Octobre 22, 2020
Par Les mots sont importants
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Tout un programme qui ouvre d’immenses perspectives : ne pas ĂȘtre façonnĂ©es par des visions masculines du monde, ne pas tenir pour normale l’invisibilitĂ© des femmes et des lesbiennes (et leur dĂ©valorisation quand elles font, malgrĂ© tout, une apparition), se construire d’autres valeurs que la force et la violence, l’ambition et la suffisance.

Tout un programme assez excitant, je dois dire.

Ces quelques phrases ont pourtant fait hurler un certain nombre d’hommes, qui manifestement se sont arrĂȘtĂ©s Ă  cette fameuse page 39, sans mĂȘme en lire la fin oĂč Alice Coffin, magnanime, Ă©crit : « Plus tard, ils pourront revenir Â».

Le mal Ă©tait fait : Ă  demi asphyxiĂ©s, ils avaient dĂ©jĂ  dĂ©valĂ© l’escalier pour chercher un peu d’air frais, scruter les rues alentour, jeter un Ɠil aux librairies prĂšs de chez eux, et vĂ©rifier ainsi que le monde Ă©tait encore tel qu’ils l’aiment : masculin – et de fait il l’est !

Pas encore complĂštement rassurĂ©s, ils sont remontĂ©s Ă  pas lents, n’osant rouvrir le fameux livre, ni mĂȘme en relire le titre : Le gĂ©nie lesbien.

Qu’ont-ils fait de ce livre ? MystĂšre. On sait en tous cas qu’ils ne l’ont pas lu. Mais il a dĂ» hanter leurs nuits, peuplĂ©es de mĂ©chants cauchemars oĂč des petites filles sans robe grandissaient dans des familles sans patriarches, oĂč des femmes occupaient les tribunes, tenaient le micro, volaient la vedette.

Alors les traits défaits et tout colÚre, ils sont allés dans les médias, ils ont écrit des articles, et surtout ils se sont déchaßnés sur les réseaux sociaux. Alice Coffin serait une séparatiste dangereuse, dévorée par la haine (des hommes), destructrice du (bon) féminisme.

Ils sont aussi allĂ©s chercher des femmes pour leur dire qu’elles les aaaaiiiimmmmeeennnt ! (et ce fut un grand rĂ©confort).

Alors je me suis dit : mais ce livre, c’est comme une action de La Barbe, en fait.

La Barbe est un groupe fĂ©ministe dont les militantes (dont Alice Coffin, qui en fait partie depuis de nombreuses annĂ©es) s’infiltrent dans des lieux de pouvoir masculins pour en dĂ©noncer l’entre-soi. C’est fait pacifiquement, avec humour, et c’est trĂšs efficace. Les insultes immĂ©diates (« Salopes Â», « Connasses Â», « On veut voir vos seins Â») et parfois l’attaque physique confirment que l’irruption est insupportable. Il est insupportable pour ces hommes de voir leur emprise contestĂ©e, et surtout insupportable de la voir Ă©talĂ©e au grand jour. Et par des femmes.

La grande mécanique masculine du pouvoir doit rester secrÚte. On garde le soutien à la cause des femmes pour le spectacle et les grandes déclarations à la télé. Pour la thune quand ça rapporte, et pour la frime quand ça fait cool.

Le livre d’Alice Coffin a suscitĂ© exactement la mĂȘme panique. Comme une action de la Barbe, elle parle de la machine de guerre des hommes, de leurs violences incessantes, et des maniĂšres infinies, pernicieuses et silencieuses de garder le pouvoir.

Et elle s’en prend du coup plein la gueule. Les insultes misogynes et lesbophobes dĂ©ferlent.

Comme d’habitude, il faut dĂ©crypter les commentaires ignobles sur Alice Coffin comme une pure et simple projection. Ils disent vrai, mais sur eux-mĂȘmes :

- L’extrĂȘme violence et l’indĂ©cence des propos (comparer, comme le fait Pascal Bruckner, le fĂ©minisme d’Alice Coffin Ă  un projet d’« extermination Â», comme « on en a connu au vingtiĂšme siĂšcle Â» : vraiment ?), c’est eux.

- Le sĂ©paratisme (ce confinement grotesque dans une culture française soit-disant libĂ©rĂ©e, mais Ă  la ramasse sur tout et qui ne fait rĂȘver personne), c’est eux.

