Octobre 20, 2022
Par Contretemps
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Le programme de la gauche doit inclure trois engagements fondamentaux : démocratiser la production, démarchandiser les biens essentiels de la vie et défendre les biens publics que nous avons en commun. Pour ce faire, nous devons transformer l’idée même de propriété.

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Tout au long de la pandémie et de la période de souffrance économique qu’elle a entraînée, l’information a été marquée par une série de catastrophes croissantes. L’apartheid mondial en matière de vaccins, résultat du refus du Nord de permettre le partage non exclusif de la technologie des vaccins, a fait qu’à la fin de 2021, 80 % des adultes de l’Union Européenne étaient entièrement vacciné.es, mais que seulement 9,5 % des habitant.es des pays à faible revenu avaient reçu une seule dose.

Alors que la richesse immobilière a atteint des sommets, les locataires ont subi une insécurité permanente. Alors que 500 millions de personnes ont sombré dans l’extrême pauvreté et que les revenus de 99 % de la population mondiale ont chuté entre mars 2020 et octobre 2021, la fortune des dix hommes les plus riches du monde a doublé pour atteindre 1 500 milliards de dollars, un nouveau milliardaire émergeant toutes les dix-sept heures.

Depuis lors, la spirale des prix de l’énergie a entraîné une inflation extrêmement douloureuse dans une grande partie du monde et les projections suggèrent que deux tiers des ménages britanniques pourraient se trouver en situation de précarité énergétique d’ici l’année prochaine, alors même que les producteurs et fournisseurs d’énergie réalisent d’énormes bénéfices.

Dans ce contexte, les urgences climatiques et écologiques ont continué à se déployer à un rythme étonnant : des sécheresses sans précédent frappent les régions agricoles d’Europe ; les températures dans certaines parties de l’Angleterre dépassent les 40 degrés Celsius ; des incendies ravagent des sites de « compensation carbone » dans le monde entier, faisant partir en fumée la promesse de séquestration du carbone.

Aucun de ces événements n’est isolé. Ils sont plutôt les fruits d’un arrangement social et économique particulier. Les crises auxquelles nous sommes confronté·es aujourd’hui se chevauchent et sont ressenties de manière inégale, mais elles ont toutes un fil conducteur essentiel : la manière dont la propriété est actuellement organisée. La pandémie a été le révélateur explosif d’une crise qui s’est accumulée au cours de décennies pendant lesquelles les droits de propriété ont été privilégiés par rapport au bien-être collectif.

Le pouvoir est déterminé par la distribution et la nature des droits de propriété. Ainsi, la manière dont notre économie est détenue, et dans l’intérêt de qui ce pouvoir est exercé, façonne de manière décisive nos sociétés et nos vies.

Ce point peut sembler évident : les rapports de propriété et la distribution de la propriété ont toujours été essentielles pour déterminer comment une économie est structurée et quels intérêts elle sert. La possession baronniale des terres a façonné le féodalisme, la dépossession coloniale a sous-tendu l’accumulation de l’empire, la propriété des esclaves a permis une richesse et une violence phénoménales dans les sociétés esclavagistes et, aujourd’hui encore, ce sont les intérêts des propriétaires de biens qui dictent en grande partie la manière dont nos économies sont gérées et nos ressources sont organisées. Ces structures ont évolué au fil du temps ; elles ne sont ni neutres ni fixes. Les règles régissant les droits de propriété reflètent les flux et reflux du pouvoir au sein d’une société.

Cette constatation est porteuse d’espoir. La propriété n’est pas le seul déterminant des résultats sociaux et économiques, mais c’est un fil conducteur qui relie les immenses défis auxquels nous sommes confronté·es, ainsi que les nombreuses façons dont nous pourrions nous efforcer de les surmonter en la réimaginant et en la transformant.

Un système de propriété au service des propriétaires

Le Royaume-Uni est actuellement en proie à une crise du coût de la vie, marquée par une inflation galopante alimentée en grande partie par la hausse des produits de base essentiels à la vie comme le carburant, l’énergie, la nourriture. Dans le même temps, les actionnaires des grandes entreprises de services publics, ainsi que les producteurs de combustibles fossiles qui fournissent le gaz qu’ils distribuent, continuent de bénéficier d’énormes dividendes et de rachats d’actions.

