Mars 10, 2020
Par La Rotative (Tours)
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« ZĂ©ro-dĂ©chet et recyclage ! Â» promet la liste Pour Demain Tours dans son programme, au volet « La ville qui fabrique, rĂ©pare et innove Â». Et en effet, l’équipe menĂ©e par Emmanuel Denis a rĂ©ussi Ă  recycler une bonne partie des dĂ©chets du Parti socialiste local, qu’on espĂ©rait oubliĂ©s au fond d’un bac Ă  ordures.

Au dĂ©part, cette liste s’appuyait sur une initiative « participative Â» et « citoyenne Â» censĂ©e construire un projet politique alternatif. À l’arrivĂ©e, on se retrouve avec un mauvais remake de la gauche plurielle, oĂč toutes les trahisons passĂ©es semblent avoir Ă©tĂ© oubliĂ©es dans l’espoir d’une victoire Ă©lectorale. D’anciens membres du NPA et des militant-es de la France Insoumise s’allient avec les notables du Parti socialiste qui faisaient applaudir Manuel Valls Ă  l’hĂŽtel de ville de Tours quand celui-ci supervisait l’adoption de la loi Macron… Question programme, on se retrouve avec un ensemble de propositions consensuelles qui ne dĂ©tonneraient pas sur les tracts des listes de la droite et du centre ; le langage est le mĂȘme, l’idĂ©e est de se positionner en bons gestionnaires d’une ville « innovante Â», qui « protĂšge Â» et qui « respire Â», parsemĂ©e de tiers-lieux et de mini-forĂȘts [1].

L’emballage vert et la disparition des Ă©tiquettes partisanes feraient presque oublier que le PS a Ă©tĂ© aux manettes de la ville pendant plus de dix-huit ans, et qu’il a Ă©tĂ© Ă  l’origine d’un grand nombre de politiques urbaines qui tranchent avec les discours enchanteurs servis par Emmanuel Denis et ses colistiers. Certain-es pourraient voir dans cette nouvelle alliance le signal d’une Ă©volution politique et idĂ©ologique pleine de promesses ; mais vu le pedigree des diffĂ©rents acteurs, on pariera plutĂŽt sur l’opportunisme et l’envie de reprendre du service aux commandes de la municipalitĂ©. Ainsi, Ă  l’approche de l’élection, Emmanuel Denis a mis de cĂŽtĂ© son opposition Ă  la vidĂ©osurveillance, introduite dans la ville sous le rĂšgne de Jean Germain, l’ancien maire socialiste battu en 2014. C’est Ă©galement sous Germain que la ville de Tours a pris un premier arrĂȘtĂ© anti-mendicitĂ©, mais il faudrait dĂ©sormais croire que ses anciens camarades se sont convertis Ă  l’idĂ©e d’une ville « solidaire Â» [2].

Vers une « rĂ©volution verte Â» Ă  la grenobloise ?

RĂ©guliĂšrement, Emmanuel Denis a Ă©tĂ© comparĂ© Ă  Eric Piolle, le maire de Grenoble Ă©lu en 2014 Ă  la tĂȘte d’une coalition regroupant EELV, le Parti de Gauche et un « rĂ©seau citoyen Â» local [3]. Effectivement, on peut leur trouver plusieurs points communs : ils se dĂ©placent Ă  vĂ©lo et bossent pour des industries de merde. Denis est cadre chez STMicroElectronics, une boĂźte spĂ©cialisĂ©e dans la fabrication de microprocesseurs qui viennent Ă©quiper tous les gadgets polluants possibles et imaginables ; Piolle, aprĂšs un passage chez Hewlett-Packard, a cofondĂ© une start-up spĂ©cialisĂ©e dans les logiciels dĂ©diĂ©s au monde de la finance. Si la comparaison entre les deux hommes peut ĂȘtre jugĂ©e flatteuse par certain-es, et nourrir leurs espoirs de victoire, le bilan du mandat de Piolle dressĂ© par le mĂ©dia local Le Postillon devrait calmer certaines ardeurs : gestion autoritaire, fermetures de bibliothĂšques municipales, rĂ©pression des citoyens et associations trop « rebelles Â» au goĂ»t de la majoritĂ©, etc. Dans le numĂ©ro d’automne 2019 du Postillon, on pouvait lire :

« Cinq ans et demi de municipalitĂ© Ă©cologiste grenobloise ont prouvĂ© que ce parti et ses alliĂ©s Ă©taient effectivement « en capacitĂ© de gouverner Â», c’est-Ă -dire de poursuivre globalement les politiques menĂ©es depuis des dĂ©cennies, autoritarisme et langue de bois compris Â» [4].

Pourtant, pour l’équipe de Pour Demain Tours, le bilan de Piolle reste un Ă©lĂ©ment positif Ă  mettre en avant. Ainsi, dans un article qu’a consacrĂ© MĂ©diapart Ă  cette union de la gauche, le directeur de campagne d’Emmanuel Denis reprenait la comparaison [5] : « Manu, c’est le Éric Piolle de Touraine Â». Dans ce mĂȘme article, on apprend que les quatre premiers candidats de la liste, dĂ©signĂ©s comme « porte-paroles Â», aiment Ă  se faire appeler les « quatre fantastiques Â». Ça peut sembler grotesque, mais finalement la rĂ©fĂ©rence aux hĂ©ros de Marvel n’est pas malvenue : Mr Fantastic, qui peut dĂ©former son corps mallĂ©able comme un Ă©lastique, apparait comme une allĂ©gorie propice pour dĂ©crire les contorsions idĂ©ologiques qui ont rendu possible la constitution d’une telle alliance Ă©lectorale.

