commencèrent à être subventionnés par les Princes européens ? Comment réagirent alors, les autorités religieuses ?

Le troisième chapitre se focalise sur la diffusion des idées des Lumières.
Ici, l’auteur passe au peigne fin, la conception kantienne qui distingue l’usage privé et l’usage public (collectif) de la raison. Kant, qui préconise une République des savants alors qu’il est lui-même protégé par Frédéric II ! Qu’advint-il ensuite de la conception de la science sous la Convention jusqu’à celle de Karl Marx, qui reproche à Kant son analyse bourgeoise et élitiste ? Quels nouveaux éléments de réflexion apporteront le « mouvement chartiste », puis, les traditions ouvrières anarchistes et « l’école écossaise » ?

Gérard Amicel explore ces trois conceptions puis, décrypte les arguments proposés par Thomas Reid, considéré comme « l’un des principaux partisan du retour au sens commun », contre ceux de David Hume qui se situent à l’opposé.
Nous voilà au cœur du problème : l’opposition politique entre élitisme et égalitarisme, cette « guerre intestine », selon Hannah Arendt. Comment sortir de cette controverse ? L’auteur propose la piste de « l’épistémologie sociale » qui s’intéresse à l’influence des groupes, des relations inter-individuelles et des institutions sur la connaissance. Un passage est ensuite consacré à Ivan Illich, pour lequel la crédibilité des experts n’est rien d’autre que « le talon d’Achille du système industriel ».

Après ce long cheminement intellectuel, Gérard Amicel se demande à juste raison, si le « marché du savoir » est seulement capable de s’autogérer, tandis que la connaissance est devenue une marchandise ? Faut-il soumettre la crédibilité de l’expertise au vote, ou encourager la diversité cognitive (acquisition des connaissances) tout en dénonçant la libéralisation du « marché scientifique » ? Faut-il réactiver la dynamique des conférences citoyennes que l’on trouvait déjà dans de nombreuses traditions politiques ? Quelles en sont les limites ? Et de conclure en paraphrasant Louis Pasteur : « Un peu de savoir éloigne du sens commun, mais beaucoup y ramène » !

Un essai passionnant qui a surtout la qualité de nous rappeler comme il est bon, à notre époque confuse, de stimuler un peu nos neurones, « sans avoir recours aux théories complotistes ni à la pensée dominée par les algorithmes » !
Patrick Schindler individuel FA, Athènes




Source: Monde-libertaire.fr