Août 4, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Image par Вера Мошегова

« Bon Dieu ! Mais, c’est… Bien sûr ! » aurait dit le Commissaire Bourrel et j’extrapole, oui nous sommes tous si bien séparés les uns des autres, à mille années-lumière d’un tel ou d’une telle. Regardez-moi, regardez-vous ! L’autre, cet inconnu ! Et puis le langage a été inventé et à travers la langue nous avons reconnu que mêmes différents, uniques, nous pouvions sinon penser la même chose, du moins nous aligner sur les mêmes courants de pensée. Plus extraordinaire, nous pouvons lire les pensées d’autrui sans nécessairement y adhérer. Mais le moulin va trop vite, je me perds en considérations oiseuses.
Une question cruciale me hante. A l’époque de Montaigne, de Madame de Sévigné ou de Choderlos de Laclos, l’acheminement d’une lettre mettait bien plus de 15 jours. Aujourd’hui les messages via le portable ou internet sont réceptionnés en quelques secondes. Cela change-t-il la donne dans nos relations, nos modes de réflexion, notre vie intime ? Que sais-je encore ? Dieu merci, nous mettons toujours le même temps pour nous laver les dents, nous habiller, manger, dormir etc. Le temps serait-il notre ennemi ? Plus précisément, saisi comme une injonction serait-il une menace pour nos libertés individuelles ? le temps n’est-il pas une invention sociale pour régir, dominer les activités humaines ?

Me revient en mémoire une nouvelle que l’expérience du Métro boulot dodo, a dû inspirer. Cette nouvelle pourrait être qualifiée de fantasmatique ou bizarre. Comprenne qui voudra.

Poupée en chiffons

J’étais en train de recoudre une vieille poupée en chiffons, trouée de toutes parts. J’avais décidé de la sauver du dépotoir à cause de son visage lunaire, bossu qui résistait à mon doigté. De plus, elle avait de jolis yeux de bille, fatigués, presque terreux et la bouche en dentelle découvrait une rangée de perles noires. Au bout d’un moment, mon aiguille avait apprivoisé les fibres de coton et s’y enfonçait allègrement. J’avais choisi un fil grossier mais solide et l’aiguille était épaisse et longue. Déjà une partie de la hanche était raccommodée, j’étais fière du résultat mais au moment de retirer l’aiguille, voici qu’elle se heurte à un élément dur, un caillou, peut-être, et elle se casse.

« Bon sang ! » m’écriai-je. Je lâche prise. Une main sort du ventre de la poupée, une main adulte qui se met à ramper puis à courir. Que cherche t-elle donc ? Je me retourne et aperçois sur la vitre de la fenêtre un peu renfoncée, tel un fauteuil à bascule niché dans le mur, la poupée debout sur une chaise avec une expression d’épouvante.
La main continue à courir ou plutôt à glisser comme une grosse araignée avec une rapidité fabuleuse à travers toute la pièce, balayant la pièce du sol au plafond. Je la trouve belle comme un coquillage et mon cœur s’arrête de battre.

Dans un dernier sursaut de lucidité, je me dis que cette main est aveugle, qu’elle court dans les sens mais est insensée, que mon imagination, seule, a pu lui prêter une forme humaine. Enfin que cette main est peut-être la mienne.

Je devrais pouvoir remettre la pendule à l’heure, me dis-je, cette poupée a encore besoin de moi, n’étais-je pas en train de la raccommoder ? Je fixe à nouveau mon regard sur la main. Son mouvement est si extraordinaire que j’ai l’impression désormais que mille mains peuplent la pièce. J’interroge mon cœur qui a cessé de battre : il est devenu dur comme une pierre, le caillou, je le sais, contre lequel l’aiguille s’est brisée.

Quelle heure est-il ? D’un geste machinal et lent, je veux regarder la montre sur mon poignet. C’est un geste inutile puisque je n’ai pas de montre. Mais je ne suis pas toute seule avec toutes ces mains et cette poupée sur la vitre qui donne des signes de vie. Il faut que je m’invente une heure alors, une heure propice à la communication de tous ces éléments qui animent dans un joyeux désordre dramatique une pièce à peine réveillée. Donc je regarde ma montre, sérieusement. Je prends une voix d’institutrice et je clame à qui veut m’entendre « C’est l’heure ! » Puis je me penche sur mon poignet qui est devenu poignant et je décrète « L’heure s’est échappée ».

Je reprends sur mes genoux la poupée défoncée, d’un geste machinal et las. Je m’endors en rêvant qu’une main vigoureuse enfonce dans mon corps cotonneux, l’aiguille qui se brise à un tournant sur un visage lunaire ensablé.

Eze le 2 Août 2021

Evelyne Trân




Source: Monde-libertaire.fr