Avril 11, 2022
Par Lundi matin
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Qui n’a jamais entendu ce poncif : les Noirs, ils ont le rythme dans la peau ? Qui ne s’est jamais interrogé sur l’étrange manie qui pousse de jeunes Européens à taper des heures sur un djembé alors qu’ils n’ont pas la moindre éducation musicale [2] ? Et qui ne s’est jamais demandé pourquoi il n’y a pas « de chants ou de danses à transmettre dans nos rues ? » Pourquoi ces mêmes rues « se sont-elles vidées de leurs chants et de leurs danses [3] ? » Et depuis quand, et comment est-ce arrivé ?

Partant de ces constats et de quelques autres, et s’appuyant sur ses expériences de danseur, de « philosophe de rue », d’animateur d’ateliers d’écriture en milieu immigré, entre autres [4], Jérémie creuse ces questions, en pose d’autres, il gratte là où ça fait mal : pourquoi les Sénégalais disent-ils que les Européens en visite chez eux « dansent comme des singes » – lorsqu’ils sont conviés à participer à la fête ?

Donnant l’exemple d’Éric, un Français plutôt anticolonialiste, participant (au Sénégal, où se déroule ce qui suit) « à un projet d’échanges de pratiques et de savoirs agricoles qui n’avait rien à voir avec l’arrogance de certaines initiatives de développement », Jérémie se demande, alors qu’Éric « ne pense ni comme un touriste ni comme un colon », pourquoi, invité à danser lors d’une fête, il se met à se démener « comme un singe ou un sauvage, alors qu’il respecte en théorie les cultures africaines ? »

La réponse n’est pas agréable à nos oreilles d’Européens : « Si Éric, lorsqu’il bouge spontanément sur de la musique africaine, danse comme un sauvage, c’est que malgré son idéologie anticoloniale, quelque chose en lui considère que la musique et la danse africaine sont une musique et une danse de sauvages, une musique et une danse primitives. Son corps en mouvement manifeste une idéologie inconsciente coloniale dont il a hérité et dont il ne s’est pas encore débarrassé. »

Un peu plus loin, Jérémie ajoute : « Le cas d’Éric nous permet de constater qu’une part de sa pensée, révélée par son corps en mouvement, ne lui appartient pas. La non-maîtrise de son corps, du rythme, de la danse, le conduit à exprimer les pires poncifs de l’idéologie coloniale, alors même qu’il les abhorre. Son corps est analphabète. Ne maîtrisant pas ses mouvements et la relation au rythme, il est incapable de danser comme il pense. »

C’est pourquoi Jérémie soutient « qu’on ne peut pas penser le colonialisme indépendamment d’un travail sur le corps [5] ».

Il évoque ensuite plus brièvement quelques autres caractères des sociétés non occidentales qui les différencient profondément des sociétés européennes : l’accueil – l’hospitalité offerte à l’étranger [6] mais aussi l’accueil du nouveau-né [7], et encore celui de la mort [8], soit les cérémonies funèbres et rituels qui accompagnent le décès d’une personne. « L’homme occidental, poursuit-il, constate qu’il est privé de ce que les autres ont et sont. Les autres dansent, accueillent, honorent leurs morts, lui, non. » Mais, étrangement, « du point de vue de l’idéologie qui façonne l’homme occidental, ces manques sont le signe criant de sa supériorité. » Ainsi, « ce qui diminue l’Européen en réalité est ce qui est censé le grandir en théorie à ses propres yeux ». D’où une nouvelle question : pour que cet Européen soit devenu, « dans et avec son corps, un être tissé d’absences [9], […] quelles destructions a-t-il subies […] ? » (C’est moi qui souligne.) Il a fallu qu’il nous arrive quelque chose de particulièrement violent, pour que toutes nos cultures populaires soient détruites…

Ce quelque chose, Jérémie le situe au moment de la Renaissance et des enclosures qui eurent pour conséquence l’expulsion de leurs terres des paysans, puis au « temps des bûchers » : la chasse aux sorcières [10], qui servit à éradiquer les modes de vie et les savoirs traditionnels, soit ce qui précisément constituait ces cultures populaires. L’offensive capitaliste, car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’a rien épargné et surtout pas les langues, unifiées, ordonnées, normalisées afin de servir à leur tour d’armes dans la guerre des riches contre les pauvres.

