DĂ©cembre 12, 2020
Par Bure Bure
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Poma de discorde

Article recopiĂ© qu’on nous a envoyĂ©, publiĂ© Ă  l’origine dans le Postillon n58, bimestriel dĂ©cembre 2020 – janvier 2021, journal papier.

Enfin ! AprĂšs plus de 45 ans de lobbying, l’entreprise Poma basĂ©e Ă  Voreppe tient enfin son transport par cĂąble dans l’agglomĂ©ration grenobloise. Avec la future liaison entre Fontaine et Saint-Martin-le-Vilnoux, annoncĂ©e pour 2024 aprĂšs le vote favorable de la mĂ©tropole, le « leader mondial du transport par cĂąble Â» parviendra Ă  imposer ses pylĂŽnes Ă  domicile, pour le plus grand bonheur de son chiffre d’affaires en croissance constante.

Le saviez vous ? Il y a presque cinquante ans, la sociĂ©tĂ© Poma et les Ă©lus avaient un curieux projet pour dĂ©velopper les transports collectifs Ă  Grenoble : Le Poma 2000. « EntiĂšrement automatique, il Ă©tait constituĂ© de cabines autonomes de 23 places dont 10 assises. Les cabines se seraient succĂ©dĂ©es Ă  des intervalles de 14 secondes ce qui devait permettre un dĂ©bit de 3800 passagers par heure. L’infrastructure aurait Ă©tĂ© constituĂ©e d’un cĂąble horizontal entre chaque station, dotĂ©e chacune d’un quai de 10 mĂštres et d’un tapis roulant d’embarquement, et de voies de guidage pouvant ĂȘtre positionnĂ©es au sol mais prĂ©vues dans Grenoble pour ĂȘtre aĂ©riennes. Â»

Dans les annĂ©es 1970, des tests furent mĂȘme effectuĂ©s pour les 3 lignes en projet dans des champs Ă  cĂŽtĂ© du quartier de la Villeneuve en construction. Certains immeubles furent construits en laissant le passage possible aux cabines suspendues, comme on peut encore le voir rue HĂ©bert. Mais finalement, le projet capota, notamment Ă  cause de son coĂ»t rĂ©dhibitoire pour l’époque (25 millions de francs par km en 1974).

Alors la ville a Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©e pour la bagnole, seulement concurrencĂ©e par le tram Ă  partir des annĂ©es 1980. Mais, Poma n’a jamais lĂąchĂ© l’idĂ©e de faire un pĂ©riphĂ©rique urbain dans l’agglomĂ©ration grenobloise, lieu de son siĂšge social (aprĂšs avoir longtemps eu ses bureaux Ă  Fontaine, elles les a dĂ©mĂ©nagĂ©s Ă  Voreppe). L’entreprise vend des pylĂŽnes, des cĂąbles et des cabines partout Ă  travers le monde, de News York Ă  MĂ©dellin, en passant par Toulouse ou les montagnes du Caucase ou de Chine. Et rien dans l’agglomĂ©ration grenobloise, exceptĂ©es ces vieilles bulles de la Bastille. Les tĂ©lĂ©phĂ©riqueurs sont-ils toujours les plus mal tĂ©lĂ©phĂ©riquĂ©s?

Pourtant, depuis cet abandon du Poma 2000, de nombreux projets de transport par cĂąble ont fait parler d’eux dans le coin. Des tĂ©lĂ©phĂ©riques Grenoble-Chamrousse, Crolles-Brignoud, Meylan-Saint Martin D’HĂšres ou Echirolles-Vizille, ont Ă©tĂ© plus ou moins rĂ©guliĂšrement Ă©voquĂ©s.