Emmanuel Denis luttant contre l’installation d’une antenne-relais

Les rĂ©fĂ©rences ridicules invoquĂ©es par la liste de Denis ne s’arrĂȘtent pas lĂ . L’image du CongrĂšs de Tours est rĂ©guliĂšrement reprise dans les articles de presse ou dans les discours ; le congrĂšs de Tours, mais « inversĂ© Â», c’est-Ă -dire l’union de la gauche, un siĂšcle aprĂšs la scission de la SFIO survenue en dĂ©cembre 1920 [6]. On mesure, du coup, le chemin parcouru par la gauche française en un siĂšcle. On est passĂ© de la lutte des classes Ă  la lutte contre le « sans-abrisme Â» [7] ; de la collectivisation Ă  l’accession Ă  la propriĂ©tĂ© ; de la socialisation des moyens de production au soutien des « pĂŽles d’excellence Â» ; de la prise de pouvoir par les travailleurs au droit d’interpellation des citoyens.

Brouillard idéologique et logique gestionnaire

Comme l’expliquait le politologue Gilles Pinson dans un rĂ©cent article [8], la gauche a amenĂ© de nouvelles maniĂšres de gĂ©rer les villes dans les annĂ©es 70, en rupture avec les politiques urbaines portĂ©es par l’Etat, notamment en investissant de nouveaux champs d’intervention (dĂ©veloppement Ă©conomique, crĂ©ation de lignes de tramway et de nouveaux Ă©quipements culturels, marketing territorial…). Mais cette maniĂšre d’apprĂ©hender l’action publique locale est progressivement devenue une norme, d’une part du fait des politiques de dĂ©centralisation, et d’autre part des transformations du tissu Ă©conomique urbain, touchĂ© Ă  la fois par la dĂ©sindustrialisation et par la tertiarisation des activitĂ©s. Constatant que les politiques menĂ©es par la gauche urbaine rĂ©pondaient aux attentes du capitalisme informationnel [9] et de ses agents, la droite va progressivement adopter un agenda proche : qu’on se trouve Ă  Bordeaux, Ă  Nantes ou Ă  Lyon, on voit fleurir les mĂȘmes politiques en matiĂšre de dĂ©placements, d’amĂ©nagement, etc. On construit des tramways et on amĂ©nage les berges des fleuves. Les distinctions se construisent de plus en plus sur des logiques gestionnaires plutĂŽt que proprement idĂ©ologiques ou partisanes.

C’est ce qui explique la ressemblance entre les programmes Ă©lectoraux de Pour Demain Tours et des listes concurrentes au centre et Ă  droite. De gauche Ă  droite, tous les Ă©lus se sont convertis aux thĂ©ories libĂ©rales de l’attractivitĂ© et des avantages comparatifs. Toutes les forces politiques sont alignĂ©es sur une gestion nĂ©olibĂ©rale de la ville, et la variation ne se fait plus que sur ce qui rend la ville « attractive Â» : son environnement et la qualitĂ© de son air dans les discours des verts, son centre-ville commercial et sa police municipale chez les Ă©lus de droite.

S’ajoute Ă  cela qu’une partie de l’électorat « naturel Â» de la gauche a progressivement quittĂ© les villes, employĂ©s et ouvriers fuyant la ville centre, chassĂ©s par la hausse des prix immobiliers ou attirĂ©s par la perspective d’un pavillon en banlieue. Une autre partie de cet Ă©lectorat s’est progressivement dĂ©sintĂ©ressĂ© des Ă©chĂ©ances Ă©lectorales, les taux d’abstentions atteignant des sommets dans certains quartiers populaires. Or, plutĂŽt que de chercher Ă  remobiliser cet Ă©lectorat, en dĂ©veloppant un discours et des pratiques adaptĂ©es, les partis politiques « de gauche Â» cherchent essentiellement Ă  mobiliser celles et ceux qui continuent Ă  voter. Pas question d’effaroucher certaines catĂ©gories d’habitant-es : les discours doivent ĂȘtre lisses, et on prĂ©tend qu’il existerait un intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral local. Pourtant, les intĂ©rĂȘts des habitants du Sanitas ne sont pas nĂ©cessairement concordants avec ceux des habitants des PrĂ©bendes. Mais puisque le locataire de Tours Habitat ne vote pas, autant sĂ©duire le cadre progressiste qui se soucie d’air pur. En cela, le programme de la liste d’Emmanuel Denis colle parfaitement Ă  l’air du temps.

Denis et ses colistiers seront sans doute des gestionnaires capables, qui sauront administrer raisonnablement la ville en dĂ©veloppant son attractivitĂ© et son « dynamisme Â», dans la continuitĂ© des Ă©quipes qui se sont succĂ©dĂ©es au pouvoir. Mais le programme et les personnes qui l’incarnent interdisent d’espĂ©rer une quelconque rupture avec l’existant.




Source: Larotative.info