Toutes ces opérations ne sont pas très différentes de celles auxquelles se sont livrés par la suite les empires coloniaux en Afrique, en Amérique, en Asie… Si bien que l’on peut suivre l’auteur lorsqu’il conclut en disant que la colonisation n’a peut-être pas été un « épiphénomène du capitalisme », comme cela a été dit souvent, mais l’inverse : « C’est l’acte colonial, ainsi redéfini, qui précède et englobe le capitalisme. »

Ainsi, nous serions toutes et tous colonisé·e·s et/ou descendant·e·s de colonisé·e·s : « Il appartient désormais à chacun de percevoir ce qui lui a été ôté et de quelle manière il pourrait retrouver ce dont il a été privé depuis si longtemps et qui le rend si indifférent aux nouvelles menaces qui pèsent aujourd’hui sur toute l’humanité. »

franz himmelbauer (18 octobre 2011)

Post-scriptum (avril 2022)

Cette réédition s’accompagne d’une préface de Grace Ly et d’un avant-propos de l’auteur. Je dois avouer que je ne connaissais pas Grace Ly [11]. « J’ai grandi, dit-elle, en région parisienne au sein d’une famille chinoise du Cambodge, un territoire anciennement sous domination française. On m’a très tôt fait comprendre que j’étais différente. Lorsqu’on questionne les attributs qu’on met sur le compte de mes origines, il arrive encore souvent qu’on les qualifie d’étranges, si ce n’est d’étrangers. Vos yeux sont petits. Vous mangez des choses bizarres. Votre langue sonne complexe. […] Il me semblait que j’incarnais l’anormale de quelqu’un d’autre. J’aurais voulu savoir qui pouvait être cet Autre référentiel que l’on impose au centre. […] J’y repense en lisant le Portrait du colonialiste. Il m’aurait été utile alors de pouvoir disposer dans mon environnement de ses observations et analyses du fait colonial. Savoir à qui j’avais affaire m’aurait probablement évité de remettre en cause, pendant un temps, ma propre humanité. » Je pense que c’est un beau compliment adressé au travail de Jérémie.

Quant à moi, (re)lisant le Portrait, je comprends un peu mieux la honte que j’ai pu éprouver lors de mes (rares) séjours en Afrique. Je n’ai jamais vraiment réussi à oublier ma peau blanche et ce qu’elle pouvait représenter là-bas. Et lorsque par malheur il m’arrivait de côtoyer d’autre « souchiens », lesquels se vantaient invariablement de « bien connaître l’Afrique », ce continent « génial », qu’ils « adoraient », j’aurais voulu m’enfouir dans un trou de souris sous terre, disparaître, ne plus être là, à côté de ces Blancs qui ne réalisaient même pas leur arrogance.

Sur ce terme : Blanc, Jérémie explique dans son Avant-propos qu’il lui avait préféré, lors de la rédaction de son livre, celui d’Européen de l’Ouest, ou d’Occidental. Loin de lui l’idée de prendre ses distances avec la question du « privilège blanc » : « User du mot “Blanc” aujourd’hui sert à rappeler au monde occidental sur quoi, sur quelles hiérarchies, quels fondements, et – tout simplement – quels mots et concepts s’est fondée et se justifie encore de nos jours la domination occidentale sur la majorité des autres parts du monde […] » Cependant, poursuit-il un peu plus loin, « quand on analyse la colonialité en prenant en compte l’importance de la question culturelle, l’on s’aperçoit aisément que “Blanc” n’est pas une catégorie homogène. Les termes “Blanc” et “racisé” nous invitent à porter la focale sur les processus de racialisation, c’est-à-dire de hiérarchisation et de discrimination établies en vertu des origines ethniques des différents groupes sociaux. Les termes “Occidentaux” et “extra-Occidentaux”, quant à eux, nous permettent – ou en tout cas me permettent, à titre personnel –, sans nier leur implication au niveau de la hiérarchie raciale, de questionner ce qu’il en est de la culture, de l’héritage culturel des différents groupes sociaux et du devenir de cet héritage. » En gros, Jérémie veut dire, si je comprends bien, que tous les Blancs ne sont pas des salopards suprémacistes [12], et même que certains s’opposent vigoureusement à la « blanchité » en vigueur. C’est vrai, mais. Comment dire ? C’est encore un regard « blanc », même s’il est cher à mon cœur. Disant cela, je pense partager à peu près l’opinion de Jérémie, qui titre la dernière partie de son Avant-propos : « Ce que Jake Angeli nous laisse entrevoir de nous-mêmes ». Je ne connaissais pas non plus le nom de cet énergumène (ou peut-être l’avais-je oublié), même si j’avais pu apercevoir son invraisemblable portrait, montré par les médias du monde entier au lendemain de l’attaque du Capitole par les partisans de Trump. C’est justement une de ces photos qui figure en couverture du Portrait du colonialiste. Il est vrai que cette image illustre parfaitement la thèse de Jérémie : « Les postures vestimentaires, discursives et gestuelles de Angeli sont, à mon sens, la plus parfaite des représentations et des synthèses d’un vide culturel multiforme, d’un vide lié au fait de ne pas posséder sa propre culture traditionnelle populaire complexe, riche et mobilisant des savoirs et virtuosités diversifiés, ancrés et travaillés. Alors ne reste plus que l’amas de références stéréotypées, mélange a priori inattendu d’appropriations culturelles diverses (les pseudo-références amérindiennes, la mobilisation du mot “shaman”) et d’ignorances (références wikings réduisant la civilisation nordique mobilisée à quelques vulgaires archétypes raciaux, guerriers, vestimentaires et menaçants). Ainsi, Angeli pourrait bien être l’illustration paroxystique du colonialiste dont parle mon livre. »