Plus rĂ©cemment, en mars 2012, la mĂ©tro avait « pĂ©tĂ© un cĂąble Â» en annonçant par surprise qu’un tĂ©lĂ©phĂ©rique reliera l’agglomĂ©ration au plateau du Vercors Ă  la fin 2014. Le boss de la cuvette de l’époque, le socialiste Marc Baietto, avait annoncĂ© qu’il fallait « surtout Ă©viter que ce soit un Ă©lĂ©ment de dĂ©bat au moment des municipales de 2014 Â». Las ! L’opposition d’une grande partie des habitants du plateau, dont certains voyaient dans ce transport supposĂ© Ă©colo une façon d’accĂ©lĂ©rer l’urbanisation de leur montagne, a eu raison du projet qui a Ă©tĂ© dĂ©finitivement abandonnĂ© en septembre 2014.

Mais si ce projet de liaison a Ă©tĂ© mis de cĂŽtĂ©, le lobbying pour le tĂ©lĂ©phĂ©rique urbain a continuĂ© intensĂ©ment, notamment par la voix de Baietto, qui dĂ©clarait dans le daubĂ© (30/08/2013) : « si le transport par cĂąble ne se fait pas dans le Vercors, on le fera ailleurs. Si les habitants du Vercors n’ont pas besoin de dĂ©velopper le tourisme et l’attractivitĂ© de leur territoire, eh bien on ira dans la Chartreuse ou dans Belledonne. Â»

Finalement, la MĂ©tro n’est pas « allĂ©e Â» en Chartreuse ou en Belledonne, sans doute par crainte de futures oppositions, mais a prĂ©fĂ©rĂ© rester sur son territoire pour lancer son premier tĂ©lĂ©phĂ©rique urbain. Le trajet concoctĂ© en a surpris plus d’un, son seul intĂ©rĂȘt Ă©tant de survoler des zones peu habitĂ©es, ce qui facilite grandement son « acceptation Â». Car sinon, comment comprendre la volontĂ© de relier Fontaine Ă  Saint-Martin-Le-Vilnoux, un trajet incongru et en tout cas beaucoup moins encombrĂ© que celui des entrĂ©es dans Grenoble ?

Le principal problĂšme rencontrĂ© par Poma pour faire grossir son chiffre d’affaire dans les villes est bien celui de l’« acceptation Â», selon son PDG Jean Souchal, rĂ©pondant Ă  DĂ©cideurs magazine (14/10/2020). Il poursuit : « le transport par cĂąble est aujourd’hui perçu comme une solution concrĂšte. Alors que personne n’y pensait il y a 20 ans. Les 2 derniĂšres dĂ©cennies ont permis aux amĂ©nageurs de se dire : oui, il y a aussi des solutions Ă  cĂąble. L’accompagnement lĂ©gislatif et Grenelle, Grenelle 2 plus prĂ©cisĂ©ment, ont dĂ©crĂ©tĂ© que le transport par cĂąble Ă©tait vertueux. Il y a eu une conscience politique forte. Cela a permis la modification de la loi de 1941 sur le survol des propriĂ©tĂ©s. Â» Si la « conscience politique Â» sur le transport par cĂąble est aujourd’hui si forte, c’est notamment grĂące au travail intense de lobbying menĂ© par Poma, qui ne s’en cache pas. « On veut rĂ©volutionner le transport urbain Â», affirme Jean Souchal dans Capital (02/01/2012). Dans la loi du 3 aoĂ»t 2009 du Grenelle de l’environnement, il est inscrit que pour « lutter contre le changement climatique Â», « l’État encouragera Ă©galement le transport par cĂąble Â».

En 2015, Poma lance avec le gĂ©ant du BTP Eiffage le projet I2TC (Interconnexions Transports en Commun et Technologies cĂąbles) qui consiste « Ă  adapter le systĂšme de transport par cĂąble, bien connu Ă  la montagne, aux contraintes et enjeux de la ville moderne Â». Un lobbying financĂ© par l’argent public : ce projet « d’un montant global de 4,3 millions d’euros, bĂ©nĂ©ficie d’une aide de 1,6 millions d’euros versĂ©e par le fond unique interministĂ©riel, la ville de Paris, les rĂ©gions Ile de France et RhĂŽne-alpes Â».

