Février 1, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Exactement un an après la parution en français de Rattachements, et avec les encouragements des camarades du très bon site Ill Will Editions, voici la postface préparée pour la parution du texte dans sa traduction en anglais.

Sur un terrain vague situé en marge d’un quartier pauvre de Montréal, nous voyons naître une nouvelle intensification de l’habiter, d’abord nourrie par une fuite: échapper aux mesures de confinement strictes, au contrôle social qui prédentait pouvoir prendre la place du soin que les communautés se portent elles-mêmes. Aujourd’hui, la possibilité de perdre l’espace – menacé par l’accélération des projets d’infrastructure économique – s’ajoute et densifie les usages, et impose de penser l’ouverture, la mise en partage de l’attachement. Ces événements nous invitent à poser à nouveaux frais la question de la présence, à partir de laquelle nous avions tenté de nous orienter au sein de la lutte écologiste, en publiant ce texte il y a un peu plus d’un an, au moment de culmination des pratiques activistes de représentation, de revendication et de sacrifice. Plus précisement, il s’impose à nous, au moment de partager ce texte à nos camarades anglophones, de reconsidérer les simplifications du partage entre absence et présence.

Disons d’abord que ce qui frappe toute personne qui arrive sur ce terrain pour la première fois, c’est qu’il se démarque par les absences qu’il rend visibles. Ce qui différencie le terrain vague, c’est sa discontinuité par rapport à l’administration de l’espace encadrant l’ensemble de la ville. À densité égale au quartier dans lequel il se situe, il pourrait loger 5 000 personnes. Il y a présentement moins de dix cabanes habitées qui nous sont connues sur le terrain, quelques fondations de bâtiments désaffectées, des voies de chemin de fer, des boisés et des grands monticules de terre et de roches que de la machinerie s’affaire parfois à déplacer. 

Sur un espace comme le terrain vague, c’est moins de la préservation que de l’usage dont il est question. De la liberté des usages et de la menace de son retrait si il venait à être remplacé par un parc, ou pire, une zone industrialo-portuaire. C’est un lieu habité par toutes sortes d’entités, de souvenirs, de devenirs qui nous mettent face à nos contradictions. D’un côté, l’idée qu’il faudrait laisser libre cours à ce qui subsiste de sauvage dans la ville, de l’autre, l’injonction à se mobiliser pour le défendre, à bâtir pour le protéger. Mobilisation et démobilisation, extase du faire ou désoeuvrement.

La présence et l’absence révèlent ici leur coappartenance, plutôt que de relever d’une opposition métaphysique entre authenticité et inauthenticité. Se rendre présent-à, c’est toujours aussi se rendre absent-à. Aller sur un terrain vague c’est aussi bien s’absenter de la vie métropolitaine que se rendre présent à toutes les entités qui y habitent. Avant le début de la philosophie grecque, le terme Eris, nom de la déesse du conflit était aussi utilisé pour désigner la physis, la nature, et plus précisement le caractère de lutte entre la venue à la présence et le retrait des choses. L’absence ici n’est pas un rien, mais un retrait. De la même manière que, pour Agamben, la puissance est toujours traversée par une tension avec la «puissance de ne pas», se constituer comme force révolutionnaire capable de faire événement exige aussi une certaine forme de retrait.

Les autres grands espaces verts de Montréal sont constitués par les dispositifs de contrôle social (grands espaces ouverts, routes qui traversent les grands parcs, caméras, opérations anti-sexe et anti-itinérants), et patrouillés par la police, même la nuit. Sur le terrain vague, on voit rarement la police des chemins de fer, et elle nous voit aussi rarement quand elle s’y trouve. C’est donc un endroit tout désigné pour flâner toute la journée, faire des fêtes et avoir un toît sur la tête sans y mêler le droit ou la propriété d’aucune manière. C’est que, les jours d’été, mettre les pieds sur le terrain vague, c’est littéralement être frappé d’une bouffée de fraicheur, la température y étant plusieurs degrés plus basse qu’ailleurs autour. C’est dire que même les particules sont au ralenti par rapport au rythme métropolitain. Alors on y fait un feu.

Sur l’ensemble de l’île, il est interdit de reproduire le geste le plus humain qui soit (même dans les logements, qui ont longtemps été chauffés au bois) : allumer un feu et le contempler.  Ici, dans les herbes hautes, dans les ruines d’un ancien bâtiment ou dans un boisé, on trouve ces artefacts qui, dans la métropole, semblent être venus d’une autre époque, des ronds de pierres entourant des charbons et des déchets à moitiés brulés. Ces cercles font comprendre que nous nous trouvons sur un espace qui est hétérogène à la métropole, et que c’est ce genre de geste de distanciation d’avec le social qui révèlent ce qui retourne de l’eris dans la venue à l’être, si peu questionnée, de l’infrastructure de l’administration du monde. 