Post-post-scriptum

La sauvagerie fantasmée d’Angeli me renvoie à une autre figure dont on a beaucoup fait usage ces dernières semaines, à propos de l’agression russe contre l’Ukraine (et cela va continuer, si j’en juge par les nouvelles de massacres qui nous parviennent désormais à flux continu) : celle des « barbares » et de leur actes « barbares ». On le sait, le mot barbare vient du grec ancien où il désignait des gens qui ne parlaient pas grec, en gros. Le sens a dérivé ensuite (ou peut-être fut-ce ainsi dès le début, je ne suis pas assez érudit pour le dire) vers « grossier », « non civilisé » et pour finir ennemi de la civilisation – voir les invasions barbares, etc. Il est difficile d’y échapper en ce moment. Pourtant est paru à La Fabrique il y a peu un petit livre de Louisa Yousfi intitulé Rester barbare. Voici ses premiers mots : « Kateb Yacine, de son propre aveu, est un barbare. Avec une simplicité déconcertante, il a déclaré : “Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare.” » Disant cela, il exprimait sa volonté de résister à la tentation d’une certaine « goinfrerie de culture » proposée à l’époque par une ville comme Paris. Il voulait rester au plus proche de la rue, et plus encore de la rue algérienne, des analphabètes parmi lesquels, disait-il, se trouvaient les meilleurs poètes de son temps [13]. Pour Louisa Yousfi, il s’agit de résister à l’étouffement par l’intégration à la culture dominante, cette culture dénoncée par Jérémie Piolat comme celle qui a éradiqué toute expression « populaire » (au sens de communauté, voire de commune, pas à celui, évidemment, de folklore populiste [14]). Le (la) barbare est celui (celle) qui reste à l’extérieur du limes, dehors. C’est à l’évidence une situation difficile à vivre pour qui a grandi « dedans ». C’est bien de cette difficulté que nous entretient Louisa Yousfi. Après Kateb Yacine, cher à notre cœur, elle fait appel à de grandes et belles références en matière de résistance à l’hégémonie blanche, qui nous sont tout aussi chères : Chester Himes, Toni Morrison. Là où je ne peux pas la suivre, c’est à propos des rappeurs Booba et PNL – non pas que j’aie quelque chose contre eux, mais tout simplement parce que je ne les connais pas et que le peu qu’en dit Louisa Yousfi ne suffit pas à instruire un béotien comme moi [15]. Pas grave, je me contente largement de ce qu’elle dit sur le rap. Il n’existe, dit-elle, « que dans l’intelligence de l’événement. Autrement dit, dans sa sortie de la langue. » Où l’on retrouve l’appel du dehors – de la barbarie. « Disons-le plus franchement, ajoute-t-elle, [le rap n’existe que] dans la destruction de la langue. » Mais : « une langue ne peut tout à fait se détruire. Ce qui peut se saboter, en revanche, c’est la prétention en elle de faire “identité”. » Ici encore nous rejoignons ce que dit Jérémie dans son bouquin. Parce que ce qui « fait identité » dans la culture du colon, c’est tout ce qui s’oppose à l’expression, à la parole, aux corps vivants. On ne veut pas voir une tête qui dépasse (et encore moins une tête aux cheveux crépus). Mais le rap n’en a cure : « Sa jubilation vient de là : brûler en harraga les frontières symboliques qui régentent les usages langagiers. Ce faisant, c’est au principe même d’identité de la langue française qu’il mène la vie dure, à la domination qu’elle exerce sur l’ensemble des autres langues qu’elle méprise, s’arrogeant une portée unitaire – totalitaire – par l’entremise de l’école. » Voilà pourquoi, dit-elle, « figure de l’étranger, de l’inassimilé, le rappeur banlieusard est un barbare littéral ». Je trouve ces lignes très pertinentes. J’ai aussi apprécié le dernier chapitre, « La voie du blâme », dans lequel l’auteure se demande comment échapper à la récupération par le business dont font l’objet les femmes de l’immigration – celles qui sont réputées mieux réussir à l’école que les garçons, celles qui, à leur corps défendant, sont plus « acceptables », voire même recherchées par la société postcoloniale afin de représenter une « communauté » aussi soumise que fantasmée : « Comment ne pas remarquer la façon dont nous sommes glamourisées, propulsées ambassadrices de la “culture urbaine” auprès des industries du divertissement, offrant au grand public des supports d’identification plus ouverts et plus séduisants ? Et cela en dépit même de notre authenticité. On ne vend pas sa culture impunément. Il n’est pas question ici d’appropriation culturelle mais plutôt d’exploitation culturelle : nous dépensons une énergie folle à bâtir une part de visibilité, à nous fondre dans l’universel. L’universel se gave et il nous recrache aussitôt. On a l’impression que plus nous sommes partout, chez Nike, chez Lacoste, chez Versace, plus les Zemmour caracolent dans les sondages. »