La propriété est ici doublement cruciale. Premièrement, elle sous-tend un environnement inflationniste dans lequel les ménages les plus pauvres pourraient voir leurs coûts augmenter de 18 % en raison de leurs dépenses relatives plus importantes pour les produits essentiels (nourriture, énergie et loyer)  les plus affectés par la flambée des prix. Deuxièmement, un régime de propriété particulier sert à justifier les énormes versements aux actionnaires au milieu de cette souffrance, notamment par son rôle dans l’enfermement des retraité·es dans le système financier, permettant aux décideurs politiques et aux commentateurs d’e justifier les dividendes et les rachats records en se fondant sur la supposition (fausse) qu’ils paient les revenus des retraité·es.

Observons la crise énergétique. Si la cause immédiate est l’explosion des prix de gros du pétrole et du gaz, la façon dont elle a été réfractée à travers la société, faisant quelques gagnants et de nombreux perdants, est indissociable de la façon dont notre système énergétique est détenu et des logiques que le modèle de propriété des entreprises à but lucratif impose.

Cette année, BP, Shell, ExxonMobil, Chevron et Total ont réalisé des profits de près de 100 milliards d’euros au cours du premier semestre 2022, soit trois fois leurs bénéfices de la même période en 2021. Dans un certain sens, la distribution de gains aux actionnaires pourrait être meilleure d’un point de vue climatique que des dépenses d’investissement supplémentaires dans de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles. Mais cela implique  d’imaginer un avenir dans lequel les géants des combustibles fossiles s’éteignent simplement, ce qui est directement contredit par leurs projets futurs tels qu’ils ont été publiés et leurs investissements continus dans l’extraction et l’exploration.

ExxonMobil a dépensé plus du double en 2020 pour la rémunération de ses dirigeants qu’en dépenses d’investissement à faible émission de carbone au cours de l’année écoulée. À l’heure où les factures d’énergie sont exorbitantes, ils pourraient réduire leurs marges pour alléger la pression sur les ménages et les entreprises. Au lieu de cela, les géants de l’énergie utilisent la crise pour transférer d’énormes richesses des ménages et des entreprises vers les actionnaires.

Nous ne devrions pourtant pas nous attendre à autre chose : l’alpha et l’oméga de ces entreprises est de maximiser les bénéfices de leurs actionnaires, d’extraire la richesse du plus grand nombre au profit de quelques-uns. 

La crise n’est pas non plus un changement particulier dans ce modèle de sociétés énergétiques orientées vers les intérêts des riches détenteurs d’actifs au détriment des travailleur.se.s  ordinaires. Entre 2010 et 2020, par exemple, BP et Shell ont dépensé plus de 147,2 milliards de livres sterling en rachats d’actions et en dividendes, tandis que les cinq grandes compagnies pétrolières et gazières étatsuniennes (les fameuses US Big Five) ont versé plus de 200 milliards de dollars aux actionnaires entre 2015 et 2020.

Si les entreprises du secteur de l’énergie se distinguent par leur échelle, le fonctionnement de l’économie dans son ensemble est peu différent. Où que nous nous tournions, de l’emprise croissante du capital-investissement sur les soins sociaux pour adultes à la financiarisation du logement, en passant par la pression sur les salaires réels alors même que les bénéfices des entreprises explosent, nous constatons le même schéma. Les modèles de propriété extractive alimentent les inégalités de l’économie des actifs, dans laquelle ceux et celles qui travaillent produisent de la richesse pour les possédants.

Un programme alternatif

À bien des égards, le système capitaliste contemporain est impitoyablement efficace, faisant précisément ce pour quoi il a été conçu : accumuler, enfermer, concentrer et développer au profit de ceux qui possèdent. Il a généré une richesse extraordinaire, mais ce faisant, il a fait de la pauvreté sa marque de fabrique au milieu d’une abondance sans précédent. Aujourd’hui, les mêmes processus de concentration, d’enfermement et d’extraction intégrés dans sa conception commencent à épuiser les sources mêmes de la richesse sociale et écologique sur lesquelles les économies capitalistes comptent pour se reproduire.

Face à cela, un programme alternatif qui remette en cause les inégalités de l’économie des actifs se doit d’avoir une orientation systémique : les institutions de l’économie extractive doivent être démocratisées, de l’entreprise aux marchés de capitaux, grâce à de nouveaux outils de planification publique et de propriété inclusive ; l’extraction omniprésente de la rente, des services publics au logement, doit être remise en cause par une vague expansive de démarchandisation qui remplace l’accès financiarisé aux éléments essentiels de la vie par une offre publique. A l’enclosure privatisée doit répondre une nouvelle ère de mise en commun de la terre, de la nature et des technologies.

