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« Derrière chez moi, savez-vous quoi qui y a ? » (comptine)

Les déchets font partie de notre quotidien. Ils sont intimement liés à nos modes de vie : nous en produisons quotidiennement, de toutes sortes, à la maison ou au travail : liquides, solides, organiques, métalliques, plastiques, composites…. Nous en abandonnons quotidiennement dans les poubelles de tri là où nous habitons. Des entreprises les collectent, les trient et en « valorisent » une partie : recyclage, réutilisation, chauffage, composts, remblais, combustible pour les cimenteries… Des associations caritatives, des entreprises d’insertion récupèrent vêtements, appareils ménagers et jouets que nous donnons et les remettent dans le circuit marchand local ou les exportent. (c’est le cas de « Le relais » qui concurrence directement les fabricants d’habits de pays du Sud).

Tout semble rouler. Le déchet fait un passage fugitif dans notre poubelle ou nos toilettes et disparaît dans un au-delà vert et durable où il participera au cercle vertueux de l’économie circulaire, de la transition écologique, en application de la règle des 3 R (Réduire, Réutiliser, Recycler). Des objectifs, des moyens, une participation et une morale du geste qui sauve la planète qui font chaud au coeur de tout éco-citoyen.

Un passé d’économie circulaire ?

Dans le passé en Europe, prospérité et puanteur des villes étaient étroitement liées. Les monceaux d’ordures générées par ses habitants, commerçants, artisans et industriels signalaient le dynamisme et la richesse celles-ci.

Et jusqu’à la fin du 19ème siècle les déchets solides (chiffons, métaux, os…) comme liquides (excréments, eaux usées) sont des éléments essentiels de l’économie. Dans l’industrie, les chiffons permettent de fabriquer le papier, les os des colles ou du sucre… Des métiers de la misère et de la marginalité l’alimentent : ceux des chiffonniers. Ces populations méprisées, précaires, dangereuses sont exploitées par des négociants spécialisés qui revendent en gros aux industriels. (1)

Dans l’agriculture, les excréments et autres déchets organiques des parisiens sont convoyés en tombereaux ou par collecteurs vers les champs d’épandage de la banlieue. Ils servent à fertiliser les champs des maraîchers qui approvisionnent les Halles. Et à cette époque les premières entreprises du secteur paient pour acquérir cette manne qu’ils revendent aux agriculteurs.

« Quand on tient le trou, on tient le marché »

À partir de la fin du 19ème siècle, sous l’influence de l’idéologie hygiéniste, de la concurrence de nouveaux produits (la cellulose concurrence le chiffon pour la fabrication du papier et les engrais minéraux, les excréments) la situation change.

Faute de débouchés les déchets s’accumulent, les quantités augmentent avec la croissance des populations urbaines. Ces masses de matières abandonnées et sans usage, commencent à poser d’énormes problèmes : stockage, odeurs, risques de maladies…

Les municipalités s’équipent (tombereaux de ramassage, poubelles, éboueurs) et cela coûte de plus en plus cher. Des taxes spécifiques par foyer voient le jour. Un certain nombre de villes finissent par payer des sociétés privées pour la mise en décharge des ordures. Ces dernières organisent le secteur pour leur plus grand profit car elles possèdent les décharges.

Le déchet un problème écologique et social qu’il faut dissimuler à tout prix

Après la 2ème guerre mondiale, avec la généralisation de l’usage des matières plastique et du jetable les quantités de déchets explosent. Le déchet est le marqueur de la croissance et de la réussite économique et une véritable idéologie associe étroitement le fait de jeter et de bien vivre. Jeter c’est être…

À cette période, les déchets sont systématiquement mis en décharge ou incinérés.

Mais les dégâts du progrès apparaissent : les décharges débordent et des pollutions nouvelles apparaissent, de l’air (dioxine des incinérateurs) et des eaux (infiltrations de métaux lourds).

Dès les années 60 aux États-Unis des critiques (Rachel Carson, Barry Commoner, Murray Bookchin.…) et des contestations écologiques et radicales des sociétés industrielles et capitalistes se développent et marquent des points.

En 1972, le rapport du Club de Rome fait des déchets un des marqueurs de l’impasse mortelle dans laquelle s’est engouffrée la société industrielle.