Je ne suis pas tout à fait convaincu par la conclusion de Louisa Yousfi (« trouver notre propre voie du blâme [16] »), mais cela ne m’empêchera pas de recommander la lecture de ce livre, qui, tout en affirmant sa filiation avec Houria Bouteldja (remerciée pour avoir « sauté la première ») ouvre avec une certaine jubilation des brèches dans le limes. Et de brèches, nous en avons besoin. 

Jérémie Piolat

Portrait du colonialiste

L’effet boomerang de sa violence et de ses destructions


Éditions LIBRE, automne 2021 [1re éd. Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, automne 2011], édition augmentée d’un avant-propos de l’auteur et d’une préface de Grace Ly.

Louisa Yousfi

Rester barbare

La Fabrique éditions, 2022

[2Hum… Je ne suis pas sûr que j’écrirais ça aujourd’hui – un peu condescendant, non ? Mais il y a tout de même quelque chose de vrai dans cette remarque.

[3Bon, c’est vrai qu’on a eu au cours de la dite « crise sanitaire » une flash-mob virale (c’est le cas de le dire) sur le thème de « Danser encore », du groupe HK. Et particulièrement ici, dans notre sous-préfecture du sud-est de la France, un « Café des libertés » qui s’est monté un peu dans cette esprit – danser encore et se rencontrer sur la place publique, quand c’était fortement déconseillé par les « autorités ». Mais après la première manifestation, qui consistait à danser et danser encore sur la place principale du bourg, au prix d’un certain nombre d’amendes à deux fois 135 € chaque (non-port du masque, sortie sans la fameuse attestation), et dont l’élan joyeux s’est ensuite en quelque sorte « institutionnalisé » au sein de ce Café des libertés qui proposait des rassemblements chaque lundi, jour de marché par chez nous, on n’a pas beaucoup chanté ni dansé… (J’avais parlé de cette mobilisation ici-même.) La mobilisation s’est poursuivie, certes, mais plutôt dans les formes « habituelles » (pique-niques quand le temps le permettait et scènes ouvertes, y compris des concerts plus importants où l’on vit aussi passer le groupe HK), rien en tout cas qui renoue avec les chants et danses disparus dont parle Jérémie. Bon, je dois tout de même ajouter à cela que les gens du dit Café des libertés avaient depuis la fin de l’an passé squatté une grande bâtisse quelque peu délabrée appartenant au premier adjoint du bourg, par ailleurs pharmacien, et qui nourrit semble-t-il le dessein d’en faire une sorte de supermarché parapharmaceutique. Rebaptisée la ZDAC – zone de défense active de la culture –, ils y organisaient des concerts et diverses activités culturelles, mais aussi des récup alimentaires redistribuées ensuite aux nécessiteux des environs, qui sont de plus en plus nombreux malgré l’augmentation du pouvoir d’achat dont s’est targué Macron durant la campagne électorale. Las, sitôt arrivée la fin de la trêve hivernale, la briquetterie (ancienne fonction du bâtiment en question) a été évacuée manu militari par force pandores suréquipés… et démolie dans la foulée ! De quoi se demander si les squatteurs n’auront pas finalement servi à accélérer les projets du pharmacien, qui jusqu’alors se hâtait lentement (il avait acheté le bâtiment voici déjà quatre ans, en 2018).