En bref, pour remettre en cause la primauté de la propriété, nous devons démocratiser la production, démarchandiser les biens essentiels de la vie et défendre les biens communs.

La primauté de la propriété a été établie par un programme politique dirigé par l’État qui ne s’est pas contenté de privatiser et d’externaliser, mais a utilisé la politique fiscale et monétaire pour donner la priorité et gonfler la richesse des propriétaires d’actifs. Il est essentiel d’inverser cette tendance pour redéfinir le rôle de la propriété dans nos sociétés.

Si le slogan de la révolte du capital dans les années 1970 était « Stabiliser les prix, écraser le travail, discipliner le Sud », le slogan (certes plus lourd) de l’orientation politique visant à mettre fin à son règne devrait plutôt proclamer : « Démocratiser l’économie, démarchandiser les fondements de la vie, défendre les biens communs ». Nous disposons aujourd’hui des ressources et des capacités nécessaires pour garantir la sécurité matérielle et les fondements d’une bonne vie à tous les habitants et toutes les habitantes de la planète.

Il n’y pas lieu d’attendre une quelconque libération technologique à venir, ni de justifier une telle démarche. La démocratisation de la propriété peut redistribuer le pouvoir et les gains de l’entreprise collective ; la démarchandisation de la fourniture des biens et des infrastructures dont nous avons besoin peut nous libérer de la dépendance du marché tout en garantissant à chacun et à chacune l’accès aux nécessités de la vie ; enfin, la défense et l’expansion des biens communs peuvent amener les actifs à être gérés de manière partagée pour le bien commun.

Il s’agit en définitive d’un projet de démocratie : l’extension des principes et des relations démocratiques dans des espaces actuellement régis par la propriété privée.

Si le néolibéralisme est un projet du pouvoir de l’État visant à défendre la propriété contre les revendications populaires pour une réorganisation plus équitable, le contre-mouvement insiste au contraire sur le fait que l’économie est une entité socialement faite que le pouvoir démocratique peut restructurer. Une économie démocratique est une économie dans laquelle les principes de la démocratie que nous connaissons s’étendent au-delà du système politique et dans nos lieux de travail et nos communautés et où nous redéployons le contrôle commun sur le fonctionnement de l’économie pour élargir la liberté humaine.

La liberté de quelques-uns ne peut être fondée sur l’exploitation des autres, ni s’exercer à travers des hiérarchies injustifiables. Elle est, par conséquent, incompatible avec les régimes privés de pouvoir que les rapports de propriété capitalistes génèrent.

Au contraire, la liberté est un projet partagé : la liberté individuelle est garantie par l’émancipation collective. Pour cela, il faut une orientation politique qui s’engage à réimaginer nos systèmes de propriété et de contrôle.

Il n’y a pas de parti, de tradition ou de mouvement qui puisse ou doive le faire seul. Nous avons besoin d’un front populaire de masse qui englobe divers groupes.

L’histoire qui doit être racontée est claire : le potentiel extraordinaire du plus grand nombre est freiné par les institutions qui façonnent nos vies et nos communautés, des institutions qui consolident la richesse et le pouvoir tout en infligeant de la violence aux communautés et au monde naturel en donnant la priorité à la propriété au détriment des besoins urgents. La droite politique défend et reproduit cette configuration. Pour la surmonter, un nouveau bloc doit contester et réimaginer les institutions de propriété et de contrôle afin de construire une société alternative, inclusive et totalement démocratique.

La mise en place d’un contrôle démocratique dans chaque sphère de la vie peut aider à contrer la désillusion justifiée à l’égard du système politique et de ses représentant.es que ressentent de nombreuses personnes vis-à-vis du champ politique. Pour gagner, il est urgent de passer d’une critique morale du présent à une opposition aux forces et institutions qui génèrent ces injustices, avec un plan crédible pour les démanteler et ériger à leur place quelque chose de nouveau. Il est temps que nous nous appropriions l’avenir.

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Adapté de Owning the Future : Power and Property in an Age of Crisis par Adrienne Buller et Mathew Lawrence. (Verso Books).

Adrienne Buller est chargée de recherche senior à Common Wealth, responsable du programme Green New Deal, et coautrice de Owning the Future : Power and Property in an Age of Crisis (2022).

Matthew Lawrence est directeur de Common Wealth, un nouveau groupe de réflexion basé au Royaume-Uni qui conçoit des modèles de propriété pour l’économie démocratique.

Illustration : Wikimedia Commons.

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Source: Contretemps.eu