Cher·es camarades amateur·es de foot,

Alors qu’on voit fleurir des drapeaux bleu blanc rouge aux fenêtres, dans les magasins et sur les joues des badauds, des ami·es qu’on pensait avoir un peu d’esprit critique se mettent à nous répéter que le foot un sport populaire et formidable, point. Un tweet récent de Mickaël Correia, auteur d’Une histoire populaire du football résume bien la rengaine à la mode chez nombre de camarades : « Plus que jamais, face au mépris et aux poncifs anti-foot, rappeler que le football est avant tout une culture populaire et un outil d’émancipation et de subversion politique pour des hommes et des femmes de tout pays ». Le poncif, je le vois plutôt dans cette phrase, et franchement, ça devient fatiguant. Alors quelques élément sur le caractère émancipateur du foot :

  • Commençons par rigoler un peu avec les origines du foot. Au départ, c’est un sport d’aristo et de bourgeois anglais. Et pourquoi décident-ils de le refiler au peuple ? Parce qu’au dix-neuvième siècle, occuper les ouvriers des industries en montant des clubs, c’est de s’assurer, selon le bon vieux principe « du pain et des jeux », qu’ils occupent leur temps à autre chose que discuter au bistrot où potentiellement s’organisent les grèves et les révoltes. Par exemple, le club londonien d’Arsenal était originalement celui d’une manufacture de canons, la Royal Arsenal (d’où son nom et logo actuel) Ouais, ouais, le foot comme on le connaît a été introduit chez les ouvriers dans un rôle de pacification sociale. Et l’esprit populaire de la soulte de disparaître au profit du foot. Pour l’anecdote, en France l’église a bien accompagné le mouvement, en défendant notamment le foot contre le rugby car le second, avec ses multiples contacts, n’était pas assez viril aux yeux des curetons. Paye ton émancipation !
  • Au passage, comme la plupart des sports, le foot se joue par genre. Et le foot féminin n’a aucun quasiment espace, ni médiatique, ni dans les clubs de quartier. Là encore, ça respire l’émancipation.
  • On nous répète aujourd’hui que le foot business, façon Jean-Michel Aulas ou coupe du monde, serait critiquable mais bien éloigné des pratiques amateures. Ce serait peut-être vrai si les petits clubs comme les formations sport-études de nos collèges n’avaient pas avant tout pour but de constituer un vivier pour le plus haut niveau, quitte à fracasser des dizaines de milliers de gamins dans les filtres de sélection (notamment les sélections départementales et régionales qui commencent dès le plus jeune âge). Ce serait aussi plus vrai si, dans ces petits clubs, on n’entretenait pas sciemment la fascination des mômes comme des adultes pour les superstars et leurs équipes.
  • Quand on dit ça, à Lyon, on cite souvent comme exemple le club de Saint-Etienne, qui serait un club populaire, un vrai. Ce n’est peut-être pas tout à faux si on regarde la composition sociale du public du stade… mais c’est quand même une opération de comm super pour un industriel. Le vert qui fait l’image de la ville est en effet celui de la chaîne de supermarchés Casino, le fondateur du club (qui joue toujours dans un stade qui porte le nom du fondateur de Casino, Geoffroy Guichard). Caramba, encore une histoire d’émancipation frelatée.
  • Revenons aux petits clubs de villages et aux cours d’école. Un de leurs autres points communs avec les grands clubs ou les équipes nationales, c’est que s’y transmettent aussi les belles valeurs du foot : la compétition, la loi du plus fort, le machisme, l’homophobie et le nationalisme. Au départ, il y a le fait qu’au foot, comme dans n’importe quel autre sport, l’objectif unique c’est de gagner. D’ailleurs, quand un match se termine à égalité on dit qu’il est « nul ». Bah oui, l’égalité, c’est nul. Au plan individuel aussi, le foot est inégalitaire : il classe et valorise ceux qui courent plus vite, voient mieux, sont plus adroits, plus grands, plus forts, plus musclés… En fait, le foot, comme sport, est une anthropométrie (il classe les humains entre eux). Le gamin ou la gamine qui n’est pas assez performant·e n’est vite plus convoquée aux matchs par son entraîneur, ne se voit plus proposer par ses camarades de classe de jouer à la récré, ou est choisi·e en dernier·e quand le meilleur de la classe fait les équipes pendant le cours de sport. Le but au foot, c’est d’écraser les autres, tant pis si on en casse aussi dans son propre camp.
  • Dans son club de village, l’ado ou l’adulte un peu gauche regarde les autres jouer, on dit « qu’il cire le banc » et ce n’est pas une formule flatteuse. Et puis, à l’école comme en club, le petit garçon pas très bon au foot ou pas très à l’aise avec son corps se voit vite qualifier de « bouboule », de « femmelette » ou de « pédé ». La petite un peu trop douée sera tout aussi rapidement qualifiée de « garçon manqué » ou de « gouine ». Le machisme et l’homophobie, ça va avec le foot, populaire ou pas, ce n’est pas une déviance de sa version commerciale. Et il en va de même pour les injures et préjugés racistes qui arrivent aussi vite (du « noir qui courre vite » au « rital qui triche »). J’ai beau chercher l’émancipation là-dedans, je ne vois pas bien où elle est.
  • Le racisme, on s’en souvient, le foot était censé l’avoir mis à mal avec l’épisode de la coupe du monde 1998 et le fameux slogan « black blanc beur ». On commence d’ailleurs à nous le ressortir cette année. Je ne vais pas vous rappeler le contexte, mais en 1998, le foot n’a freiné ni les violences policières, ni le décollage des charters, ni la montée du FN et de ses idées… On verra bien si en 2018 il pousse Collomb à la démission.
  • Question. Est-ce un hasard, ou un dévoiement, si le foot est un sport qui n’a eu de cesse de servir la propagande nationaliste et capitaliste ? Ou alors est-ce lié au fait que les valeurs du foot et celles de ces systèmes économiques et idéologiques sont compatibles ? Je demande, hein. Vous avez deux heures…
  • Pour finir ce portrait au vitriol, revenons à un élément tragique. Les matchs de la coupe du monde ne génèrent pas que des cris de joie de supporters avinés et des résurgences nationalistes à base de drapeaux et de Marseillaise, ils conduisent aussi à une augmentation des violences faites aux femmes. On s’en doutait, une étude anglaise l’a confirmé. Elle a été suivie d’une campagne d’affichage baptisée « Si l’Angleterre est battue, elle le sera aussi ». L’étude montre les violences domestiques augmentent les soirs de matchs : de 26 % en cas de victoire de l’Angleterre et de 38 % en cas de défaite. En cause : la tension et la violence entraînée par le match et l’alcool ingéré en le regardant. Il n’y a aucune raison que la situation soit différente en France ou ailleurs. Encore une histoire d’émancipation qui tourne mal ?
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Banderole sexiste des supporters de l’Olympique Lyonnais, le 28 janvier 2017