[4Ancien danseur (Génération Chaos) et rappeur (Collectif Hydra), Jérémie Piolat est anthropologue, docteur en sciences politiques et sociales, membre du LAAP (Laboratoire d’anthropologie prospective), institut Iacchos, UCLouvain.

[5En me relisant dix ans plus tard, je tique : est-ce qu’on ne pourrait/devrait pas dire ça de toute activité de pensée ?

[6À moins bien sûr qu’il ne s’agisse d’un étranger « familier », si je puis dire – oui, qui fasse partie de la famille… On annonce l’arrivée de (très ?) personnes fuyant l’invasion russe de l’Ukraine : celles-là sont les bienvenues. Tant mieux. On aurait aimé que les autres, les pas Blanches, le soient aussi (et je ne ferai pas mon mauvais esprit en relevant qu’il a été rapporté, depuis le début de la guerre, des comportements pas très reluisants d’Ukrainiens à l’égard d’Africains refusés dans les trains de l’exode).

[7Depuis que j’ai écrit ces lignes (en 2011), il me semble que ce sujet, dont relèvent, entre autres, les violences obstétricales subies par les femmes parturientes, a commencé à être un peu plus traité en France, grâce surtout aux efforts de quelques féministes – mais cette lutte est encore loin d’être gagnée.

[8La manière dont les défunts et les personnes en fin de vie ont été traitées pendant la pandémie de covid nous a rappelé à quel point de brutalisation sont arrivées nos sociétés civilisées.

[9Là encore, le développement exponentiel des activités précédées du préfixe « télé » durant la pandémie et les confinements a illustré de manière flagrante cette belle formulation de Jérémie.

[11Pour les ploucs dans mon genre qui ne la connaîtraient pas non plus, voici la présentation qu’en donne l’éditeur : « Grace Ly est écrivaine, réalisatrice et animatrice de podcast. Son roman Jeune fille modèle (Fayard, 2018) donne la parole à la seconde génération d’Asiatiques français. Elle coanime avec la journaliste Rokhaya Diallo le podcast Kiffe ta race (Binge Audio, depuis 2018) qui interroge les questions raciales en France. Par son film documentaire Ça reste entre nous (web-série, 2017-2018) composé de témoignages et de conversations, Grace Ly s’engage pour une plus juste représentation des communautés asiatiques.

[12Note à l’intention des éditeurs (en toute confraternité) : ce serait bien de ne pas orthographier suprémaciste (pour raciste blanc) avec un t, comme c’est le cas systématiquement dans cet ouvrage, parce que suprématiste désigne un mouvement pictural lancé par Kasimir Malevitch dans les années 1910, en pleine tourmente révolutionnaire russe.

[13On peut entendre ceci dans la belle émission diffusée sur France Culture : « Kateb Yacine, le poète errant. 1929-1989 ». Kateb Yacine y intervient à plusieurs reprises, avec entre autres Armand Gatti, dont il était proche. Je retranscris ici le passage d’où sont extraites ces paroles (vers 36’50’’ dans l’émission) :