- La victimologie (le pauvre homme blanc hĂ©tĂ©rosexuel « crucifiĂ© Â» !), c’est eux.

- Les mensonges, c’est eux (il faut quand mĂȘme entendre le mĂȘme Pascal Bruckner vanter le fĂ©minisme « d’avant Â», celui « qu’il a connu Â», comme si le mec avait fait toutes les manifs du MLF).

Alors je me suis dit qu’il ne fallait pas parler d’eux, mais plutît du livre, et de tout ce qu’il y a de chouette dans ce livre.

Le gĂ©nie lesbien, c’est d’abord l’expression d’un engagement sans faille, indĂ©fectible et Ă  cet Ă©gard admirable et communicatif, pour l’activisme, ses actions choc, ses slogans gĂ©niaux, son effervescence, et le sentiment Ă  nul autre pareil d’ĂȘtre, Ă  plusieurs, en train d’essayer de changer le monde. Alice Coffin raconte les actions de La Barbe, les interviews qu’elle a faites aux Etats-Unis avec des militant-es fĂ©ministes et LGBT, la rencontre Ă  l’ElysĂ©e pour revendiquer l’accĂšs Ă  la PMA pour toutes, l’organisation des ConfĂ©rences europĂ©ennes lesbiennes.

Et Ă  chaque fois on a envie d’y ĂȘtre.

Ce livre propose aussi une rĂ©flexion passionnante sur cette maniĂšre trĂšs française de disqualifier un certain journalisme en l’accusant de « militantisme Â». Ce journalisme n’est d’ailleurs pas tant « engagĂ© Â» qu’intĂ©ressĂ© par des questions que les rĂ©dactions dominantes n’osent pas aborder, et qu’elles censurent en Ă©vitant soigneusement certains mots ou en les mettant Ă  distance par d’énormes guillemets.

« Les journalistes ont une peur panique de dĂ©signer certaines oppressions par leur nom. Ils craignent de passer pour des militants. Il y a, par exemple, une incapacitĂ© Ă  employer directement les mots « raciste Â», « homophobie Â» ou « sexiste Â» dans un titre. Ce sera bien plus volontiers « jugĂ©e sexiste par les internautes Â», « accusĂ© de racisme sur le web Â» Â», Ă©crit Alice Coffin page 77.

J’adore aussi la description des chaünes d’info page 33.

« Dans les ascenseurs ou les couloirs qui mĂšnent au plateau, ça pue la testostĂ©rone. Cette odeur d’assurance et de fainĂ©antise mĂȘlĂ©es, de mĂ©pris et de bĂȘtise mĂ©langĂ©s. [
] Le systĂšme des chaĂźnes d’info est le produit de ces comportements. Ils gĂ©nĂšrent ces sĂ©quences d’hommes brassant du vide et racontant n’importe quoi. Ces spĂ©cialistes de rien qui commentent sans savoir, tranchent sans travail, ont sculptĂ© ces rendez-vous de l’info dans leur paresse, leur je-m’en-foutisme et leur boursouflure Â».

C’est aussi un livre qui, s’il est Ă©crit par une personne, rĂ©sonne de multiples voix, celles de toutes les « lesbiennes d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral Â» croisĂ©es le long du chapitre Ă©ponyme. Alice Coffin nous balade de la sĂ©rie L Word aux activistes lesbiennes du monde entier, en passant par le Pulp via le beau texte de Yuri, et des tas de livres, de films, de dĂ©clarations, de moments, de militantes, d’amies, de chercheuses, d’écrivaines, d’actrices et de rĂ©alisatrices.

Toutes ces références forment un petit monde qui fait plutÎt envie.

D’ailleurs, parmi ces films et ces livres dont nous parle Alice Coffin, on sait qu’on va pouvoir trouver de quoi passer de bons moments pendant les soirĂ©es du couvre-feu – plus qu’avec Cnews, les bouquins de Pascal Bruckner ou l’Ɠuvre complĂšte de Roman Polanski (vision d’horreur).

De ce monde-lĂ , joyeux, passionnant, plein d’optimisme et de vie malgrĂ© tout, le livre d’Alice Coffin fait bel et bien partie.




Source: Lmsi.net