J’imagine que cette lettre tranchante va se faire sabrer parce qu’elle est simpliste et qu’on lui reprochera aussi de sombrer dans « l’élitisme » ou « le mépris de classe ». Pour le simplisme, je plaide coupable, ce texte n’est pas une thèse universitaire ou un bouquin à la Découverte, c’est sûr. Mais au moins ça contrebalance un peu le flot unanime de célébration de l’unité populaire, flot qui ne brille pas non plus par sa subtilité. Par contre, pour le mépris de classe, prière de repasser. Quelques réflexions pour la route :

  • Réduire toute critique à du « mépris de classe », c’est refuser de voir que nombre de critiques émanent, précisément, de personnes d’extraction sociale modeste et s’appuient, précisément, sur leur vécu en milieu populaire. C’est aussi fournir un paravent bien pratique pour empêcher la critique des comportements virilistes qu’adopte tout un tas de supporters, quelle que soit leur classe sociale.
  • Renoncer à tout jugement critique sous prétexte qu’une activité serait populaire, c’est nier au « peuple » sa capacité à faire des choix éthiques et politiques. C’est donc, en leur refusant d’avoir à répondre de leurs actes sur ces plans, exclure les classes populaires des interlocuteur·es légitimes. Vous le sentez ce bon vieux relent paternaliste ? Voici bien le paroxysme du mépris de classe.
  • Réduire toute critique du foot à du « mépris de classe » revient à essentialiser l’amour du ballon rond à une propriété des classes populaires et, pire, à leur associer la violence, le racisme et le machisme qui vont avec. Le mépris de classe se situe, précisément, dans le fait de se taire, sous couvert de respect du « populaire », sur les élans virilistes et nationalistes qui imprègnent l’ambiance actuelle. Sans déc’, on dirait la bonne vieille rengaine qui voudrait que la critique des dominations sexistes ou racistes divise les travailleur·es…

Ami·es camarades amateur·es de foot, regardez les matchs si vous aimez le spectacle, profitez-en entre potes si cela vous plaît. Mais, de grâce, arrêtez de maquiller vos petits plaisirs de téléspectateur·ices en position politique ou en posture sociale. Ce n’est pas parce que vous aimez le foot que ça fait de vous des prolétaires, et inversement. Allez, je vous laisse avec ça : le football est à l’émancipation collective ce que le travail salarié est à la libération individuelle, une imposture.

François Remetter

PS : si dimanche soir vous pouviez éviter de pisser sur ma porte et de brailler la Marseillaise sous mes fenêtres, ce serait un plus.

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Le mépris de classe à la lyonnaise, en direct du stade Geoffroy Guichard

Enfant, je n’aimais pas le foot. Mon père était chauffeur routier puis gardien de prison. J’ai vu ma mère valser d’un emploi à l’autre : secrétaire, manutentionnaire, femme de ménage. Au collège, j’étais ce « sale pédé » qui n’aimait pas le foot.

Adulte, je n’aime toujours pas le foot. Je n’attaque pas ceux qui l’aiment, j’ai regardé des matchs, parfois, et je comprends que l’on puisse s’y intéresser. Mais le système, les milliards d’euros en jeu, ça me repousse.

Je suis écrivain, je reçois des messages me disant que je n’aime pas le foot parce que j’exprime un mépris de classe.

Alors j’ai juste un message pour ceux qui jugent et qui englobent et qui simplifient : allez vous faire cuire le cul.

Merci de votre attention.
Eric Pessan

Une histoire populaire du football, l’ouvrage de Mickaël Correia (qui participe à CQDF et Jef Klak), publié il y a quelques mois, est venu opportunément donner une justification politique et intellectuelle au fait d’aimer le football à pas mal de camarades antiautoritaires. Ce livre a d’indéniables qualités et raconte de belles histoires. Sauf qu’en refusant de regarder les aspects peu reluisants du football, ce livre donne une image de ce sport qui nous semble franchement éloignée de son incarnation réelle dans la vie de pas mal d’entre nous pour qui le football est moins un vecteur d’émancipation que d’oppression (sous les formes décrites dans cette article notamment). Pour rééquilibrer, on conseillera la lecture du bouquin de Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, ou le dossier « On hait les champions » de (feu) la revue Offensive.

Par Rebellyon,

Source: http://rebellyon.info/Populaire-ou-pas-le-foot-est-un-cauchemar-19437