Ce n’est pas un hasard si le feu est aussi central dans nos excursions hors de la métropole, ou contre elle. Agamben écrit que de raconter une histoire (la littérature) et que de faire de l’Histoire sont un seul et même geste, celui de raconter la perte progressive du feu. Par l’histoire, les mystères du monde sont simultanément commémorés et mis à distance, sécularisés dans la narration (mise à distance de l’origine rituelle de la littérature) et dans une entreprise scientifique (mise à distance de l’origine divine du monde). «Nous ne pouvons accèder au mystère qu’à travers l’histoire, et cependant l’histoire est ce en quoi le mystère a éteint ou caché ses feux». En camping entre amis, en émeute, sur les blocages, la contemplation du feu signe notre sursaut, à l’avant-dernier jour du monde, devant l’évidence que l’histoire n’a pas complètement réussi à nous mettre à distance de la tradition.

Sur n’importe quel blocage, c’est autour du feu qu’on se rassemble, qu’on se réchauffe en discutant. Sur les territoires autochtones, des récits et des prophéties y sont racontées, qui permettent de comprendre les usages et les moyens qui sont pris pour les défendre. Nos rencontres des derniers mois nous on poussé à développer une nouvelle notion, un horizon pour penser une alliance possible entre divers rapport au territoire.  Nous l’appelons redneck ecology, à moitié à la blague, surpris d’être nous mêmes destabilisés par la vision d’un usage profond et sincère, qui par définition ne peut être pur ou impur. Là où l’environnementalisme nous aurait préparé à voir dans la nature un «sacré» rigide, mis à distance, nous avons trouvé sa profanation dans un sacré qui permet la vie car il la soutient concrètement. On  y détourne des tracto-pelle pour détruire la route et déraciner des arbres pour en faire des barricades qui empêchent les usages ennemis, qu’il s’agisse de la chasse d’un animal à la population déclinante, de la construction immobilière, ou de la présence policière.

Dans cette conception, il est plus important de pouvoir élever ses enfants dans la fôret, de pouvoir leur transmettre la connaissance des arbres, des plantes, du bigfoot, et des esprits-animaux, que de préserver une nature absente de trace de passage humain. Insignifiant alors de s’offusquer qu’un déchet traîne dans la foret ou de faire grand drame d’utiliser des assiettes non-réutilisable, mais évident qu’il faut s’inquiéter de la survie des espèces et de la possibilité de faire usage de la médecine. 

L’écologie clean se dissipe. C’est là une tension qui traverse l’écriture de rattachement et continue de travailler nos réflexions. La puissance qui se dégagait des blocages et les rencontres que permettait cet autre rapport à la forêt nous laissait entrevoir ce qu’une écologie de la présence pourrait ouvrir comme possibles. Loin du cliché classique des écolos, les hordes de jeunes en vêtements camo sur leur 4-roues, menées par de vielles dames en pick up, laissaient présager un devenir non-gauchiste de l’écologie.

Nous voyons dans cet horizon une orientation pour un écologisme révolutionnaire qui pourrait aller rejoindre des gens très éloignés socialement et géographiquement de ce qu’est l’écologie actuellement. Non pas ce que tout un chacun qui se prétend «écolo» devrait absolument faire, mais ce que l’écologie, en tant que mouvement, un mouvement finalement vital et non pas uniquement «politique», pourrait faire pour que l’horizon de la révolution, – horizon au coeur de l’écriture de Rattachements – , devienne sensible.

Sur le terrain vague, la présence du feu note la volonté, comme le disent les camarades mexicains du Conseil Nocturne, non pas d’habiter la métropole, mais d’habiter contre elle. Comme sur n’importe quel espace visé par la modernisation, ici se loge l’exigence de trouver d’autres manières de se lier et d’expérimenter. Il s’agit d’opposer à la temporalité de la métropole quelque chose de profondément contemplatif, comme pour montrer ce qui est bien compris par tous : que les projets d’administration du monde, dans leur anarchie fondamentale, nous mènent présentement vers l’extinction de l’espèce, c’est-à-dire du feu. Le livre des mutations (Yi King) note à ce propos : «Le feu n’a pas de forme déterminée, mais il s’attache aux corps qui brûlent et, ainsi, est lumineux.»




Source: Contrepoints.media