Depuis, l’entreprise tente de convaincre les collectivitĂ©s de parsemer leurs villes de tĂ©lĂ©phĂ©riques. « Pour une ville, construire des tĂ©lĂ©cabines (15 Ă  20 millions d’euros seulement) coĂ»te 10 fois moins cher qu’un mĂ©tro Â» s’emballe Souchal dans Capital (02/01/2012). Des affirmations qui mĂ©ritent d’ĂȘtre complĂ©tĂ©es : en fait le tĂ©lĂ©cabine de Grenoble ne coĂ»tera pas « 15 Ă  20 millions d’euros seulement Â», mais au moins 65 millions d’euros pour seulement 3,7 km. Mais quand on aime on ne compte pas – ou mal. Car si le cĂąble est effectivement moins cher au km que le tramway, il transporte par contre beaucoup moins de monde. Dans la guerre d’influence que se livrent les promoteurs du cĂąble, du tram ou du mĂ©tro, les chiffres sont triturĂ©s dans un sens ou dans l’autre.

L’argument ultime des Ă©lus pour dĂ©fendre le choix du cĂąble est qu’il permet de franchir 2 riviĂšres, une ligne de train, une autoroute, ce qui serait effectivement beaucoup moins facile pour un tramway. Mais, outre le fait que ce trajet absurde n’a jamais Ă©tĂ© rĂ©clamĂ© par personne, on pourrait tout autant le faire, si on veut rester dans le champ de la « mobilitĂ© dĂ©carbonĂ©e Â» – c’est-Ă -dire turbinant au nuclĂ©aire – avec des trolleybus grĂące aux ponts dĂ©jĂ  existants. Mais c’est vrai que ces bons vieux trolleybus ne seraient pas Ă  la hauteur de « l’enjeu d’attractivitĂ© Ă©conomique, de dynamisme territorial, de marque territoriale Â» dont parlait l’écolo Mongaburu pour dĂ©fendre le mĂ©trocĂąble au conseil mĂ©tropolitain du 02/02/2016.

Il est en tout cas certain que ce genre de projet a bien plus Ă  voir avec le marketing qu’avec l’écologie. Comme tous les grands pollueurs qui se respectent, l’industriel abuse du mot « dĂ©veloppement durable Â» dans sa propagande.

Le dernier « challenge Â» de Poma a Ă©tĂ© d’équiper en cabine la « plus grande roue d’observation du monde Â» Ă  DubaĂŻ aux Émirats Arabes Unis. En 2012, les mĂȘmes s’enorgueillissaient dĂ©jĂ  d’avoir rĂ©alisĂ© la « plus grande roue du monde Â» Ă  Las Vegas, qui sera « la vedette d’une zone de divertissement de 27 000 mÂȠ». 2 ans auparavant, Ă  grand renfort de communication pour cette « 1Ăšre mondiale Â», Poma a Ă©difiĂ© un funiculaire hermĂ©tique entre 2 salles blanches du CEA Grenoble dont toute l’utilitĂ© consiste Ă  permettre aux chercheurs de gagner 15 minutes en Ă©vitant de se dĂ©shabiller. En 2014, la boite isĂ©roise a Ă©tĂ© choisie pour construire le funiculaire qui descendra les dĂ©chets radioactifs au trĂšs controversĂ© centre d’enfouissement de Bure.

Mais l’essentiel du business de Poma est ailleurs, dans la conquĂȘte de nouveaux marchĂ©s dans les pays qui ne connaissent pas encore le supplĂ©ment esthĂ©tique offert par les stations de ski. AprĂšs avoir recouvert les montagnes françaises et europĂ©ennes de pylĂŽnes et de cabines, Poma s’attaque maintenant aux autres continents. L’argent n’ayant pas d’odeur, Poma accepte sans rechigner les pĂ©tro-dollars de DubaĂŻ, comme les gazo-roubles de Moscou. En ligne de mire : l’AmĂ©rique latine, l’Asie, la Russie, le Caucase. De partout, des pylĂŽnes, des cĂąbles, des cabines, du « dĂ©veloppement Â» enterrant Ă  grands coups de bulldozers toute prĂ©tention de « durable Â».

12/12/2020

POMA




Source: Bureburebure.info