Face à cette contestation croissante, le capitalisme et ses économistes néo-libéraux retournent le problème à leur profit. Pour ces économistes, le marché est le seul à même de résoudre la question environnementale. Pour cela, il faut donner de la valeur à ce qui n’en avait pas (eau, air, écosystèmes, espèces, émissions de gaz…). Leur marchandisation et le profit seront les moyens de protéger nature et environnement.

Les déchets eux, seront recyclés et valorisés par le privé. Pour cela il faut les rendre autonomes du système qui les a produit en défendant « une approche managériale des problèmes environnementaux, … et la croyance que ceux-ci peuvent être résolus sans changements fondamentaux dans les valeurs présentes ou dans les systèmes de production et de consommation. »

Cette dépolitisation du déchet va aussi rencontrer les inquiétudes géopolitiques liées au deux chocs pétroliers et à la peur de la disparition de certaines ressources naturelles. Les gisements de déchets redeviennent à nouveau économiquement intéressants et rentables. Ce marché passe rapidement dans les pattes de multinationales spécialisées : Veolia, Suez, Waste Management Inc.

C’est seulement vers cette période qu’en France on donne une définition administrative au déchet. C’est « tout bien que son détenteur destine à l’abandon » (loi de 1975). La définition est complétée en 2006 par une directive européenne « toute substance ou tout objet… dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire ».

Les entreprises récupèrent donc des matériaux abandonnés et donc gratuits, se font payer pour la collecte par les communes et les habitants (via les taxes d’enlèvement) puis revendent les matières récupérées à divers secteurs industriels (plasturgie, papetiers, verrerie, tissage, électronique…) sur un marché mondialisé soumis aux cours des bourses de matières premières.

En 2012 « le marché de l’import-export des déchets représentait 1 % de l’ensemble du commerce mondial ». Ce marché du déchet (ménager et industriel) pèse 300 milliards d’€ et le secteur ménager pèse pour 150 alors qu’il « ne représente que 4 % de la masse des déchets produits ».

« Environnementalisme de marché » pour La French Touch des ordures

En France 3 étapes se succèdent.

Entre 1970 et 1990, le déchet est vu comme un problème environnemental global. Une véritable politique nationale est mise en place qui vise à éliminer et mettre en décharge contrôlée.

Durant les années 90 l’État « vise l’institutionnalisation de la participation des usagers à une entreprise de gestion du résiduel en cours de mondialisation. » (Loi de 1992 suivie du décret « éco-emballage »). Ce décret est extrêmement important car il crée cette structure légale chargée de collecter les cotisations des producteurs d’emballages, et il renforce la REP (Responsabilité Élargie du Producteur) dont « la logique du pollueur-payeur » va s’étendre au fabricant comme au consommateur pour toute une série de productions industrielles (ex les ampoules avec Recylum).

Ces dispositifs sont officiellement destinés à financer l’amélioration de la collecte, du traitement et du recyclage.

Entre 2000-2002, sont annoncées la fin des décharges sauf pour les déchets incinérés ou toxiques.

À partir de 2018, suite au refus d’un nombre croissant de pays d’accueillir et traiter (?) nos chers déchets (Chine, Malaisie, Inde, Pakistan…) les mises en décharge se sont pourtant accélérées.

Enfin la « loi anti-gaspillage pour une économie circulaire » a été votée en 2019. Elle répond autant à une volonté écologique qu’à l’impossibilité de l’exportation de nos nuisances à l’étranger.

À partir des années 2000, le tri à la source qui implique une forte participation « citoyenne » se développe progressivement. De nouvelles normes morales se développent aussi. Et le citoyen-consommateur (ou consom’acteur) par son tri quotidien a l’impression de faire sa part pour sauver environnement et planète. De plus, s’il existe un système de tri organisé c’est que les déchets ne sont plus dispersés et dangereux mais deviennent ré-utilisables et donc utiles. Ce qui permet de continuer à consommer comme avant avec le sentiment d’avoir fait du bien à la planète.

L’article 2 de la charte de l’environnement inscrite dans la Constitution en 2005 déclare « Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement ». C’est bien l’individu néo-libéral qui est au coeur du système.

En fait, ce tri à la source correspond surtout un besoin pour des industriels du déchet car « pour garantir une disparition optimale des matières, à travers l’incinération notamment, il est nécessaire d’utiliser un gisement aussi homogène possible ». De plus la multiplication des poubelles spécialisées par matière permet de réduire les opérations de tri en usine (mécanique ou manuel), tout en obtenant un gisement de déchets de bonne qualité commerciale à un moindre coût.