« J’ai un côté, si vous voulez, assez barbare. Je rejette une partie, en partie, la culture. C’est un grand dilemme que d’être obligé à la fois de vivre, écrire et de se cultiver. On ne peut pas faire les trois, et surtout si on veut, en plus, faire œuvre de révolutionnaire et en plus rester libre dans la vie, libre toujours, libre de tout voir… et si on veut pousser les choses jusqu’au bout, alors évidemment, il faut choisir. Il faut choisir par exemple entre aller au théâtre tous les soirs, ou aller dans la rue et voir les gens ou alors s’enfermer et écrire. Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare. Ça a l’air facile, mais c’est très très difficile parce que… il y a toujours, surtout dans une ville comme Paris, la tentation du cosmopolitisme, la tentation de vouloir acquérir des notions de culture qui en fait, ne sont pas essentielles, qui sont… qui sont des choses qu’on peut avoir connues, mais… pour celui qui veut créer, vraiment, ou celui qui veut abattre, ça peut le gêner. Or moi, je sentais qu’il y avait beaucoup de choses à abattre. Par exemple, au départ, si je n’avais pas choisi Rimbaud et si je ne m’en étais pas tenu là, si j’avais voulu assumer toute la culture française, si j’avais [eu] une espèce de fringale de la culture, je serais devenu… ce que je reproche à beaucoup d’écrivains, c’est-à-dire une espèce de monstre, une espèce de glouton qui a dévoré des tas de plats étrangers et ensuite en fait un… pour dire, voilà, je connais la cuisine universelle, mais en fait, c’est pas ça un poète. C’est quand même très… c’est très difficile, parfois il faut toute une vie, il faut aussi beaucoup de solitude et puis il faut chercher ce que je n’ai pas encore trouvé, moi, c’est… la vie profonde du pays, en Algérie. En Algérie, les plus cultivés, c’est les analphabètes. Ceux qui m’en apprennent le plus, avec lesquels j’ai du plaisir à être, c’est ceux-là, c’est… des chômeurs, par exemple, qui n’ont jamais été à l’école, c’est les plus riches ! Dès qu’ils se mettent à parler, et là c’est tout un travail – parce qu’il y a un côté presque policier dans le poète, il faut les faire parler, il faut trouver le moyen de les toucher dans leurs fibres, et alors là, on s’aperçoit qu’il y a toute une humanité, extrêmement riche, une espèce de cour des Miracles, si vous voulez, pour parler comme… comme Victor Hugo si vous voulez, une espèce de… une espèce d’immense richesse enterrée, enterrée dans l’ignorance d’elle-même, mais aussi, dans le fait que, en général, les écrivains et les hommes de culture ne voient jamais ça, ne vont jamais là. Par exemple nous avons vraiment de très grands poètes qui sont des analphabètes, qui n’ont jamais su ni lire ni écrire, donc qui ne connaissent ni Shakespeare, ni Eschyle, ni rien. Et parfois c’est mieux. Parce que très souvent, par contre, c’est ce que nous appelons des lettrés, chez nous, les gens que vous verrez, profs d’université, et cætera, sont d’un horrible mauvais goût et d’une impuissance, enfin, criante, dès qu’il s’agit de vraie poésie. »

[14Lequel folklore se transforme très vite, dans des contextes de guerre comme en Ukraine, en « culture néofolklorique de guerre », ainsi que l’avait nommée l’amie Milena Dragisevic-Sesic pendant la guerre qui eut raison de la Yougoslavie. (Cf. Dragicevic Sesic Milena. « La culture néo-folklorique de guerre », in Chimères. Revue des schizoanalyses, n°16, été 1992, p. 17-21. DOI : https://doi.org/10.3406/chime.1992.1822)

[15On me pardonnera aussi, je l’espère, mon ignorance concernant Mehdi Meklat, un môme de banlieue qui avait formé avec son pote Badrou un duo chéri par les salons antiracistes de la rive gauche et qui, « en même temps » (non, je ne l’ai pas fait exprès) s’était inventé comme avatar sur les réseaux sociaux une ordure raciste nommée Marcelin Deschamps. Louisa Yousfi consacre un chapitre à cette imposture.

[16« […] les rappeurs ne sont pas sans rappeler une voie spirituelle de l’islam médiéval qu’on appelait les malâmatis, “les gens du blâme”. Dans la mesure ou l’ego est à l’origine de tous les vices, les malâmatis choisissaient d’être délibérément blâmables, pour que leur ego ne gonfle pas de la pitié ostentatoire. Extrêmement dévots, ils faisaient en sorte de n’en rien paraître : purs dans le cœur, méprisables aux yeux des autres, au regard des conventions et des lois. »




Source: Lundi.am