C’est le même processus de servuction que celui qui existe autour des caisses automatiques des grandes surfaces. Le consommateur-payeur accomplit gratuitement un travail pour une entreprise et en tire satisfaction (autonomie, gain de temps… ou sauvetage de la planète).

Déchets partout, environnement nulle part !

Les contrats signés entre industriels et collectivités sont des contrats longs (10 à 25 ans). Les entreprises construisent et font fonctionner les infrastructures et les « collectivités s’engagent à produire du déchet… pour alimenter incinérateurs, centre de recyclage, décharges. »

Autant dire que ces contrats sont en totale contradiction avec les objectifs de réduction à la source des déchets. Car, en cas de baisse des volumes, des pénalités s’appliquent ou les tarifs sont augmentés par l’industriel, qui souvent y ajoute la possibilité de traiter les déchets d’autres villes ou régions…

Car comme le fait remarquer l’ADEME en 2019 : les déchets des ménages ont baissé de 2 % en 10 ans mais « ce recul a été favorisé par la stagnation de la consommation des ménages entre 2008 et 2014 » et « à partir de 2016 la reprise de la consommation semble s’accompagner d’une nouvelle hausse de la production de déchets » (2)

En 2017, sur « 23 millions de tonnes de matières premières de recyclage, 1,7 millions ont été incorporées dans l’industrie française. Ce volume a diminué de 15 % par rapport à 2005, du fait de la faiblesse des cours et du recul de l’activité industrielle après 2008. »

Le président de la Federec, structure des patrons du recyclage Jean-Luc Petithuguenin (par ailleurs patron de choc de Paprec, la boîte qui monte dans les ordures) réclame : « … aux pouvoirs publics plus d’incitations réglementaires en faveur de l’incorporation de matières issues du recyclage dans les nouveaux produits. »(3)

Car « Des filières comme les papiers-cartons ou les plastiques étaient même début 2020 au bord de la rupture, avant l’arrivée de la crise sanitaire qui a suspendu une partie de leurs activités… »

De plus le rêve d’une économie circulaire verte et vertueuse qui ferait disparaître le déchet de notre monde se heurte toujours à de désagréables réalités. D’une part il faut toujours rajouter de la matière non recyclée au verre, papiers et autres plastiques recyclés pour obtenir des produits utilisables et d’autre part on ne sait pas quoi faire d’un nombre croissant d’objets recyclés devenus non-recyclables. C’est le cas des fourrures polaires issues du recyclage du PVC.

Qu’est ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire ?

Le formatage participatif aux « bons gestes » éco-citoyens qui permettent de continuer à consommer la conscience tranquille, les impasses techniques du recyclage et un secteur industriel protégé qui doit continuer à absorber et valoriser toujours plus de déchets pour plus de profits, interdit toute sortie du Poubellocène et de l’Homo Detritus capitalistes.

Connaître, comprendre et dénoncer, espérer la révolution c’est bien beau, mais quoi faire en attendant ? Consommer le moins possible ?… donner, échanger, récupérer, prêter, acheter à plusieurs, détordre ses clous à l’ancienne et ré-pa-rer (ou faire réparer, ou recoudre, si on n’est pas bricolo) ? Bien sûr, ce n’est pas radical du tout, mais avec en moyenne un kilo d’ordures ménagères pour chacun et chacune d’entre nous (sans compter les déchets professionnels, industriels, agricoles et les déchets toxiques ou nucléaires…), il faut bien s’interroger sur le moins pire pour le présent et le futur… sans illusions. Cest comme en mathématiques, une condition nécessaire mais pas suffisante. Ne nous laissons pas leurrer par l’égologisme.(4) régnant afin d’arriver à sortir d’un système où il est plus facile d’imaginer la fin de ce monde que la fin du capitalisme.

Freux et Eugene the Jeep

Notes

1- Et ce n’est certainement pas un hasard si la dernière épidémie de peste qui a frappé à Paris en 1920 était centrée sur un des derniers quartiers de chiffonniers parisiens.

2- Déchets chiffres-clés.ADEME. 2019

3- Le secteur du recyclage en souffrance . Le Figaro et AFP du 28/10/2020

4- Égologie écologie, individualisme et course au bonheur. Aude Vidal. Monde à l’envers. 2017




Source: Oclibertaire.lautre.net